‹ Le grand siècle intime; le règne de Richelieu (1617-1642) d'après des documents originauxChapitre 97 sur 182 · CHALAIS ET SA FEMME · texte numérisé non relu

CHALAIS ET SA FEMME

Richelieu donna, pour la première fois, la mesure de son habileté et de son énergie à l'occasion du procès de Chalais.

Henry de Talleyrand, comte de Chalais, grandmaître de la garde-robe, était un beau jeune homme d'environ vingt-sixans, de très grande maison, bien fait, élégant, fort à la mode et fort léger. Ne se permettait-il pas, dans l'exercice de sa charge au-

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près de la personne du roi, de le contrefaire, de railler ses petits ridicules? Louis XIII s'en était aperçu, malheureusement pour Chalais, mais i! n'en disait rien, car il était on le sait, foncièrement timide et dissimulé.

Notre étourdi avait épousé une fort jolie femme,. Charlotte Castille, petite-fille du président Janin^ l'honnête et sincère ami de Henri IV. Veuve en premières noces de Charles Chabot, comte de Charny, Charlotte eut une cour d'adorateurs, ce qui ne lui déplut nullement, car elle était et fut toujours un peu coquette ; mais Chalais parla de mariage et fut agréé malgré notre vieille connaissance, la trop franche M"* Pilou, grande amie desv Janin de Castille. Il faut croire que la bonne dame ne dit pas trop de bien du prétendant, car un cou pie t gaillard nous le montre fort en colère contre elle:

Madame Pilou, garde ton derrière,

Car les élrivièrcs

Te suivent de près Et te sont promises par le beau Cbalais.

Le mariage ne s'en fit pas moins, et Chalais fort épris se montra d'abord très jaloux de sa femme; il sut que M. de Pontgibaud avait tenu sur elle des propres malséants. Un vaudeville — que nous avons cité, quoique fort malhonnête — nous apprend en effet que Pontgibaud se vantait d'avoir fait des comparaisons dénature très délicate entre cette dame et la plantureuse comtesse d'Alais ; grief d'autant plus grave que ce jeune seigneur était, comme son frère le comte du Lude, fort beau

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garçon, et que ses nombreuses bonnes fortunes pouvaient donner créance à ce méchant bruit.

Notre jaloux prend la mouche, va attendre Pontgibaud sur le Pont-Neuf, Toblige h mettre flamberge au vent et le laisse mort sur la place.

Cette rencontre fit grand bruit et Ghalais fut plus à la mode que jamais.

Or, il était de mode de conspirer contre le premier ministre, et Chalais n'y manqua pas. On ne connaissait pas encore Richelieu; mais on voyait bien qu'il entendait vraiment gouverner, faire table rase des abus, revenir sur les usurpations dont avait pâti l'autorité royale ; et tous ceux qui bénéficiaient des abus et des usurpations n'étaient précisément pas de ses amis. Ce n'était point un ministre soliveau, un Concini, un Luynes, toujours disposé à céder pour avoir la paix. Le cardinal marchait imperturbablement à son but, joint qu'il était naturellement cassant et d'humeur combative. En moins de deux ans, il sut se faire cordialement détester. Trois frères du roi, Gaston et les deux Vendôme, ne le pouvaient sentir. Un vaudeville — on osait encore faire des chansons contre le terrible ministre — nous montre l'esprit du temps :

Le cardinal, ce grand prêtre S De laquais devenu maître, Range tout sous son bâton.

11 lient Louis en tutelle.

Qu'en dis-tu, Jean de Nivelle?

— Il rendra compte à Gaston.

1. Timbre : Jean de Nivelle. — Ce n'est point le timbre de la chanson populaire qui est fort ancien et antérieur à la farce des

La France est bien accablée; Elle est toute désolée Par un démon infernal, Qui n'a point de pitié d'elle.

•Qu'en dis-tu, Jean de Nivelle?

— C'est Monsieur le Cardinal.

L'assassinat politique était dans les mœurs de Tépoque : on eût peut-être pu, en cherchant bien, trouver encore les traces du sang de Concini sur lepetit pontdu Louvre. C'était là un précédent que les mécontents n'eurent garde d'oublier, aussi Gaston le jeune frère du roi, encore duc d'Anjou ; ses deux autres frères par la grâce de Gabrielle d'Estrées, César de Bourbon, duc de Vendôme, et Alexandre de Bourbon, grand prieur de France ; enfin quelques seigneurs de moindre importance, dont Chalais, songèrent à se débarrasser proprement du cardinal en l'assassinant dans sa maison de Fleury. Tout était prêt et Monsieur (Gaston) devait à la faveur d'une partie de chasse venir à Fleury avec les conjurés, quand, pour son malheur, Chalais s'en ouvrit au bailli de Valençay, espérant l'entraîner dans le complot. Avec sa franchise un peu brusque, le bailli pouvait avoir critiqué Richelieu et laissé croire qu'il ne l'aimait

deux Savetiers (xv* siècle), car un pauvre y chante le couplet suivant : ^^y , ^^^^^^^ j^^^^ ^^ Nivelle !

