CHAP[TRE I
l. Marie et Léonora. — IL États <3:énéraux. — IIL Les Concini. — IV. Luynes. — V. Avènement de Richelieu.
Le 14 mai 1610, la reine Marie de Médicis can?aît dans son « cabinet », au Louvre, avec Mme de Montpensier, lorsqu'elle entendit un remue-ménage insolite :
« Comm.e !e bruit grandissait extraordinairement, — raconta plus tard Tvlarie, — j'envoyai Mme de Montpensier voir ce qui «n était, et je me mis à craindre qu'il ne fût arrivé quelque accident à mon fils et qu'il ne fût mort. Ma crainte s'augmenta d'autant plus que je vis Mme de Montpensier fermer subitement la porte et se retourner vers moi toute pâle d'épouvante, car elle avait vu le Roi mort. Et elle, à toutes les questions pleines d'anxiété que je lui adressai sur le sort de mon fils, sans me donner satisfaction, se contentait de me dire : « Votre fils n'est pas mort. » Je voulus voir moi-même la cause de ce désordre, j'ouvris la porte du cabinet et, comme j'allais sortir de ma chambre, je vis tout à coup venir, outre les gens qui étaient là, plus de deux cents épées nues, et M. de Praslin, un des quatre capitaines des gardes, se tournant vers moi, s'écria: « Oh ! Madame, nous sommes « perdus ! » Et, à ce moment, je vis le Roi sur son lit... »
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Elle ajoute qu'elle manqua s'évanouir. II se peut : mais l'assassinat de son mari la rendait maîtresse du royaume, et c'est apparemment ce qui fit qu'elle ne s'évanouit pas tout à fait.
Non qu'elle fût ambitieuse et qu'elle se sentît les goûts d'un politique. Quand, naguère, le Roi avait voulu la faire entrer au Conseil, elle en avait témoigné tant d'ennui et elle avait montré une incapacité aux affaires si merveilleuse, qu'il avait fallu au plus tôt la renvoyer à ses femmes. Mais si elle ne souhaitait pas de gouverner la politique du royaume, Marie souhaitait fort d'en gouverner la caisse. L'économie, l'avarice même qui fut peut-être la principale qualité d'Henri IV en tant que roi, non était pas une en tant qu'époux. Lorsqu'elle apprit sa mort, la Reine songea surtout qu'elle pourrait désormais dépenser à sa guise. Quant aux intérêts de la France, elle n'y pensait guère. Cette Marie était une dame d'une épaisse sottise.
A la voir sur ses portraits officiels, par Piubens ou par Porbus, mais surtout telle que l'a gravée Guillaume Dupré : obèse, sensuelle, le front bas, couvert de cheveux frisottés d'un blond gras, des gros yeux de myope, un teint blanc et rouge de grosse femme trop nourrie, on pense au jugement de Saint-Simon : « Impérieuse, jalouse, bornée à Texcès, toujours gouvernée par la lie de la Cour et de ce qu'elle avait amené d'Italie, elle a fait le malheur d'Henri IV et de son fils, et le sien même, pouvant être la plus heureuse femme de l'Europe sans qu'il lui en coûtât quoi que ce soit que de ne s'abandonner pas à son humeur et à ses valets. » Qu'elle s'abandonnât à ses valets, rien n'est moins sûr, mais à son humeur, cela est certain, et elle ne l'avait point bonne : « Vous êtes entière, lui disait Henri IV, pour ne pas dire têtue. » Elle était sujette à des colères qui la secouaient au point de la rendre malade. Obtuse d'esprit, paresseuse, brutale, irrésolue, « méchante par humeur et par impulsion d'autrui », c'était pourtant cette étrangère, — elle baragouina le français jusqu'à sa mort, disant du souc7'é pour du sucre,
OU : / fa cho pour : // fait chaud, — c'était cette « grosse banquière » ([ui allait en Franco remplacer Henri IV.
Elle n'aimait point son fils aîné, qu'elle ne visitait guère au château de Saint-Germain où l'on élevait pêle-meie ses enfants et ceux des i'avorites d'Henri IV. Louis XIII était, en 1610, un petit garçon de neuf ans, volontaire et diable, sujet à des colères aveugles, qui passait ses journées à jouer au soldat, et à qui, selon l'usage du temps, on n'épargnait pas le fouet quand il se montrait « opiniâtre », ce qui lui arrivait souvent. On a dit que Mai'ie lui préférait son fils cadet Gaston d'Orléans. Mais peut-être n'eut-elle jamais d'afîection profonde que pour sa dame d'atours, Léonora Dori, dite Gaiigaï.
C'était la fille de sa nourrice et son amie d'enfance, et en venant en France elle l'avait imposée à la Cour, non sans peine, car le Pioi goûtait peu cette petite personne sèche, noiraude et chafouine, qui débuta par se compromettre outrageusement avec un bel îfalicn appartenant à la suite de Marie, lui aussi, et qu'on nommait « le sieur Gonchine ». Quoique issu d'une bonne famille florentine, Concino Concini n'hésita guère, en 1601, à épouser la modeste femme de chambre de la Reine, et il n'eut pas à s'en repentir. On vit bientôt, en effet, que l'avisée Léonora dirigeait l'esprit de Marie à sa guise et qu'à cela le Roi ne pouvait rien. Gomme la dame d'atours logeait de droit au Louvre, au-dessus de sa maîtresse, et qu'elle la pouvait voir à tout moment, chaque soir Léonora descendait chez la Reine et, au bout de quelques années, quand la Gaiigaï, devenue presque impotente, ne quitta plus son appartement, ce fut Marie qui monta chez elle.
