LES DEUX REINES
Les femmes ne se résignent guère à vieillir, ni les reines à déchoir. Marie de Médicis fut à la fois bien femme et bien reine; de là vinrent ses malheurs. Sa longue et ardente lutte, pour retenir la jeunesse qui l'avait fuie et le pouvoir qu'on lui arrachait, ne lui causa qu'amertume et déceptions.
A la mort de son cher Concini, la terrible pas-
LE Cardinal et les femmes I3i
sion de sa quarantaine, elle se trouva désemparée. Nous l'avons vu alors exilée à Blois et séparée de son confident Richelieu; sa petite cour devint un foyer d'intrigues plus ou moins discrètes contre le tout-puissant de Luynes ; la reine lâchait cependant de donner le change : pendant que le duc d'Epernon, son ami dévoué, se préparait en Guyenne à la guerre civile, elle ne semblait guère occupée que de futilités ; elle donnait des fêles, elle donnait la comédie. Ce fut dans ces conditions que Boisrobert échoua auprès d'elle : cet esprit léger prenait les comédies trop au sérieux; il demandait trop de temps pour les composer; il ne comprit point qu'on lui demandait non pas des chefsd'œuvre, mais de simples divertissements.
La reine paraissait donc vouloir passer son exil aussi gaîment que possible, etson petit parent, l'abbé Rucellaï, Italien comme elle et qu'elle choisit pour conseiller très intime, prit sur elle un grand empire. Cela ne plut guère à Richelieu, comme toujours bien informé; aussi, quand d'Epernon vint enlever la reine à Blois et la conduire à Angoulême, s'empressa-t-il de les rejoindre. 11 ne tarda pas — le duc d'Epernon et la politique aidant — à supplanter le Rucellaï. M. de Luçon était alors un bel homme, de grande mine et dans la force de Tâge; il avait élé persécuté pour la reine, ou semblait l'avoir été; il avait donné des preuves de sa grande capacité, tout cela décida Marie de Médicis à s'en remettre à lui pour ses affaires; elle n'eut pas à s'en plaindre. Si, tout en négociant avec Luynes et en gagnant son amitié, il obtint
pour lui le chapeau de cardinal, M. de Luçon termina cette guerre pour rire au mieux des intérêts de la reine et de ses partisans. Amnistie plénière était accordée h tous : les rebelles étant censés avoir agi pour le plus grand bien de TEtat et du roi; la reine revenait prendre sa place auprès de son fils, et elle espérait bien ressaisir ce pouvoir auquel elle tenait tant. La réconciliation parut complète :
— « Vous avez bien grandi, mon fils, depuis que je ne vous ai vu », dit la reine.
— C'est pour vous servir, Madame », avait répondu le roi; et ils s'étaient embrassés fort tendrement.
Marie de Médicis ne pouvait qu'être reconnaissante envers Thabile homme, Texcellent ami auquel elle devait ce changement; elle fut, dit-on, trop reconnaissante, plus peut-être que Richelieu ne l'eût désiré, car la bonne reine approchait de la cinquantaine, bien que sa coquetterie n'en voulût pas convenir. Elle eut même comme un regain de jeunesse. Elle avait joué du luth autrefois; elle voulut réapprendre. Gaulthier et L'Enclos, le père de Ninon, étaient alors des maîtres sur cet instrument. Gaulthier donna des leçons à la reine, et tout le monde en voulut jouer. Le cardinal se mit h l'unisson; malheureusement, il manquait d'aptitudes spéciales et de patience ; rien, disait-on, n'était amusant comme de le voir prendre des leçons de Gaulthier avec le plus grand sérieux du monde, et s'impatienter — cela va de soi — quand le succès ne répondait pas à ses eflorts.
Mais ces distractions futiles ne l'empêchaient
point de songer à l'avenir : Sans porter ombrage à Luynes avec qui il semblait avoir loyalement lié partie, sans lui nuire ostensiblement, bien qu'on l'ait accusé d'avoir inspiré sinon écrit des pamphlets coutre lui, le nouveau cardinal ne perdait pas une occasion de se faire valoir auprès du roi qu'il apprenait en même temps à bien connaître. Un événement imprévu vint avancer sa fortune :
Luynes mourut brusquement. Malgré son incapacité, le favori avait jugé bon de se faire connétable et, comme tel, avait pris le haut commandement de l'armée royale lors la rébellion des protestants, en 1621. Après de petits succès et un grave échec devant Montauban, le connétable assiégeait la bourgade de Monheur, qu'il allait prendre, quand une courte maladie l'enleva. 11 laissa peu de regrets, et au roi qu'il avait fatigué de ses exigences moins qu'à personne. Laffemas, le futur bourreau qui se contentait alors d'être un homme d'esprit, décocha cette ironique épigramme :
Monhur (sic) est pris et la Garonne Se voit remise en liberté; Cependant le peuple s'étonne Du Te Deum qu'on a chante Pour celte victoire notable.
