MARION DE L ORME
Cette crainte salutaire des malices de Sa Majesté obligeait le cardinal à s'entourer de précautions, et ce fut dans le plus grand secret que Bournais, son valet de chambre, lui amena deux ou trois fois lacélèbreMarionde L'Orme. Ces entrevues galantes de TEminentissime et de la grande courtisane furent des plus prosaïques; et les romantiques leur ont généreusement donné un lustre poétique qu'elles ne semblent guère avoir mérité : Marion vint habillée en homme, page ou courrier; à sa première visite, le cardinal la reçut lui-même déguisé en cavalier : habit de satin gris, broderies d'or et d'argent sur toutes les coutures et panaches de plumes. « Elle dit que cette barbe en pointe et ces cheveux au-dessus de l'oreille faisaient le plus plaisant effet du monde. » Elle se moqua de lui quelque peu, ne le trouva guère généreux et distribua ses pistoles aux laquais qui l'avaient introduite; elle garda cependant une bague d'une soixantaine de pistoles. « Parce que le cardinal avoit dit qu'elle venoit de jyjme d'Aiguillon, je la regardois comme un trophée», prétendit-elle.
Marie de Lou, lille du sieur de L'Orme et de Baye, gentilhomme qui avait du bien, était de bonne famille ; sa mère était parente des Abra de Raconis, dont était Tévèque de Lavaur, un des familiers de Richelieu; son frère aîné, Henri de Lou, eut la baronnie de Baye ; et de
ses sœurs, l'une fut cette M"* de Maugeron dont nous avons parlé à propos de La Meilleraye; une autre, M°" de La Montagne, eut une iatrigue avec le jeune comte de Moret*, qui pensa même un jour se rompre le cou en voulant la rejoindre à un troisième étage au moyen d'une échelle de corde; cela n'empêchait point la dame de dire : « Si nous ne sommes point riches, nous avons de l'honneur! » Enfin la troisième sœur, assez, galante bien que marquée de la petite vérole, resta fille. Marie, avec sa beauté et une dot fort sortable pour l'époque (25.000 écus), eût pu se marier; mais sa vocation l'entraîna : « elle estoit naturellement lascive » ; elle devint Marion.
Elle était d'une beauté parfaite de corps et de visage ; une tare cependant la désespérait : son nez lui faisait parfois la malice de rougir et elle en passait des heures entières les pieds à l'eau. Elle n'avait point l'esprit vif, mais était aimable, enjouée ; elle chantait et jouait du théorbe avec agrément.
Le jeune des Barreaux ^, le fameux « libertin», l'esprit fort par intermittence, qu'une omelette a rendu fameux, la mit à mal le premier. Elle le tint huit jours caché dans un réduit à bois ; elle lui portait à manger, et venait le délivrer pour la nuit. De ses nombreux amants, elle prétendait
1. Fils de Henri IV et de M™* de Gessy; le plus aimable de tous les enfants du roi. Voir sa mort, p. 197.
2. Jacques Vallée, seigneur des Barreaux. Il faisait gras un jour maigre; survient un orage épouvantable : « Voilà», dit-i^ « bien du bruit pour une omelette I »
n'avoir aimé que lui et cinq ou six autres : de Rouville, quoiqu'il fût laid (mais il avait tant d'esprit); puis, les plus beaux hommes du temps : Miossens, le futur maréchal d'Albret, alors gueux, un vrai caprice; Arnauld *, maréchal des carabiniers, cousin du grave Arnauld de Port-Royal ; le jeune Cinq-Mars; M. de Brissac; d'Andelot^, le futur duc de Châtillon, le futur mari de la belle M'^* de Bouteville. Le bruit avait faussement couru que Cinq-Mars 3 voulait Tépouser et M"* d'Effiat, sa mère, en avait fait faire défense à son fils par le Parlement.
Marion semble avoir été fort éclectique dans son choix, et un couplet du temps oppose à Châtillon le huguenot un Breton, catholique bretonnant, M. de Coatquen :
Pour vos amants, divine Marion *, Ne vous mêlez de la religion ; Qu'il soit papiste ou qu'il soit huguenot, S'il aime bien Qu'importe Coatquen Ou Monsieur d'Ândelot.
Ayant de quoi vivre, elle ne demandait point d'argent; mais, comme elle était « magnifique », elle acceptait de riches bijoux et des « nippes ». « Jamais gants ne lui duroient que trois heures » , et Ton vendit à sa mort plus de 20.000 écus de