Après 1610 et la mort du Roi, la liaison des deux femmes devint plus étroite encore. Léonora était « fort bizarre »,dit Tallemant; «comme elle était malsaine [atteinte d'une maladie nerveuse], elle imagina d'être ensorcelée et, de peur des fascinations, elle allait toujours voilée pour éviter, disait-elle, gli Guardatori ». Elle consultait des astrologues et elle entretenait un médecin juif. Montait©, avec la permission du
Pape. D'ailleurs, elle vivait loin du monde et ignorante de ses usages : renfermée dans son appartement de trois pièces, où elle ne recevait personne par crainte du mauvais œil, sauf ses hommes d'affaires ou un douteux abbé napolitain nommé André de Lizza, qui lui servait de factotum et lui jouait du guitaron, elle passait ses journées à faire endêver ses servantes, à enfiier des perles et à composer des philtres magiques. Or, l'influence de cette maniaque sur Marie de Médicis était telle que beaucoup de Parisiens croyaient la Reine éprise ou envoûtée. « Sa Majesté aime Léonora d'une façon extraordinaire, elle est comme amoureuse d'elle », écrivait l'ambassadeur florentin (juin 1610). Qu'il s'agît de places, de pensions ou d'affaires, « Madame la Maréchale » profifaitdeson crédit pour intervenir toujours et, comme on pense, elle n'oubliait pas sa fortune, non plus que celle de son mari, qui, d'ailleurs, ne le lui eût pas permis. Aussitôt après la mort du Roi, elle lui avait fait donner le marquisat d'Ancre en Picardie et elle l'avait fait nommer premier gentilhomme de la Chambre, maréchal de France, gouverneur de Roye, Péronne et Montdidier. Au reste, tout occupés d'amasser de l'argent, ni elle, ni Concino ne se mêlèrent guère de la politique générale avant 1615. La Régente gouvernait selon les avis de ses vieux ministres qui ne s'entendaient que pour lui recommander d'attendre et de laisser faire ; du Père Coton, confesseur du Roi; du nonce qui avait un brevet de conseiller; même de l'ambassadeur d'Espagne ; quant à son Conseil, elle ne le consultait que pour la forme. Et tel était le gouvernement de la France.
Au lendemain de la mort d'Henri IV, le prince de Condé parlait déjà de former une ligue entre les grands en vue de restreindre le pouvoir de la Régente. Ces « grands », qui, en fait, se distinguaient très nettement du reste de la noblesse, c'étaient les princes du sang, d'abord, et les bâtards ; puis les princes « étrangers » : Nevers, Bouillon, etc. ; enfin certains gouverneurs de provinces, des manières de souverains.
comme les Montmorency, les Lesdiguières, les d'F;"?raon. Successeur des i,'rauds vassaux de ia féodalité, chacun d'eux avait toute une clientèle de gens attachés et dévoués à sa maison, et qui étaient en quelque sorte ses sujets avant d'être ceux du Roi. C'étaient là ses « domestiques », ceux qui lui « appartenaient », qui « étaient à lui » : d'abord la foule des cousins, parents pauvres, hobereaux et gentlllâtres, qui vivaient en commensaux dans son hôtel, nourris à sa table, promenant ses chevaux, menant ses meutes, l'escortant partout à grand fracas pour lui faire honneur et prouver à tous la grandeur et ia puissance de sa maison; puis les serviteurs proprement dits, en nombre immense : valets de chambre, sommeliers, cuisiniers, courriers, cochers, laquais, recrutés sans qu'on eût beaucoup regardé à leurs antécédents, payés peu ou prou, couchant en quelque coin, vivant de ce qui se pouvait, mais protégés eux aussi par celui de qui ils portaient la livrée, vieillissant et mourant dans sa maison ; enfin ses pensionnés de toutes sortes : spadassins, chapelains, aumôniers, médecins, ou hommes de lettres chargés de louer le maître en vers et en prose, d'écrire ses billets doux et d'avoir de l'esprit pour lui. Qu'un Condé, qu'un Lesdiguières se révoltât, tous ceux qui lui « appartenaient » ainsi, depuis les petits pages jusqu'aux officiers à qui il avait fait donner les places de ses gouvernements, ses gentilshommes, ses laquais, le suivaient et se révoltaient par conséquent avec lui. Il ne lui restait plus qu'à lever quelques milliers d'hommes pour disposer d'une armée semblable à celles du Roi. Pour peu qu'il gagnât ensuite une bataille, la monarchie était en danger.
Naturellement, les grands sont d'autant plus forts que la royauté est plus faible. En théorie, — car en pratique il n'en va pas du tout de la sorte, — le Roi n'a, dès cette époque, d'autres limites à son autorité que son « plaisir » et il ne doit compte de ses actions à personne : c'est donc un crime que de se révolter contre lui sous quelque prétexte que ce soit. Mais quand le Roi se trouve mineur et qu'une régente exerce ie pouvoir en son nom, chacun se sent moralement beaucoup
moins obligé à l'obéissance; on peut, eu effet, discuter les décisions d'une régente : est-il bien sûr qu elle gouverne au mieux des intérêts du Roi? Il s'ensuit que la rébellion devient un crime beaucoup moins caractérisé, en même temps que beaucoup plus tentant. C'est pourquoi les séditions se font si nombreuses sous Marie de Médicis et, plus tard, sous Anne d'Autriche. Et l'on observera qu'invariablement les révoltés ont bien soin de marquer qu'ils ne se dressent pas contre le Roi, mais contre la Régente ou ses ministres, et qu'ils prétendent, tout aussi bien que les partisans du gouvernement légitime, combattx'e et agir au nom et selon les « véritables intérêts » du Roi.
Marie de Médicis, inquiétée par les grands dès les premiers mois de sa régence, ne pouvait penser à poursuivre les projets ambitieux d'Henri IV. Sully lui-même le comprit et conseilla de renvoyer la plus grande partie de l'armée réunie à grands frais en Champagne en vue de la guerre contre l'Espagne. Toutefois, il fallait d'abord liquider l'affaire de Juiiers : en aoùt-septembi'etClO, le duché fut enlevé sans difficultés à l'empereur Rodolphe. Mais « cette expédition fut la dernière concession faite au passé ». Poussée par les prêtres étrangers et les vieillards qui la conseillaient, — et c'était aussi bien le parti le plus sage, — Marie de Médicis travailla désormais à relâcher les alliances protestantes et à se rapprocher de l'Espagne. Ainsi furent complètement renversés les desseins du règne précédent.
La Reine avait conservé les ministres d'Henri IV: Sillery, Jeannin, Villeroy, Sully. Mais les trois premiers — très âgés, on les appelait les « trois barbons » — s'accordaient peu, si ce n'était pour écarter avec soin le quatrièm.e des affaires. Car tout le monde détestait ce vieux bonhomme de Sully, chauve, grincheux et toujours grommelant dans sa
grnncrbarbe, qui travaillait avec affectation toute la journée, dans son cabinet de l'Arsenal, sous les portraits de Luther et de Calvin, et qui veillait sur les finances avec une vigilance bien malplaisante. La Reine elle-même, quoiqu'elle sentît son utilité, ne pouvait lui pardonner d'avoir toujours mis si peu de formes, au temps du feu Roi, à rogner sur ses dépenses et à lui refuser son argent de pocîie. De plus, Sully avait le double tort d'être huguenot et de rappeler par sa personne le gouvernement précédent. C'est pourquoi, s'étant bientôt aperçu que, dans le cas où il s'obstinerait à conserver sa charge de surintendant, « ilpourroit lui en arriver quelque malheur », il en donna prudemment sa démission, le 26 janvier 1611, et il s'en fut vivre dans ses châteaux, où il ne mourut qu'en 1641, après avoir vu avec fureur ses successeurs ruiner son œuvre et avec amertume Richelieu la rétablir.