Vu, dil-on, que le connétable A trouvé la mort en ce lieu.
Mais, pour dire ce qu'il m'en semble, La perte et le gain mis ensemble, On peut doublement louer Dieu !
Louis XllI essaya bien de remplacer Luynes; il voulut faire un ministre de l'incapable La Vieu-
ville, mais rinsuffisance du personnel politicjue mit bientôt hors de pair le cardinal de Richelieu. Il lui fut facile de séduire le roi par la simplicité et la portée de conceptions politiques en harmonie avec les secrètes aspirations de Louis.
Depuis Sully, nul ministère n'avait suivi une politique d'intérôt général; chaque ministre avait égoïstement tout rapporté à sa personne ou aux siens : Concini n'avait pensé qu'à s'enrichir ^; Luynes, qu'à fonder sa maison et grandir sa famille dont les origines étaient fort humbles. Pour avoir la paix, ils n'avaient cessé de faire des concessions au détriment de l'Etat : concessions à Tétranger, concessions aux grands seigneurs, concessions aux factions politico-religieuses ou purement religieuses. Richelieu fit tout d'abord voir au roi les ruines qu'avait accumulées cette désastreuse politique, puis il lui montra la France comme son bien; or, le propriétaire doit être maître absolu chez lui, dans son bien.
Si des voisins ont empiété sur le domaine, il faut les ramener dans leurs limites; au besoin, franchir soi-même ces limites afin de s'assurer une tranquille possession. Une fois cette tranquillité acquise, il faudra peut-être encore malmener ces voisins et les affaiblir pour leur enlever les moyens et le désir de la troubler à l'avenir : abaisser la inaison d'Autriche,
1. On lui prêtait Tintention d'acheter au pape le duché de Ferrare. Parti d'Italie gueux et décrié, il y serait revenu en prince régnant.
Si des parents, des fermiers, des régisseurs ou de simples colons ont abusé de la faiblesse du maître pour se grandir à son détriment, on devra les obliger à rendre un juste compte de leurs ijmpiétements, à reconnaître les droits et l'autorité du maître ; et, s'ils résistent, les supprimer: Jioiimettre les princes et les grands seigneurs.
S'il existe enfin, sur certains points du domaine, des catégories d'ouvriers qui, plus ou moins affranchis grâce au désordre antérieur, prétendent ne concourir à la commune besogne qu'à leur guise et sans souci de la volonté du maître, on devra, de gré ou de force, les courber sous cette volonté : abattre le parti protestant ; réduire ou supprimer les franchises des pays d'États^ quitte à réprimer durement les révoltes qui en résulteront.
Mais, pour obtenir ce triple résultat, il eût encore fallu que le maître eût une volonté énergique et ferme; et Louis XIII était faible, timide, inconsistant. En revanche, nul roi ne fut peutêtre plus profondément que lui jaloux de l'autorité royale ; c'est le secret de sa cruelle inflexibilité pour les rebelles ou les désobéissants ; c'est encore ce qui explique son effacement devant Richelieu, car, ne se sentant pas lui-même capable d'affermir cette autorité qui lui était si chère, il €ut la sagesse et le courage de confier ce soin à un homme qu'il jugeait — avec raison — énergique et fort : tout jeune, Richelieu avait déjà montré son énergie en amenant Concini à emprisonner l'exigeant et turbulent Gondé. Le mérite de
Louis Xlll fut en cela d'autant plus grand qu'il n'aima jamais son ministre, s'il le soutint toujours ; et si, parfois, son orgueil froissé lui inspira de ces velléités d'indépendance, qui furent le tourment continuel du cardinal et abrégèrent sûrement sa vie, ces velléités cédèrent toujours à une conception bien nette des réels intérêts de la couronne, même quand Richelieu, identifiant, non sans raison, ses propres intérêts à ceux de l'Etat, lui fit impitoyablement sacrifier mère, frères, femme et amis.
Fort de l'appui du roi, Richelieu devint moins souple vis-à-vis de la reine mère; il combattit même ses aspirations dès qu'elles contrarièrent ses propres vues politiques ; de là une froideur croissante dans leurs rapports, froideur qui dégénéra en haine de la part de Marie de Médicis quand le cardinal voulut ébaucher une intrigue politique et amoureuse avec cette jeune reine Anne d'Autriche, que nous avons vu si fort maltraitée par lui. Comment la reine mère en futelle instruite? Il paraît que M""* du Fargis *, dont nous aurons à reparler, lui fit part d'une lettre où le cardinal parlait très clairement à la jeune reine; c'est Gondi qui Taffirme, et sa proche parenté avec M"'*' du Fargis 2, ainsi que la haine violente dont le cardinal poursuivit cette dame, sembleraient justifier cette assertion. Bref, « par jalousie », Marie de Médicis rompit hautement
1. Magdeleine de Silly, fille d'Antoine de Silly, comte de Rochepot, femme de Charles d'Angennes, comte du Fargis.
2. C'était sa tante, et M"" de Rambouillet le croyait son fils.
avec Richelieu ; elle chassa même de sa maison sa nièce de Gombalet et La Meilleraye, son cousin.
