‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 79 sur 182 · Timbre : Lanturlu · texte numérisé non relu

Timbre : Lanturlu

2. Antoine Le Metel d'Ouville, médiocre ingénieur et non moins médiocre auteur dramatique; il a fait aussi des Contes qu'on a attribués à Boisrobert.

Toutefois cette affaire avec Bercy s'arrangea ; M. de Matignon, beau-frère du président, vint trouver Boisrobert; à sa sollicitation, le Père avaricieux ne fut point joué, et même, Boisrobert, toujours bon enfant, dit au jeune roi Louis XIV, surpris de ce que cette pièce dont on avait fait tant de bruit ne paraissait point, « que le président avoit, durant la Fronde, marqué à la cour un si constant et loyal attachement qu'il ne vouloit point offenser en public un si bon serviteur du roy ». Bercy, quoique fort brutal, vint l'en remercier. Ce sacrifice était d'autant plus méritoire que, la malice aidant, la comédie eût eu du succès, mais Boisrobert était désintéressé ; il ne travaillait point pour l'argent; il donnait ses pièces aux comédiens et prenait ce que ceux-ci voulaient bien lui donner.

On avait fini par ne plus prendre ses malices au sérieux^; personne n'y attachait d'importance, sauf toutefois les dévots, qui ne pouvaient souffrir de voir un chanoine et un abbé — il avait l'abbaye de Châtillon- — bouffonner de la sorte. Us le firent exiler encore sous prétexte « qu'il mangeoit de la viande en carême, qu'il n'avoit point de religion et juroit horriblement quand il jouoit », ce qui, hélas ! était vrai ; mais M™^ Mancini le fit revenir ; il fallut cependant s'amender et dire quel-

1. L'abbé de La Victoire disait qu'il le fallait toujours juger « sur le pié de huit ans», voulant dire qu'il n'eut jamais l'âge de raison; et, dans une discussion avec Boisrobert, Saint-Evreniont le lui rappelle malignement.

2. Il la vendit à Lenet que l'on a parfois confondu avec l'abbé de La Victoire.

quefois la messe. Un jour de Noël, M""' Cornuel, le voyant officier à minuit : « Mon Dieu », dit-elle, «voilà toute ma dévotion évanouie ! » Et, le lendemain, elle refusa d'aller au sermon : « Après avoir vu Boisrobert dire la messe, je verrais peutêtre Tri velin en chaire; sa chasuble doit être faite d'une jupe de Ninon! » Elle avait trouvé à qui parler, la bonne dame; et Boisrobert la régala d'un aimable petit sonnet, où le nom de Cornuel servait de thème à des plaisanteries faciles et bis- <îornues; mais, les augures ne pouvant se regar- <ler sans rire, ces deux bons esprits s'accommodèrent ; d'ailleurs Boisrobert aurait eu tort de se fâcher : ne s'appelait-il pas lui-même un Tri velin de robe longue ?

Malgré toutes ces simagrées imposées, l'humeur joyeuse n'abandonna jamais l'abbé. Même sur son lit de mort, elle ne perdit pas ses droits. 11 avait bien sincèrement envie de faire une fin chrétienne, sans parvenir toutefois à être édifiant : « Oubliez », disait-il aux assistants avec toute l'onction dont il était capable, « oubliez Boisrobert vivant et ne considérez que Boisrobert mourant! » M""" de Thoré^ la bru de d'Esmery, vint tout gâter; elle lui dit : « Monsieur Tabbé, la contrition est une grande vertu! — Ah! Madame, je vous la souhaite de tout mon cœur! » Son confes-- «eur l'exhortait à franchir le pas : « Dieu », disait-il, « a pardonné à de plus grands pécheurs que vous.

1. Marie Le Goigneux, femme de Michel Particelli, seigneur de Thoré, le plus extravagant des hommes.

— Oui, oui, mon père, il y en a de plus grands : Tabbé de Villarceaux, mon hôte (il l'appelait ainsi, car il lui avait vendu sa maison de la porte Richelieu* en s'y réservant un logis sa vie durant, et il lui en voulait parce qu'il le gagnait au jeu), Tabbé de Villarceaux est sans doute un plus grand pécheur que moi; cependant je ne désespère pas que Dieu lui fasse miséricorde ! »

Puis : « Je me contenterois », disait-il, « d'être aussi bien avec Notre-Seigneur que j'ai été avec feu le cardinal de Richelieu! » Il reprenait ensuite après un acte de contrition : « C'est le cardinal qui m'a gâté : il ne valait rien, c'est lui qui m'a perverti! » Et, tenant le crucifix dans les bras : « Au diable soit ce vilain potage que j 'ai mangé chez d'Olonne; il y avoit de l'oignon! c'est ce qui m'a tué! » (Des Réaux.)

Le pauvre Boisrobert passa ainsi de^vie à trépas, bien contre son gré, mais le^plus chrétiennement du monde.

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