Sa disgrâce avait fort mécontenté les protestants, inquiets par ailleurs des négociations avec l'Espagne. Réunis régulièrement en assemblée générale à Saumur, ils rédigèrent des « cahiers » très impérieux et, quand les commissaires du Roi les invitèrent à se séparer, ils répondirent qu'ils ne le feraient point avant que d'avoir reçu les réponses de la Régente à leurs réclamations. Alors Marie de Médicis usa du procédé qui fut toujours son principal moyen de gouvernement : elle acheta (très cher) une des têtes du parti, le duc de Bouillon, et Bouillon fit si bien que l'assemblée céda. De la sorte n'ayant plus rien à craindre des huguenots, la Régente publia le traité qu'elle avait signé avec l'Espagne quelques moi» plus tôt (avril 1611), et qui réglait cette chose étonnante: l'union des petits-enfants de Philippe II avec les enfants d'Henri IV. Le contrat de mariage du roi de France et de l'infante Anne d'Autriche, et celui du roi d'Espagne et de la sœur de Louis XIII furent signés en août 1612.
Donc, plus de projets belliqueux : le trésor de guerre, si laborieusement amassé sous le règne précédent, devenait enfin disponible. Au lendemain du départ de Suily, il s'éle-
vait encore à six millions, renfermés à la Bastille, dans la tour du Trésor, en des centaines de sacs, coffres et caques. Pour y atteindre, il fallait que le lieutenant de la forteresse ouvrît une première porte, après quoi Ton en rencontrait une seconde, à trois serrures dont la Reine, le trésorier de Tépargne, un conseiller des finances gardaient les trois clefs. Mais tant de précautions ne défendirent guère le bel argent. La Régente ne se maintenait qu'à force de largesses et de pensions : dès que la pluie d'or se ralentissait, les princes et les grands éprouvaient une indignation si violente qu'il leur fallait sur l'heure dénoncer au monde les désordres de l'État.
Ainsi, au commencement de 4614, Condé — s'étant préalablement retranché à ]\Iézières avec Vendôme, Longueville, Bouillon, Mayenne — lance un manifeste où il déplore insidieusement que le peuple soit chargé d'impôts, la noblesse appauvrie, la justice difficile, et où « ce qui étoit le meilleur, dit Richelieu, est qu'il se piaignoit des profusions et prodigalités qui se faisoient des finances du Roi, comme si ce n'étoit pas lui et les siens qui les eussent reçues ». Il faut bien calmer l'indignation du premier prince du sang et de ses acolytes soutenus par les huguenots, et, puisque les conseillers de la Reine ne veulent pas la guerre, il ne reste qu'à essayer du remède ordinaire : les pensions. Il réussit fort bien : par le traité de Sainte-Menehould (15 mai 1614), Condé obtient 450 000 livres, Longueville 100 000, Mayenne 300 000, le reste à l'avenant, et sans compter les gouvernements et autres faveurs, moyennant quoi les princes se réconcilient avec la Cour. Comme on voit, celle-ci disposait encore d'un grand nombre des sacs qu'avait jadis si soigneusement alignés un à un, à la Bastille, M. de Sully.
Cependant, la Régente s'était laissé arracher une promesse dangereuse : celle de convoquer les Etats généraux. Les princes pensaient que, après le service que nous venons de les voir rendre au royaume, bref après leur manifeste, la France ne pourrait manquer de leur marquer sa recon-
naissance en élisant des députés qui soutinssent leur opposition au gouvernement. Mais la Cour inventa tout d'un coup, et dans sa perfection, la candidature officielle. Ensuite, elle organisa un voyage du jeune Roi à travers les provinces : ce fut un triomphe. Grâce à ces précautions, les députés élus se trouvèrent en majorité hostiles aux princes. Si bien que la Régente décida de réunir leur assemblée, non point à Sens, comme elle en avait eu d'abord l'intention, mais à Paris, et c'est là que les Etats furent inaugurés, le 26 octobre 1614, par une procession et une messe à Notre- Dame.
Ils ne représentaient naturellement que les hautes classes de la nation. Le « menu peuple », ni même le « moyen peuple » des marchands n'y figuraient pas, et les députés du « Tiers- Etat », en 1614, se fussent sans doute fort offusqués qu'on les crût chargés des intérêts de cette « canaille ». Presque tous faisaient partie de la « robe » : sur cent quatre-vingtdouze qu'ils étaient, soixante-seize seulement n'avaient pas droit au titre de messires ou nobles hommes; de profession, cent cinquante-six étaient officiers de justice ou de finances, une quinzaine maires ou échevins, quelques-uns avocats, deux ou trois bourgeois, et trois, au plus, marchands. Ils représentaient donc, non pas les intérêts de la majorité des Français, mais les intérêts de ce patriciat parlementaire et bourgeois qui s'était constitué et développé dans le royaume à mesure que s'y était établi plus fermement la vénalité des charges.