Tous les contemporains sont d'accord sur ce point : c'est que Richelieu poursuivit en vain la jeune reine de ses assiduités ; d'où sa haine contre elle. Il la persécuta « avec une espèce d'acharnement » et « par dépit, car il avoit du penchant à l'aimer ». Un jour, « en parlant d'elle, les larmes lui vinrent aux yeux » ; ceci ne prouverait cependant pas grand 'chose, car le cardinal avait les pleurs faciles. « Il a toujours paru certain qu'il avoit un goût très vif pour la personne de la reine, qui étoit infiniment agréable. »
L'amour du cardinal était ici d'accord avec ses intérêts : le roi était maladif, « malsain », comme on disait ; il pouvait disparaître d'un moment à l'autre ; il n'avait pas d'enfant, et, le roi mourant, Richelieu se sentait perdu, car Monsieur, frère du roi, l'héritier présomptif de la couronne, le haïssait mortellement. Que la reine répondît à ses avances, qu'elle eût un fils de lui et l'avenir était assuré : il gouvernait la France sous son nom et pour leur fils.
Mais il était trop politique pour attaquer ouvertement la hautaine Espagnole ; il commença, par de prudentes et sournoises intrigues, à l'isoler, à la mettre mal avec le roi et avec la reine mère ; ce fut facile, étant donné leurs caractères. Grâce à ces manœuvres secrètes du cardinal, la pauvre jeune femme se trouva bientôt moralement abandonnée ; en butte k l'indifférence jalouse, har-
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:gneuse et tatillonne de son mari, à l'hostilité malveillante de sa belle-mère, qui voyait en elle une rivale et qui ne craignait rien tant que de perdre son ascendant sur son fils, ce qui Teût amoindrie. Richelieu lui fil alors offrir par M""* du Fargis, sa dame d'atours, de porter remède à cette triste situation; il se présentait comme un défenseur, comme un sauveur. Anne d'Autriche, le -croyant sincère et mû par la compassion, entra ^vec lui en commerce de lettres, et la reconnaissance fil naître la sympathie.
Elle était un peu coquette d'ailleurs, et il ne lui <iéplaisait pas d'être courtisée. La reine mère avait 4ans le temps encouragé ce penchant pour en faire une arme contre elle, étant donné la jalousie innée, maladive du roi ; elle avait favorisé son intime liaison avec M™" de Chevreuse et de La Valette, deux têtes folles, qui ne rêvaient que galanteries. Anne parut peut-être plus tendre qu'elle ne l'était vraiment ; le cardinal s'y méprit >et poussa plus avant. M""" du Fargis eut mission de remontrer à la jeune reine que, si le» roi mourait, on la renverrait en Espagne, qu'il lui fallait avoir un fils ; elle la catéchisa, et Richelieu s'offrit à mots couverts pour remplir à l'occasion l'office du mari. La reine fit la sourde oreille, mais sans toutefois rebuter le cardinal ; elle et M"* de Chevreuse n'y virent, les imprudentes, qu'un moyen de se divertir à ses dépens. Elles ne le connaissaient pas, il est vrai ; personne d'ailleurs ne <5onnaissait encore le terrible ministre. En 1625, ni Chalais, ni Bouteville, ni Marillac, ni Montmo-
rency, ni Cinq-Mars* n avaient porté leur tête sur l'échafaud. D'ailleurs, pour arriveràses fins, Richelieu se prêtait complaisamment à leurs fantaisies. Un jour, ces deux folles le lirent habiller en toile d'argent gris de lin, sous prétexte que cette nuance lui seyait à ravir; mais le plus vilain tour qu'elles lui jouèrent nous est conté dans les mémoires de Brienne :
Elles imaginèrent de lui faire danser une sarabande en costume de danseur espagnol avec grelots €t castagnettes. La reine le lui demanda. Il hésita un peu, prêtre, prince de l'Eglise, premier ministre, à remplir ce rôle de baladin; il se fit prier; puis, espérant que sa dame verrait là une preuve irrécusable de son amour, il finit par accepter, à la condition toutefois que — sauf un violon à lui — ils seraient seul à seule; chose convenue. Il vint et dansa ; malheureusement il força son talent : il voulut, ainsi accoutré, faire valoir son mérite de danseur ; et, se donnant des grâces, fut parfaitement grotesque ; la maligne duchesse de Chevreuse qui — comme de juste, mais contre les conventions — était cachée avec Béringhen* derrière un paravent, ne put étouffer un éclat de rire indiscret. Richelieu prit fort mal la chose : il comprit, un peu tard, qu'on se moquait de lui. Son amour-propre, ses sentiments, peut-être sincères, furent cruellement blessés ; et il n'était pas homme à pardonner une si brutale déconvenue.