Jehan de Nivelle a deux houscaux,

Le roi n'en a pas de plus beaux ;

Mais il n'y a point de semelle.

Hay ! avant, Jehan de Nivelle.

Ce Jean de Nivelle est probablement Jean II de Montmorency, seigneur de Nivelle.

Ces couplets furent aussi, lors de la Fronde, appliqués à Mazarin, si Ton en croit certains manuscrits.

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point; il n'en était rien. Chalais s'en aperçut trop tard, et cette sottise en entraîna une plus grave qui Tentacliait quelque peu de félonie. Sur les conseils de Valençay, il vint tout dévoiler au cardinal en lui demandant son indulgence pour les conjurés. Richelieu lui fit mille protestations de gratitude, mille promesses pour l'avenir, et lui donna sa parole que nul ne serait inquiété. En effet, le cardinal alla conter l'affaire au roi et lui demanda, le bon apôtre, toute l'indulgence royale pour un complot qui ne visait que lui, Richelieu, ajoutant toutefois qu'il fallait réserver la sévérité et les mesures rigoureuses pour des complots menaçant l'Etat, la personne sacrée du roi ou son autorité. Jointe à tant de magnanimité, cette réserve ainsi motivée fit grande impression sur l'esprit de Louis XIII. Le cardinal alla du même pas inviter Gaston à le venir voir à Fleury, et lui laissa entendre qu'il savait tout.

Personne ne fut inquiété alors, et Chalais n'eut rien à se reprocher ; mais il avait compté sans son hôte : le cardinal averti se promit bien de réduire ses ennemis à l'impuissance et de les mettre dans un de ces mauvais cas où, avait-il dit au roi, la sévérité serait nécessaire.

Gela ne tarda pas ; il était alors question du mariage de Gaston avec la richissime héritière de la maison de Guise, M"® de Montpensier *. Le prince, esprit brouillon, eût préféré une alliance étrangère qui lui eût permis au besoin de trouver

1. Ce fut la mère de la grande Mademoiselle, Anne-Marie-Louise d'Orléans, qu'on appelait aussi M"' de Montpensier.

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hors de France des appuis contre son frère et contre le cardinal; la jeune reine, fort mal avec Richelieu après avoir été trop bien, était du même avis; la cour d'Espagne, étant donné le caractère du prince et sa haine du cardinal, eût aussi mieux aimé qu'il prît femme à l'étranger, y voyant une cause de faiblesse pour le gouvernement du ministre; les deux frères de Vendôme s'opposaient de toutes leurs forces à un mariage qui les eût diminués au profit de la turbulente et toujours ambitieuse maison de Lorraine, par son union ainsi plus intime avec la maison de France, à laquelle ils ne tenaient — quoique légitimés — que par bâtardise ; enfin le gouverneur du prince, le maréchal d'Ornano, le détournait aussi de ce mariage : il craignait — les Lorrains s'emparant de Gaston — de perdre son influence sur lui et sa situation enviée. Pour ces mêmes motifs, le mariage de Gaston avec M"® de Montpensier plaisait fort au roi, et le cardinal le lui présentait comme nécessaire à la sécurité de la couronne; les opposants devenaient dès lors les ennemis du bien de l'Etat.

Ce conflit d'aspirations et d'intérêts divisa la cour, et il en résulta force intrigues contre la politique du cardinal qui décida d'en finir.