Devenir riche, puis acheter un des innombrables « offices » que la pénurie des finances force le Roi de créer sans cesse, gagner ainsi un grade transmissible aux enfants, c'est par ce moyen qu'une famille s'élève au xyh"" siècle. S'il possède une grosse fortune, 1' « officier » trouve à acquérir quelque grande charge civile, voire militaire, qui lui vaut l'anoblissement et à marier sa fille à un gentilhomme de marque : de la sorte, les Potier deviennent ducs de Gesvres, Mlle Séguier devient duchesse de Verneuil, Mlle de IMesmes duchesse
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d'Elbeuf, Mlle GuyonneRuellend, fille d'un financier véreux mais richissime, duchesse de Brissac, ou encore Mlle de La Porte, fille d'un avocat, Mme de Richelieu. Voilà des bourgeois bien « décrassés », n'est-il pas vrai? et qui ont raison tout autant que les nobles d'épée de mépriser la basse roture dont ils sortent. Quant à la noblesse, ruinée par la cherté du prix de la vie qui s'accroît sans cesse tandis que le revenu de ses terres reste le môme ou diminue, il lui faut bien épouser pour vivre. Telle famille se trouve gênée au XVII* siècle avec la même fortune qui la faisait riche au xvi^; privée de ses droits de finances et de justice, ne pouvant commercer ni travailler sans déroger, comment augmenterait-elle ses ressources pécuniaires, sinon par ses alliances? Un gentilhomme pauvre n'a vraiment d'autres moyens d'existence que le mariage ou les libéralités du R.oi, et comme celles-ci risquent fort, en province surtout, de se faire attendre, la noblesse d'épée s'unit à la roture dorée; mais elle n'en reste que plus jalouse de son privilège de naissance, et Ton imagine assez bien quels peuvent être ses sentiments de classe à l'égard de celle de ses beaux-pères. Aussi, en 1614, dès le début des Etats, les députés de la Noblesse s'efforcèrent-ils de porter un coup à ceux du Tiers en réclamant la suppression de la Paulette. Moyennant que, chaque année, il payât cet impôt — créé par Sully en 1604 et ainsi nommé en souvenir du financier Paulet qui l'afferma le premier — tout officier de justice ou de finances était propriétaire de sa charge qui, à sa mort, ne faisait pas retour au Roi : ses héritiers pouvaient en disposer, à condition que le droit annuel ne cessât point d'être acquitté. Demander l'abolition de la Paulette, c'était donc vouloir supprimer l'hérédité des charges, coup très sensible aux robins qui représentaient le Tiers-Etat. Ils ripostèrent fort habilement en réclamant à leiu* tour la suppression des pensions : « On vous demande. Sire, que vous abolissiez la Paulette, — dit leur orateur Savaron, qui fit sur ce point un fort beau discours, — c'est-à-dire que vous retranchiez de vos cofïres
1600 000 livres cjue vos officiers vous payent tous les ans, mais on ne vous parle point de supprimer l'excès des pensions... 5660000 livres!... » La Noblesse, ne trouvant rien à répondre, prit le parti de se déclarer insultée et de demander réparation. Alors le Clergé s'entremit : il délégua au Tiers un jeune évêque déjà connu par son tact et son activité et qu'on nommait Arm;md du Plessis de Richelieu. Savaron expliqua fièrement qu'il n'avait pas voulu offenser la Noblesse « do volonté ni de paroles »,mais qu'au reste il avait porté cinq ans les armes avant que de servir le Roi dans ses coui's de justice et qu'il avait ainsi le moyen de répondre à tout le monde. Finalement, les choses s'arrangèrent : pour donner satisfaction à l'opinion, la suppression de la Paulette fut inscrite sur les cahiers, mais il n'en fut plus jamais question sérieusement.
Mais, à peine son conflit avec la Noblesse term.iné, le Tiers entra en lutte avec le Clergé. Il avait consigné, en tète de ses cahiers, l'article suivant qu'il demandait qui lût reçu comme « loi fondamentale de l'Etat » :
...Que, comme il [le Uoi] est reconnu souverain en son Éla', ne tenant sa couronne que de Dieu seul, il n'y a puissance en terre, quelle qu'elle soit, spirituelle ou temporelle, qui ait aucun droit sur son royaume... Que l'opinion contraire, à savoir qu'il soit loisible de tuer ou déposer nos Rois... est impie, détestable, contre rétablissement de l'Etat de la Fraiice, qui ne dépend immédiatement que de Dieu.. .
Or, cet article, qui nous paraît, à nous, inspiré par le plus pur bon sens, ne visait à rien moins qu'à trancher brutalement, en une de ses conséquences politiques, une querelle vieille en France de plusieurs siècles : celle du gallicanisme et de l'ultramontanisme. Depuis la Ligue et l'intervention romaine en France, la question se posait à peu près comme il suit pour tout ce qui n'était pas théologien de profession : Le Pape a-t-il, oui ou non, un droit de contrôle sur la couronne du Roi Très- Chrétien ? Si le Roi devient hérétique,
le Pape peut-il le déposer? Et, si Ton répond oui à ces deux propositions, n'en résulte-t-il pas que tout bon catholique français peut tuer le Roi condamné ou même désapprouvé par le Pape, comme Jacques Clément a tué Henri III et Ravailiac Henri IV?... Assurément les plus ultramontains, les Jésuites eux-mêmes, évitaient autant que possible d'admettre cette ultime conséquence et désavouaient ceux qui la proclamaient, comme le Père Mariana (1610). Mais, pour des âmes populaires et simples, elle découlait logiquement des principes précédents. Si bien qu'aux yeux de beaucoup de gens, en 1614, c'étaient les prêtres ultramontains qui s'étaient conjurés pour armer le bras de Ravailiac contre le roi Henri; en suppliciant l'assassin, on n'avait détruit que l'instrument, les complices avaient échappé : c'étaient eux qui présentement entouraient la Reine et recommandaient l'alliance espagnole; qui sait même si Marie n'avait pas trempé dans le complot?... Et, pour les Français plus éclairés, le gallicanisme était encore une doctrine traditionnelle, en faveur de laquelle le Parlement et la Sorbonne luttaient depuis des siècles, à coups d'arrêts, contre Rome. Si bien qu'en somme, en insérant son article sur le droit divin des rois, le Tiers exprimait un vœu national. Mais il ne sut pas le défendre.
