‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 75 sur 182 · Dix-sept ans après la mort du cardinal · texte numérisé non relu

Dix-sept ans après la mort du cardinal

brouillé avec sa famille; et, comme le richissime La Meilleraye, petit-cousin de lobligé, en raillait Boisrobert : « Monsieur », répondit-il noblement, « je fais ce que vous devriez faire ; pour moi, je me souviendrai toujours qu'il est le neveu du cardinal, de mon bienfaiteur. »

On peut, on doit cependant reprocher à Boisrobert d'avoir, par envie, parodié grotesquement le Cid de Corneille ; il le fit un peu, il est vrai, pour complaire au cardinal, plus encore que lui jaloux du grand tragique ; mais il y avait certainement quelque amour-propre dans son cas : ses pièces étaient assez médiocrement accueillies, tandis que le Cid provoquait Tenthousiasme du public ; les tragi-comédies des cinq auteurs — et il était des cinq — n'eurent pas de succès ; c'était vexant et pour les auteurs et pour le cardinal, qui passait pour les inspirer. Le cas de Boisrobert n'est guère plus grave d'ailleurs que celui de l'Académie tout entière censurant, critiquant le Cid par ordre et pour flatter le ministre.

Boisrobert fut encore injuste et peu correct visà-vis de Desmarets de Saint-Sorlin, qu'il desservit par pure jalousie de métier: il craignait que ce poète d'un génie médiocre, mais inventif, savant, ayant des lettres et doué d'une grande puissance de travail, ne prît — comme il advint — une place prépondérante auprès du maître.

Nous avons vu Desmarets collaborant à Mirame; il fit plusieurs pièces par ordre du cardinal et ne fut pas étranger, dit-on, à la rédaction de mémoires divers et même du Journal.

Malgré son attachement à Richelieu et Taffection qu'en retour lui témoignait celui-ci, Boisrobert devait être disgracié, et il le fut assez longtemps. Fait curieux, ce ne furent ni ses malices, ni sa causticité qui lui valurent cette disgrâce, mais bien sa bonté d'àme. Le roi le fit chasser sous prétexte — car ce n'était, nous Talions voir, qu'un prétexte — qu'il avait fait par fraude entrer et placer dans la salle où Ton jouait la comédie du cardinal une gourgandine, la petite comédienne Saint-Amour de la troupe Mondory ; notons que la reine y assistait et eut pu se trouver en contact avec la brebis galeuse. Le roi railla le ministre sur la composition de la salle, il le piqua ; or rien n'était aussi désagréable à Richelieu que les moqueries du maître. L'enquête du cardinal — hélas ! — prouva la culpabilité de Boisrobert, et il le chassa malgré ses pleurs, ses protestations: « Vous avez », lui dit-il, « scandalisé le roy, retirez-vous ! » Il en était fort marri lui-même et essaya de rajuster les choses ; au premier mot qu'il en dit, Louis XIII répondit sèchement et d'un ton qui n'admettait point de réplique: « Boisrobert déshonore votre maison! » En réalité, Boisrobert fut une victime de Cinq-Mars* qui le desservit auprès du roi; et il fut sacrifié parce que, dans sa générosité, il n'avait point voulu perdre Cinq-Mars.

M. Le Grand 2, qui déjà méditait la chute du

Page 1