Richelieu commença par se débarrasser d'Ornano; le 4 mai 1626, il le fit arrêter à Fontainebleau et enfermer à Vincennes. Gaston, qui aimait son gouverneur, jeta feu et flammes; il vint à dix heures du soir faire à Louis XIII une scène terrible ; il voulait savoir qui avait conseillé cette mesure de rigueur : « Mon conseil ! » dit le roi

pour toute réponse. Monsieur alla donc malmener le chancelier d'Aligre qui, tout tremblant, s'en défendit. Le prince revint alors chanter pouille à son frère, et celui-ci, de guerre lasse, envoya chercher le cardinal. Richelieu arrive, et, froidement: « C'est moi », dit-il, « qui ai conseillé larrestation ; Votre Altesse m'en remerciera un jour ! — Vous n'êtes qu un Jean f... ! » Telle fut la belle réponse du prince qui se retira en furie. Ornano resta bel et bien à Vincennesetil y mourut; car Gaston, après avoir jeté son grand feu, l'abandonna avec cette désinvolture, dont il devait donner par la suite tant de preuves au grand détriment de ses amis. Quant aux Vendôme, le cardinal, avec raison, les représenta au roi, comme donnant les pires conseils à son frère au sujet de ce mariage ; il proposa tout simplement de les emprisonner, eux aussi, et Louis XIII y consentit. Mais, pour un ministre depuis peu au pouvoir et que le roi ne semblait guère aimer, ce n'était pas une mince affaire que de porter la main sur deux frères du roi et d'obliger le troisième, héritier présomptif de la •couronne, à se marier contre son gré ; aussi, avant de passer à l'exécution, Richelieu voulut-il savoir jusqu'à quel point il pourrait compter sur l'appui du roi ; il fit mine de vouloir se retirer ; il adressa à Sa Majesté une note très habile où il représentait « que son désir du bien de l'Etat lui avait créé des ennemis acharnés ; qu'il voyait avec un déplaisir extrême la cour divisée à son sujet et la France menacée d'une guerre civile; il concluait à la nécessité de prendre sa retraite». Le

roi, s'il n'aimait guère le cardinal, appréciait ses services; fort paresseux d'ailleurs, il ne craignait rien tant que d'avoir le souci des affaires ; il vint donc tout alarmé le joindre à Liraours, le suppliant de ne point Tabandonner au moment où il avait le plus besoin de lui; il lui promit de le défendre envers et contre tous, contre ses frères même; il alla jusqu'à s'engager pour l'avenir à lui révéler tout ce qu'on lui dirait à son désavantage sans exiger de sa part aucune justification. C'était plus que ne demandait le cardinal; il se fit prier pour la forme et finit par céder. Ce fut un triomphe pour lui : comme il était souffrant, toute la cour vint le voir. Quelques jours après, le grand-prieur et le duc de Vendôme, arrêtés à Blois, où le roi leur avait fait le plus aimable accueil, étaient enfermés provisoirement à Amboise. On les transféra ensuite à Vincennes.

Cet acte de vigueur inattendu surprit tout le monde. Chalais ne s'y trompa point : il y vit des représailles ; comme il était resté dans les meilleurs termes avec le ministre, il vint le trouver et lui reprocha son manque de parole. Richelieu daigna lui répondre assez sèchement qu'il n'y avait manqué en aucune façon; que MM. de Vendôme n'étaient point arrêtés pour leur participation au complot de Fleury, mais bien pour avoir donné h M. le duc d'Anjou, de vive voix ou par lettres, de pernicieux conseils à l'endroit de son mariage.

Chalais, profondément blessé de ce qu'il considérait comme un manque de parole du cardinal, rompit brusquement avec lui ; il eut même la folie

de le prévenir par écrit qu'il n'eût plus à compter sur ses services; il ne s'en tint pas là malheureusement : il se fit Tâme d'un nouveau complot contre le ministre et se jeta tête baissée dans Tabîme. Il écrivit au nom de Gaston aux mécontents et — ne reculant pas devant le crime de haute trahison — il entra en relations avec l'Espagne, ce qui permit au cardinal de compromettre la reine toujours attachée à son pays d'origine.

Merveilleusement renseigné par ses espions, le cardinal laissait faire sans rien dire ; il recueillait dans le plus grand secret les preuves du complot, et attendait. Ce calme apparent trompa Chalais et peut-être son amie M""^ de Chevreuse, car, malgré sa bruyante affection pour sa femme, Chalais n'avait pas laissé de faire une cour assidue à la galante duchesse; des imprudences furent sûrement commises, qui permirent au cardinal de savoir que l'Espagne avait répondu favorablement aux conspirateurs. Le lendemain même du jour où Chalais communiqua cette réponse à Gaston, à la reine et à M""® de Chevreuse, il fut arrêté à Nantes. Le complot avait avorté; nous avons vu ailleurs le parti qu'en tira le cardinal pour se venger de la reine en la perdant dans l'esprit de son mari. Gaston eut un instant l'intention de fuir ; mais, indécis comme à l'ordinaire, il n'osa, malgré les offres du comte de Soissons^ qui gouvernait alors Paris; enfin, effrayé par l'emprisonnement de ses frères de Vendôme, bien moins coupables que lui

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