A la première nouvelle de ce qui se traitait dans la chambre du Tiers, le Clergé, uitramontain en grande partie, était tombé dans « une émotion et un abattement extraordinaires ». Mais il comptait parmi ses membres beaucoup de jeunes prélats pleins de talent, comme Richelieu, qui se groupaient autour du célèbre cardinal Du Perron ; et plusieurs de ceux-là, l'archevêque d'Aix, l'évèque de Montpellier, vinrent insinuer au Tiers, « avec des paroles de soie », qu'il serait bon qu'il consultât le Clergé si, par hasard, il se trouvait dans ses cahiers quelques articles qui touchassent à la religion... Messieurs du Tiers firent semblant de ne point comprendre. Alors Du Perron intervint en personne. Le 21 janvier 1615, il se rendit dans la chambre du Tiers, accompagné d'une
imposante escorte d'évêques et de gentilshommes, et là, il fit un discours imagé avec luxe, un discours de trois heures. A ce coup, certes, le Tiers se sentit flatté; pourtant, il ce céda pas davantage. Et le Parlement renouvela ses condamnations antérieures contre les doctrines ultramontaines, tandis que le prince de Condé, soignant sa popularité, lisait au Conseil du Roi un Ions mémoire contre le réiricide. Finalement, la Cour, où dominaient les uitramontains, trouva un moyen de ménager à la fois le Clergé et le Tiers : elle prévint celui-ci qu'il n'était « plus besoin » d'inscrire l'article, attendu que le Roi le tenait pour « présenté et reçu ». Après quoi, elle ne songea plus qu'à clore ces incommodes Etats. Le 24 février, quand le Tiers voulut se réunir à son ordinaire, il trouva fermée la porte de sa «c chambre ». Et ainsi furent escamotés les Etats de 1614, où chacun des trois ordres ne s'était préoccupé que de défendre ses intérêts particuliers, et dont Bassompierrerend compte en ces termes négligents, qui suffisent : « L'an 1615 commença par la contestation de l'article du Tiers, qui fît un peu de rumeur dans les Etats; enfin, on le plâtra. Le carnaval suivit dans lequel M. le Prince fit un beau ballet, et le lendemain fut la conclusion des Etats. »
Pour donner quelque satisfaction à l'opinion, qui se montrait fort hostile à l'hérédité des charges, la Cour avait annoncé assez vaguement l'intention de supprimer la Paulette. Le Parlement de Paris se serait trouvé atteint par une telle mesure comme les autres. C'est pourquoi il se mit à faire de l'opposition, par représailles. S' étant réuni, malgré la défense de la Reine, il vint solennellement faire des remontrances, le 22 mai 1613, et se plaindre du désarroi des finances, de la faveur des étrangers (les Concini, le nonce), des tendances ultramontaines de la Cour. Mais !a Reine lui ayant parlé très fermement, il fit aussitôt des excuses; ses membres ne se targuaient pas encore de cet héroïsme à la romaine qui sera de mode au temps de la Fronde.
Alors Condé, pour qui toute occasion de « brouiller »»
était bonne, reprit l'aiTaire à son compte. Il publia à grand fracas un manifeste où il reproduisait à son tour les griefs les plus populaires; puis il leva une armée avec l'aide des princes et des protestants. Ce fat en conséquence sous la protection des troupes royales qu'il fallut conduire à la frontière Elisabeth de France, et ramener la blonde infante Anne d'Autriche à Bordeaux où le Roi l'épousa le 28 novembre 1615. Les ennemis du gouvernement manquaient tout à fait de conviction et la Cour avait une armée. Mais la Ueine, molle et irrésolue, poussée d'ailleurs par ses vieux ministres et ses très prudents conseillers d'Italie, aima mieux négocier que combattre. Il fallut trois mois de pourparlers pour arriver à la paix de Loudun (mai 1616). Par les articles publics de ce glorieux traité, les princes affichaient qu'ils n'avaient eu en vue que l'intérêt général du pays, et ils obtenaient, par exemple, que le concile de Trente ne serait pas reconnu en France (ce qui était pour plaire aux gallicans), ou que le maréchal d'Ancre, universellement haï, perdrait le gouvernement de la citadelle d'Amiens; seulement, par les articles secrets, ils acceptaient très bien un peu plus de six millions de livres. Comme on voit, ils avaient encore mieux ira caillé qu'en I6i ', : la paix de Sainte- Menehould ne leur avait pas rapporté la moitié de cette somme.
Condé, défenseur du peuple, revint à Paris où il fut acclamé. Il avait vingt-huit ans à peine. Brutal et rapace, prompt dans ses décisions, mais variable dans ses projets, il ne manquait toutefois pas d'agréments, et sa femme, — c'était cette belle Charlotte de Montmorency, aimée sans succès par Henri IV et qui s'écria de si bonne foi, quand elle vit le royal barbon : « Jésus, qu'il est fou ! » — Charlotte en avait plus encore, et qui valaient à son mari, on
peut le dire, une foule de sympathies. Mais pour le moment Paris tout entier chantait les louanges de M. le Prince : n'était-il pas l'ennemi irréconciliable de ce maréchal d'Ancre, que la France exécrait comme elle exécra plus tard un autre Italien, favori d'une autre Reine : le cardinal Mazarin '?
En réalité, ce n'était pas tant Concino qui jouissait des faveurs de Marie de Médicis que sa femme, Léonora. Lui, « il ne parlait pas à la Reine, ni môme ne la voyait qu'aux heures publiques », assure Fontenay-Mareuil, et il n'habitait pas au Louvre, mais dans une petite maison attenante aux jardins du palais. S'il désirait quelque faveur, il suppliait sa femme, par lettre, de le soutenir. Souvent Léonora refusait ; en ce cas, il Fallait voir, et, quand il avait épuisé tous ses arguments de douceur, il la prenait à la gorge ou dégainait son poignard, tant et si bien que la maréchale, excédée et terrorisée, finissait par projeter de se retirer en Italie pour se délivrer d'un mari si partageux. En somme, on est bien forcé de penser que Concini ne dcpiaisail pas à Marie de ivlédecis, encore que celle-ci le traitât souvent mal ; mais sa puissance personnelle consistait surtout dans l'idée qu'il savait en donner aux autres ; bref, c'était proprement, si j'ose dire, un blalf, et une des preuves s'en trouve dans ce fait que ce fut Léonora, et non pas lui, qui réussit, en 1616, à renverser le ministère des « barbons ».
Les Concini ne s'étaient pas tant enrichis par les dons de la Reine-Mère qu'en faisant des affaires. Or, Sillery, Jeannin et Villeroy s'étaient efforcés de contrecarrer leurs entreprises financière^ et de les empocher de toucher en paix leurs pots de vin. C'est pourquoi, quand elle eut obtenu leur renvoi, Léonora voulut mettre à leur place des hommes dont elle fût certaine qu'ils n'agiraient pas avec tant d'insolence, et elle choisit Claude Barbin, Guillaume du Vair, évêque de Lisieux, et Mangot, à qui elle adjoignit, quelque temps après, ce jeune évoque de Luçon qui s'était si fort distingué aux Etats, M. de Richelieu. Au moins, c'étaient là tous gens de mérite. Après une entrevue avec M. de Luçon,
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notamment, Goncinl, frappé, l'avait déclaré capable de faire la leçon à « tutti quei barboni ». Néanmoins, le vrai chef du ministère ne fut pas Richelieu, mais Claude Barbin. précédemment général des finances et intendant de la maison de la Reine. Et, pas plus que le maréchal d'Ancre, il ne manquait d'audace, comme on s'en put bientôt apercevoir.
