‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 74 sur 182 · Etre de la maison, domi · texte numérisé non relu

Etre de la maison, domi

LES AMIS ET LES PROTÉGÉS il5

famille de bons gentilshommes sollicitait pour ses enfants Thonneur d'être domestique d'un prince, d'un grand seigneur, d'un cardinal : et Richelieu était même plus difficile que le roi sur la qualité de ses pages. Du Perron, lui aussi, avait été domestique de Faimable poète Desportes: mais, intrigant par surcroît et bon courtisan, il avait, quoique fils de huguenot, obtenu Tévêché, puis le chapeau.

Semblable destin n'était point réservé à notre Boisrobert, quoiqu'il se fût fait d'Eglise : il n'avait point le sérieux de l'emploi. A la mort de du Perron, il vécut d'expédients, réussit mal auprès de Marie de Médicis, et Richelieu tout d'abord le goûta peu : « Hé, Monsieur», lui disait humblement Boisrobert en essuyant ses rebuffades, «vous laissez bien manger aux chiens les miettes qui tombent de votre table ! » Son insistance fut récompensée : Richelieu en vint a ne pouvoir se passer de lui ; dans les sombres accès de mélancolie où nous l'avons vu, le grand ministre faisait venir Le Bois, comme il l'appelait : « Réjouissez-moi», disait-il, « si vous en savez le secret ! » Le Bois était irrésistible, et son talent de comédien merveilleux : tel de ses récits, comme le conte des Trois Racans, nous amuse fort à la lecture. Ajoutez la mimique justement appropriée et vous ne serez plus étonné si, souvent, un conte bouffon, un récit piquant déridaient le front du cardinal, ce front chargé de soucis; si l'extravagance de ces inventions drolatiques dissipait les nuages amoncelés par la politique. Sitois, le médecin du

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cardinal, disait souvent : « Deux drachmes de Boisrobert font plus que toutes mes drogues! »

Boisrobert se contenta d'un canonicat et d'une abbaye modeste ^ alors qu'à sa place un autre se fût enrichi ; il avait les qualités requises pour n'en rien faire : joueur effréné et d'une rare maladresse, charitable et bon, il devait vivre gueux. Il ne sollicitait guère que pour les autres, obligeait par plaisir, sans nul intérêt et semblait ignorer les longues rancunes; en somme, il n'avait de mauvais que la langue et la plume ; et encore la bonté foncière de son cœur rachetait-elle souvent les malices de son esprit. En voici une preuve : Jean Mairet, poète médiocre et bel esprit, mais jaloux, chagrin et qui fut le pire détracteur du grand Corneille, Mairet n'avait pas épargné Boisrobert; il l'avait desservi auprès de M. de Montmorency chez qui qui il vivait 2; grief plus grave et plus sensible pour la gent irritable des poètes, il s'était moqué de ses pièces. Mais le métier de Zoïle n'avait point enrichi Mairet; quand M. de Montmorency, son protecteur, eut disparu, il tomba dans une noire misère; Conrart et Chapelain le surent et prièrent M""® d'Aiguillon de solliciter le cardinal. Richelieu, mal disposé contre Mairet à cause de son attachement à Montmorency, invita sa nièce h ne plus lui en parler ; elle ne se le tint pas pour dit cependant, aussi, voulant se débarrasser d'elle, le cardinal Unit par lui dire « qu'il verrait avec

i. Chanoine à Notre-Dame de Rouen et abbé de Ghâtillon. 2. Henri II de Montmorency, le dernier duc.

Boisrobert». C'était une fin de non recevoir, car il n'ignorait pas que Mairet avait, du temps de sa splendeur, fortement houspillé ce dernier; Conrart conte la chose à Boisrobert qui va, incontinent, trouver Richelieu : «Monseigneur », lui dit-il, « quand ce ne serait qu'à cause de Sylvie^, toutes les dames vous sauront gré d'avoir fait du bien au pauvre Mairet! » Il lui arracha par ses instances deux cents écusde pension qu'il porta tout de suite à Conrart, en lui disant : Je veux qu'il vous en ait l'obligation ! » Mais Conrart ne garda pas le secret et Mairet vint remercier Boisrobert à genoux.

11 fit entrer à l'Académie, lorsqu'on la compléta quelques pauvres auteurs dont le principal mérite, à ses yeux, était de mourir de faim; il leur donnait ainsi une pension déguisée, de quoi manger; il les aida même souvent de sa bourse, et put se donner le juste surnom de Solliciteur des Muses affligées; souvent, en effet, il se mit mal avec Richelieu en le fatiguant de ses demandes pour le tiers et pour le quart; mais ces brouilles ne duraient guère, carie cardinal aimait sincèrement ceux dont il se croyait aimé, et le bon bouffon était du nombre. 11 aimait aussi Richelieu et il lui conserva — sauf sur son lit de mort — un souvenir toujours reconnaissant. En 1659 2, il prêta — quoiqu'il ne fût pas alors fort à l'aise — trois cents pistoles au neveu du cardinal, le marquis de Richelieu, que son mariage avait

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