‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 43 sur 182 · François Sublet de Noyers, secrétaire d'Etal ù la guerre · texte numérisé non relu

François Sublet de Noyers, secrétaire d'Etal ù la guerre

perbe assurance qu'il avait cru bien sincèrement que Tordre lui en avait été donnée. Mazarin dut donc à rinitiative hardie et périlleuse de son ami ce chapeau, ce titre d'Eminence qui lui permit de rester au ministère sous Louis XIII, de devenir le tout-puissant premier ministre d'Anne d'Autriche, de disposer en un mot des destinées de la France ! Il devait reconnaître cet immense service de Chavigny en sacrifiant par ambition cet ami, dévoué mais gênant, h Tanimadversion secrète de la reine ; d'ailleurs, il éloignait ainsi un témoin importun de rhumilité de ses débuts : ce fut son premier acte en arrivant au pouvoir. Mazarin, il est vrai, ne devait jamais savoir ce qu'étaient la reconnaissance, la générosité ou la franchise : Il était naturellement bas, et ce fond originel de vilenie égoïste fut à la fois sa force et sa faiblesse.

LE p. JOSEPH

Le P. Joseph, qui mourut si à propos pour le bien de Mazarin — de son nom, François Le Clerc du Tremblay — était capucin. Doué de l'imagination la plus vive, la plus ardente, il embrassait les plus vastes projets. En idée, il rejetait le Turc hors d'Europe, et ne songeait à rien moins qu'à une croisade en plein xvii* siècle. Ce fut le rêve de sa vie ; il retardait sur son époque, c'est certain. Mais cet esprit toujours en ébuUition était fertile en ressources, en expédients, et sa vivacité ne nuisait en rien à son habileté de négocia-

teur*. Ce feu, cette fougue, Richelieu les dériva, les utilisa contre la maison d'Autriche, contre les protestants. Le P. Joseph devint petit à petit Tauxiliaire indispensable du grand ministre, son confident discret, absolument dévoué, et le dépositaire de ses pensées politiques.

Richelieu Taffranchit peu à peu des austérités de son Ordre. Tout d'abord, il lui donna une jument pour ses courses ; mais il dut remplacer bientôt la jument par un carrosse à la suite d un incident bizarre : Le P. Joseph, suivant la règle de l'Ordre, avait un binP, qui le suivait partout, le P. Ange. Par malheur on donna au P. Ange un cheval entier; l'étalon était d'humeur gaillarde; il se permit de faire trop vivement sa cour h la jument du P. Joseph, et sur la croupe même du bon Père, qui ne rit nullement d'être vu en si ridicule et si délicate posture. Il eut dès lors un carrosse, puis une litière. Enfin, comme les rigueurs de la règle ne lui eussent pas longtemps permis de suffire à son écrasante besogne, l'excel-

1. ]| fut notamment d'une habileté incomparable à la diète de Ratisbonne.

2. Les capucins allaient deux à deux [bini)^ de là le terme un bini pour désigner un compagnon. Ce P. Ange était son secrétaire.

La satire des Mil vers fait allusion à ces menus incidents. Elle parle avec complaisance de

... la béte luxurieuse

Qui prend la posture amoureuse...

depuis, ajoute-t-elle :

... Le Père Joseph a carrosse

II a des laquais insolents

Qni jurent mieux que ceux des grands...

lente table du cardinal y pourvut. Le P. Joseph — à son corps défendant, car il était profondément religieux — n'eut bientôt plus de capucin que la robe de bure et fut — non sans raison — appelé TEminence Grise. Le voilà tout- puissant; son ordre ne jurait que par lui : c'était le dieu des Capucins, et même, 1 engoueoient de l'un de ces Pères aurait, si l'on en croit des Réaux, donné â Molière l'idée d'une scène de Tartufe.

Un seigneur de la cour, se trouvant en province, va voir un capucin dans son couvent : « Les principaux le vinrent entretenir ; ils lui demandèrent des nouvelles du roy, puis du cardinal de Richelieu. » Et après, dit le gardien, ne nous apprendrez- vous rien de notre bon P. Joseph?-.

« — Il se porte fort bien, il est exempt de toutes sortes d'austérités.

« — Le pauvre homme! disait le gardien.

« — 11 a du crédit; les plus grands de la Cour le visitent avec soin.

« — Le pauvre homme !

« — lia une bonne litière quand on voyage.

(( — Le pauvre homme!

(( — Un mulet porte son lit.

(( — Le pauvre homme!

« — Lorsqu'il y a quelque chose de bon à la table de monsieur le Cardinal, il lui en envoie.

« — Le pauvre homme ! »

« Ainsi à chaque article le bon gardien disait : « Le pauvre homme ! » comme si ce pauvre homme eût été à plaindre ! » (Des Réaux.)

Enfin, pour reconnaître ses bons et loyaux ser-

LES AMIS ET LES PROTÉGÉS 7f

vices, le grand ministre allait orner sa bure d'un liseré de pourpre et couvrir son chef du chapeau de cardinal •, quand la mort vint surprendre le futur prince de l'Eglise*'.

Chavigny, nous l'avons vu, lui substitua Mazarin.

L'indulgence extraordinaire de Richelieu pour Chavigny dans cette affaire, n'infirme point la légende qui le lui donnait pour fils, surtout, si Ton tient compte des terribles colères où le cardinal se laissait emporter.

Il était d'une violence extrême; s'il se contraignait à force de volonté devant les grands seigneurs, les princes ou le roi, il ne prenait point cette peine à l'égard de ses gens ou de ses inférieurs. Il ne faisait point bon mal comprendre ses ordres ou les mal exécuter, car il se laissait parfois aller à des voies de fait regrettables : son entourage le savait. Pour un ordre mal compris, il avait une fois souffleté le bon Ca voie ^, son capitaine des gardes ; à la vérité, il lui en demanda pardon quand il fut de sens rassis, ce qui n'était point de la part de cet homme foncièrement orgueilleux une preuve de mince estime. L'abbé de La Rivière*, Tintime confident de Gaston, disait

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