A se trouver si populaire, le prince de Gondé avait fini Var se croire presque roi. On appelait son palais le nouveau Louvre. On racontait que l'ambassadeur d'Angleterre, le très magnifique lord Sawlie, avait, chez le prince môme, porté la santé du roi de France en regardant Condé d'une façon significative. Quand il venait au Conseil, Condé entrait au Louvre les mains pleines de placets qu'on lui avait confiés. C'est sans doute ainsi qu'il y pénétra, le l^"" septembre 1616, sur les huit heures du matin : « Voilà maintenant le roi de France, mais sa royauté sera celle de la fève, elle ne durera pas longtemps », s'écria Marie de Médicis qui le guettait, accoudée à une fenêtre ; et elle en savait quelque chose, puisqu'elle avait donné l'ordre de l'arrêter. Quelques heures plus tard, en effet, Condé se trouvait enfermé à la Bastille, et en vain la princesse sa mère, vêtue de deuil et accompagnée d'une escorte de cavaliers, parcourait en carrosse les rues de la ville, en criant dramatiquement par la portière : « Aux armes. Messieurs de Paris ! le maréchal a fait tuer M. le Prince ! Aux armes ! » — Messieurs de Paris ne bougeaient point, sinon pour piller le magnifique hôte! de Concini. Petit malheur pour celui-ci, quand la disparition de son ennemi le faisait maître de la France.
Car le pouvoir du maréchal était peu à peu devenu irrésistible. Il avait profité de sa charge militaire pour lever une véritable armée, qui n'obéissait qu'à lui. Solidement établi dans les places dont il s'était fait nommer gouverneur, maître des courtisans qu'il avait su s'attacher par la terreur et par les grâces, maître des ministres qui à présent se réunissaient chez lui, maître de la Reine par sa femme, et de sa femme par des moyens variés, mais excellents, qu'avait-il à redouter?
Naguère, il avait rêvé d'être connétai^le ; maintenant ii songeait, croit-on, à se tailler une principauté indépendante sur les frontières françaises ; en tout cas il ne mettait plus aucunes bornes à son orgueil et à son insolence. Souple, rusé, impressionnable, sujet à l'héroïsme et à la lâcheté, c'était un homme du Midi, et qui étalait sa puisssance par volupté plus encore que par calcul. 11 changeait d'un moment à l'autre comme ceux de son pays, aimable et séduisant quand il était satisfait, subitement désespéré, pleurant presque, ou enflammé d'une colère effroyable, lorsqu'il rencontrait quelque obstacle. Et, ainsi fait, ce beau cavalier à la figure trop mobile paraissait absolument intolérable à des Français. Assurément, il protégeait et soutenait fidèlement sa clientèle, mais il traitait ses fidèles comme des valets, et n'appelait-il pas les gentilshommes qui lui servaient de gardes : « coglioni di mila franchi » ? Quant à lui, il fallait le nommer « Excellence » ; au moindre manquement de respect, il entrait en fureur : « On ne pouvait tant soit peu toucher à cette montagne qu'elle ne fumât de courroux », assure Matthieu. Et par ailleurs, il se comportait en dictateur : il rendait des ordonnances ; il entretenait une police ; il faisait écrouer les gens. A la fin, ses colères ne cessaient plus : il insultait et menaçait tout le monde, jusqu'aux ambassadeurs. Les ministres souhaitaient de démissionner; Léonora, inquiète de la haine qu'elle sentait gronder partout, voulait fuir en Italie... Mais « le sieur Conchine » augmentait ses troupes, et, pâle de rage, prétendait tenir la partie jusqu'au bout : « S'ils ne m'aiment pas, joiis me ferai craindre », jurait-il. — Une seule personne osa conspirer contre lui : le Roi.
En 1GI7, Louis XIII a seize ans. 11 passe pour niais, imbécile même, et, à regarder vivre cet adolescent puéril et violent, cet « enfant enfantissime », qui ne travaille jamais et dont les journées s'usent à monter à cheval et à chasser avec passion, mais aussi à jouer aux barres, au soldat, à battre du tambour, à jardiner dans les Tuileries, à faire la cuisine, larder et cuire, à servir les maçons, à atteler ses
chiens à de petits canons et à les faire défiler devant lui, personne n'imaginerait qu'il devînt jamais capable de prendre en main le gouvernement du royaume. Sa mère et les ministres laissent entendre qu'il a l'esprit faible. S'il assiste au Conseil, c'est à la condition de n'y pas prononcer une parole : uu jour qu'il s'est risqué à entrer dans la salle sans y être appelé, sa mère se lève, le prend par le bras, et le met à la porte. Au Louvre, chacun s'écarte du Roi, de peur de déplaire au maréchal, et c'est à peine si Louis XIII voit à ses côtés « deux douzaines » de courtisans, le malin, quand toute la Cour s'empresse, chapeau bas, auprès de ce Concini qui accable l'enfant royal de son dédain, et qui peut-être joue à le blesser, comme ce jour où il lui recommande de recourir à lui hardiment quand la Reine lui refusera son argent de poche, et comme cet autre où il lui offre de lui prêter son armée. — Or, de tout cela, le Roi de seize ans se sentait ulcéré au point de tomber malade. Assez peu intelligent, mais courageux, violent, dissimulé, il souhaitait passionnément la chute de ses tyrans. Mais que pouvait-il, seul, contre les maîtres de son royaume?
On n'avait laissé auprès de lui que des gens sans conséquence, et parmi eux un pauvre gentilhomme de Provence, entré par la protection du comte du Lude au service de Henri IV, puis du Dauphin, qu'on nommait Charles d'Albert, sieur de Luynes. C'était un bel homme de trente-sept à trente-huit ans, au front haut, à la mine ouverte, doux, aimable, sympathique. Chargé des oiseaux de chasse du Roi, ses fonctions le mettaient en rapports très fréquents avec son jeune maître, qui s'était pris pour lui d'une de ces amitiés passionnées comme il en ressentit plus tard pour Barradasou pour Cinq-Mars. Le modeste Luynes ne donnait guère d'ombrage au puissant maréchal ; on permit donc à Louis XIÏI de loger son ami au Louvre même, et au-dessus de ses propres appartements. Mais désormais Louis monta chaque soir à la chambre de son fauconnier, et là, avec quelques personnes sûres, il examinait les moyens de se défaire
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du tyran. Luynes, naluiei lumen t poilron, voulait que le Roi s'enfuît et s'allât confier aux princes, qui, révoltés une fois de plus, avaient levé une armée. Mais d'autres, comme le commis Déageant et surtout comme le petit Roi lui-même, se montraient plus vaillants, et Louis finit par se décider à faire arrêter Goncini. Toutefois, il restait à trouver un homme assez déterminé pour se charger d'une pareille besogne, dont ni Luynes ni ses frères ne se souciaient. On pensa à un soldat très brave, duelliste renommé, Nicolas de l'Hospital, marquis de Vitry, capitaine aux gardes. Appelé devant le Roi, Vitry ne posa qu'une question : « Mais, Sire, s'il se défend, qu'entend Votre Majesté que je fasse ? » L'enfant ne répondit rien. « Le Roi, dit Déageant, entend qu'on le tue. » Alors Vitry reprit : « Sire, j'exécuterai vos commandements. » Et le 24 avril 1617, au matin, comme le maréchal entrait sous le guichet du Louvre, lisant une lettre et tenant un bouquet à la main, Vitry sortit du corps de garde. Goncini était accompagné, à son ordinaire, d'une telle foule de gentilshommes, que ie capitaine des gardes, arrêté çà et là par des amis qui lui demandaient de ses nouvelles, eut quelque peine à le joindre : a De par le Roi, je vous arrête », lui put-il dire enfin. — « A me ? » (à moi ?) s'écria Goncini, stupéfait, en portant la main à son épée. Tout aussitôt il tomba frappé de trois balles : c'était le frère, le Loau-frèrc, deux ou trois amis de Vitry qui avaient tiré.
Ainsi le maréchal d'Ancre périt dans le moment qu'il semblait le plus puissant, condamné et renversé par un enfant énergique qu'il avait trop offensé. La France entière exulta. A la nouvelle du meurtre, toute la Gour se pressa autour du billard sur lequel le jeune Roi, loquace, rouge, excité, était monté pour recevoir les félicitations de ceux qui venaient d'enjamber le cadavre de l'homme qu'ils encen-
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saient la veille. La populace déterra bientôt et traîna par les rues le corps du favori exécré. Les grands firent leur soumission. La Reine se vit reléguée à Blois. Léonora, après un long et injuste procès, fut condamnée à mort et les vainqueurs se partagèrent ses dépouilles : Vitry reçut 70 000 écus et le bâton de maréchal : mais Luynes eut presque tout le reste après l'exécution de la Galigaï, et notamment le marquisat d'Ancre qui prit son nom d'Albert. Puis il s'occupa de sa famille : de son frère Cadenet, propriétaire d'un îlot sur le Rhône, il fit le mari de M"^ de Péquignj, un maréchal de France, un duc de Chaulnes, pair de France: son autre frère, puissant seigneur d'un petit vignoble, devint le mari de Marguerite-Charlotte, duchesse de Luxembourg et de Piney, et également duc et pair: luimême, non moins duc et pair, épousa Marie de Rohan, iille du duc de Montbazon (la future duchesse de Chevreuse) ; il ne fut jamais las d'acquérir aux frais du Roi, pour lui, ses frères et ses cousins de province, qui « arrivaient à batelées », l'argent, les titres et les gouvernements ; enfin il eut à la fois, quelques années plus tard, Tépée de connétable et la charge de garde des sceaux... N'y avait-il qu'un nouveau Concini en France? « La taverne est la même, murmuraient les badauds, il n'y a que le bouchon de changé ». A vrai dire, cela n'était pas juste, car Luynes, qui préférait les titres à l'argent, n*etait point un simple pirate comme Concini, et de plus, si sa faveur fut immense, son influence politique fui mince en réalité. Esprit changeant, contradictoire, désordonné, embrassant à la fois cent projets divers et n'en menant aucun à bien, merveilleusement poltron avec cela, et ne goûtant pas les batailles plus que les duels, ce beau garçon couard n'avait pas l'étoffe d'un homme d'Etat. On a beaucoup grandi son rôle politique : il n'obtint la charge de connétable que huit mois et demi avant sa mort, en effet, et jusque-là il ne fut qu'un simple membre du Conseil, et non certes le plus écouté. Assurément il avait l'oreille du Roi ; mais Louis, autoritaire et plein de bon
sens, s'impatientait souvent de son verbiage, comme ce jour où il lui criait : « Taisez-vous, vous ne savez ce que vous dites ! j) D'ailleure le Conseil prenait souvent des résolutions importantes sans en avertir M. de Luynes, et celui-ci se tenait peu au courant des atïaires. L'affection presque amoureuse, la faveur éclatante que le Roi lui montrait l'affichaient certes au premier plan, et il n'en était pas fâché. Toutefois, quand le public s'imaginait que Luynes dirigeait tout et gouvernait la France à sa guise, en réalité le favori n'avait pas plus d'action sur la politique générale que tel autre membre du Conseil, et beaucoup moins que les « barbons » (revenus une fois de plus au ministère), ou que l'habile et violent Déageant.
Durant le gouvernement des Concini, les Espagnols, enhardis par les mariages et encouragés par l'indifférence de la France, avaient fait quelques progrès en Italie. Ils avaient attaqué les Piémontais et menacé les Vénitiens ; ils venaient de prendre Verceil ; ils se préparaient à s'emparer d'Asti. Louis Xlil et son Conseil montrèrent à temps que la France n'entendait pas se désintéresser du Piémont, et ils forcèrent l'Espagne à signer la paix de Pavie (octobre 1619) qui rétablissait les choses dans l'état où elles se trouvaient avant la guerre ; en outre, pour contrebalancer l'effet des fameux mariages espagnols, ils accordèrent au fds aîné de Charles- Emmanuel de Savoie la main de la seconde sœur de Louis XIII, Christine (février ICI 9).
Marie de Médicis, reléguée à Blois, n'avait pas même été invitée au mariage de sa fille. Elle entretenait des intelligences avec tous les mécontents du royaume, y compris M. de Luçon, l'ancien ministre de Concini, pour qui elle sentait une sympathie extraordinaire et qui, assurait-on, la dirigeait de loin, et même la venait voir à Biois sous des déguisements. Le Conseil jugea prudent de reléguer cet intrigant évêque en Avignon. Mais, une nuit, Marie se sauva par la fenêtre et se réfugia à Angoulême où d'Epernon, gouverneui" de Saintonge et d'Angoumois, lui offrait un asile.
Cet ancien mignon d'Henri III avait alors soixante-cinq ans, et c'était un des plus puissants seigneurs du rovaume; par sa charge de colonel-général de l'infanterie, beaucoup plus importante, en fait, que celle de maréchal, il avait la haute main sur la plus grande partie de l'armée. Une guerre civile, d'issue douteuse, aurait donc pu éclater. Pour Téviter, le Conseil rappela d'Avignon le favori de la Reine- Mère, et Richelieu reprit son empire sur la grosse Marie, puis, comme il s'y était engagé, la décida à signer le traité d'AngouIôme (avril 1619) : elle y obtenait le gouvernement de l'Anjou, et son cher évoque la promesse d'un chapeau de cardinal — qu'il ne devait point avoir de si tôt.
Mais, à peine Marie s'y fut-elle installée, Angers devint un foyer de conspirations. En octobre 1619, le Conseil avait tiré le prince de Condé de la prison où elle l'avait jadis enfermé, et à ce propos le Roi avait fait enregistrer au Parlement une déclaration dont les considérants n'étaient, il faut l'avouer, rien moins qu'aimables pour la Reine-Mère. Quant à M. de Luçon, il s'était d'abord employé de son mieux à convaincre Marie de se réconcilier sincèrement avec son fils ; mais il n'était pas homme à risquer son avenir pour tenir une promesse : dès qu'il se fut bien persuadé que sa protectrice lui savait mauvais gré de ses conseils, il tourna casaque sans hésiter, et travailla à brouiller avec autant d'ardeur qu'il travaillait naguère à raccommoder; il pai^ut môme qu'il avait à ceci comme à cela un singulier talent, car bientôt Soissons, Longueville, Mayenne furent prêts à se liguer avec d'Epernon et avec la Reine-Mère que les protestants semblèrent disposés à soutenir de leur côté... A Paris, le Conseil voulait négocier une fois de plus ; mais Louis XIII décida qu'il marcherait « tout droit » sur les révoltés avec les soldats dont il pouvait disposer. Il eut raison : les villes de Normandie (gouvernement du duc de Longueville) lui ouvrirent leurs portes, et les troupes de la Reine-Mère, retranchées aux Ponts-de-Cé pour couvrir Angers, ne lui opposèrent qu'une « défense tremblante », selon le mot de
Kohan, et se dispersèrent si facilement, quand l'armée royale parut devant leurs lignes, qu'on nomma ce semblant de bataille la Di^ôlerie des Ponts-de-Cé (7 août 1620). Trois jours plus tard, la paix était signée à Angers, et l'ingénieux M. de Luçon, qui négocia pour la Reine-Mère, avait soin de se faire comprendre dans le traité. — Mais la France allait maintenant trouver des ennemis plus redoutables qu'une poignée de grands seigneurs factieux.
Dans la première partie du xvii^ siècle, par réaction contre les doctrines de la Réforme, mais aussi, peut-être, contre le naturalisme « païen » de la Renaissance, on voit se produire tout un renouveau du catholicisme : de toutes parts les ordres religieux se réforment, des congrégations s'établissent, on bâtit des couvents. Et, si le mysticisme semble refleurir en quelques âmes, la grande majorité des ordres nouveaux ne sont pas contemplatifs, mais actifs. En 1603, Bérulle avait importé d'Espagne le Carmel, mais, en 1611, il fonde V Oratoire . En 1618, saint François de Sales crée les Visitcmdines, et saint Vincent de Paul les Filles de la Charité. Les Jésuites, rappelés par Henri IV en 1603, obtiennent en 1617 la permission d'établir des collèges de jeunes gens ; partout, et jusque dans les « villes de sûreté », leurs orateurs provoquent les pasteurs calvinistes à des « controverses » théologiques qui se font souvent devant une sorte de jury et en présence d'un grand concours de peuple. De leur côté, les protestants ne mettent pas moins de zèle que leurs adversaires à prêcher, à discuter, à convertir, et, comme à cette époque la tolérance religieuse ne se conçoit môme pas, il s'en suit que, là où les catholiques se trouvent en majorité (c'est-à-dire dans la plus grande partie de la France j, ils persécutent de leur mieux les huguenots, tandis que ceux-ci oppriment avec art les papistes dans les pays où ils sont les plus forts.
Nécessairement les sympathies delà royauté française vont aux catholiques. Le gouvernement de Marie de Médicis avait
été nettement clérical. Louis Xiii au contraire s'efforça, avec beaucoup d'honnêteté, de traiter également ses sujets de l'une et l'autre religion; mais il était très dévot, et puis, si impartial qu'il voulût être, comment le roi de France n'cût-il point senti de la prévention contre les réformés ? Depuis la mort d'Henri IV, inquiets de la réconciliation avec l'Espagne et des sympathies uîtramontaines du gouvernement, ceux-ci ont multiplié leurs assemblées légales ou illégales et leurs séditions; ils ont soutenu tout ce qui luttait contre la Cour, et récemment encore la Reine-Mère contre le Roi... C'est que les protestants tendent naturellement et presque nécessairement à se soustraire à l'autorité d'un gouvernement où dominent les catholiques, c'est-à-dire leurs ennemis, gouvernement dont ils se méfient, puisque la tolérance n'est pas dans les mœursdutempsetqu'ils ne seraient point, eux-mêmes, plus tolérants que lui, à sa place. Ils sont conduits à s'organiser pour résister, à échapper de plus en plus à l'autorité du Roi et à former une sorte de république dans le royaume. Très enhardis par leurs succès et leur impunité, exaspérés par la propagande religieuse, tout prétexte leur sera bon pour prendre les armes... Voici celui qu'ils eurent en 1620. Jeanne d'Albret avait donné aux ministres réformés tous les biens ecclésiastiques du Béarn. Sommé par le Pape de rendre à l'Eglise ce qui lui appartenait, Henri IV avait toujours reculé devant des difficultés inextricables, et ajourné la question. Mais, avec sa loyauté naïve, Louis-le-Juste (comme on a très bien surnommé Louis XIÎP) ne crut pas pouvoir refuser aux catholiques une mesure rigoureusement conforme à l'édit de Nantes et qu'à part Luynes, naturellement peu amateur de batailles, tous les membres de son Conseil lui recommandaient : en 1617 il ordonna donc la restitution des biens du clergé béarnais. — Son arrêt demeura lettre morte. — Alors, en 1620, fort échauffé par les succès qu'il venait de remporter, déclarant qu'il voulait devenir