RÉCONCILIATION
Le père André qui, pendant toute la durée du combat, était resté dans le bois où il avait attendu avec anxiété la fin de cette lutte sanglante, accourut dès que tout fut terminé et remplit sa mission de charité en relevant les blessés auxquels il prodigua les premiers soins.
Ces blessés étaient peu nombreux. Les Canadiens, bien abrités derrière les arbres, n’avaient guère souffert du feu de l'ennemi. — Du côté des Anglais, il n’y avait que des morts.
D'Arramonde s'était installé dans la hutte de branchages construite pour le commandant ennemi.
Le père André vint l'y retrouver.
— Mon cher marquis, dit le missionnaire en entrant, j'ai de bonnes nouvelles à vous annoncer. Ouinnipeg vient de me dire que ceux que nous allions délivrer ont été assez heureux pour détruire entièrement l’autre troupe anglaise.
— Eh! mon père, j'ai bien entendu leur canon, dit d’'Arramonde en haussant les épaules avec un certain dédain. Quand on a de l'artillerie et qu’on
Le
est abrité par de bonnes palissades, il n’est pas difficile de repousser l'ennemi.
Jean d’Arramonde avait dit au père André par suite de quelles circonstances singulières il était venu guerroyer au Canada et lui avait avoué les sentiments de rivalité et d’aversion qu'il nourrissait contre M. de Saint-Preux.
Le bon missionnaire avait écouté ces confidences sans risquer la moindre observation, mais il avait pris, dès lors, la résolution formelle de réconcilier ces deux jeunes fous dès qu’une occasion se présenterait.
Or, cette occasion, il croyait la tenir, et il ne la laissa pas échapper.
Au bout d’un silence, il reprit :
— Pardonnez-moi, mon cher marquis, si j’empiète sur les prérogatives de votre commandement... mais je voudrais bien vous adresser une question.
. — Parlez, mon père, parlez, je vous en prie, dit Jean d’Arramonde.
— Les abris de feuillage construits par les Anglais dans le campement que nous occupons ont été en partie abattus ou brûlés pendant le combat, et vos Canadiens fatigués ne pourront guère y goûter le repos dont ils ont besoin.
— Je suis de votre avis... mais que puis-je faire, père André? Eh! je n'ai pas mon château d’Arramonde à mettre à leur disposition.
— Ne pensez-vous pas qu'ils pourraient trouver au fort Sainte-Anne l'abri dont ils ont besoin ?
— Au fort Sainte-Anne! s’écria d'Arramonde qui se révolta à l’idée d'aller implorer l'hospitalité de son rival.
— Sans doute. De plus, Ouinnipeg ne m'a pas caché que les pauvres défenseurs du fort étaient privés de vivres depuis plusieurs jours. Les Anglais en ont accumulé dans ce camp, et il me semble que vos soldats pourraient les partager avec leurs camarades malheureux.
— Je ne m'y oppose pas... que M. de Saint-Preux m'en envoie demander et je lui en donnerai de bon cœur.
— Hélas! fit le missionnaire en baïissant la tête et en poussant un soupir.
— Hein? pourquoi cette exclamation, père André ? interrogea d'Arramonde surpris.
— M. de Saint-Preux ne pourra plus rien vous demander.
— Pourquoi cela ?
Le père André détourna encore une fois les veux et ne répondit pas.
— Parlez, mon père, dit le gentilhomme béarnais; pourquoi M. de Saint-Preux ne m'enverrait-il pas demander ce dont il a besoin ?.. Nous sommes enncmis, c’est vrai, nous nous détestons cordialemcmt, c’est encore vrai, et si le maréchal de Belle-lsle ne
s'était pas trouvé entre nous... ah! sarpejeu!... Mais, enfin, ce n’est pas une raison pour laisser mourir de faim les braves soldats qu’il commande,
— Qu'il commandait, voulez-vous dire.
— Comment? M. de Saint-Preux... Achevez...
il est.
Le père André poussa un profond soupir et dit d’un ton triste :
— M. de Saint-Preux n'est pas resté derrière ses retranchements. Il a eu l’imprudence de faire une sortie. ses soldats ont essuyé une terrible décharge, et. Ah!le pauvre jeune homme !..
En même temps le missionnaire examinait avec son regard plein de finesse l'effet que cette nouvelle inattendue produisait sur son jeune ami.
Jean d'Arramonde était devenu soucieux et rêveur, contre son habitude.
— Cet événement ne doit pas vous laisser indifférent, reprit le père André après une longue pause. Vous voici délivré d’un rival incommode... et la querelle qui vous avait conduit sur cette terre loin- .taine du Canada se trouve terminée à votre avantage.
— Oui... en effet, dit d'Arramonde un peu embarrassé.., Après tout, c'est sa faute. Pourquoi a-t-il quitté le fort? lui qui se vantait tant de sa prudence et me considérait, moi, comme un fou, comme un écervelé !
— Je m'attendais à vous voir accueillir cette nouvelle, sinon avec joie, — car votre cœur est trop généreux pour se réjouir d'un si triste événement, — du moins avec cette satisfaction que procure la victoire remportée sur un rival détesté... car vous le détestiez bien, ce M. de Saint-Preux?
— Je le détestais.. Mon Dieu! non... J'ai eu contre lui un mouvement d'impatience parce que j'ai cru qu'il avait voulu se jouer de moi... j'ai peut-être eu tort. D'ailleurs vous savez, mon père, tout s'émousse, et j'ai passé depuis par tant d'aventures que cette histoire de Versailles m'était un peu sortie de la mémoire ; et puis, en somme, je suis fort content d'être venu dans ce pays, et, loin d'en vouloir à M. de Saint-Preux qui m'y a amené, je serais presque tenté de l’en remercier s’il vivait encore... Il est mort, le pauvre! Il avait une mère!
Et Jean d’Arramonde, faisant un retour sur luimème et contemplant à travers la porte de la hutte cette immense solitude éclairée par les derniers feux du soleil, pensa que c'était chose triste de mourir ainsi à quinze cents lieues de son pays, sur une terre qui demain peut-être allait devenir la proie des Anglais.
Le père André le laissa à ses réflexions et, tout en se félicitant de l'heureux succès de sa ruse, il prit à grands pas le chemin du fort.
Le sergent La Ressourec flânait près du pont-levis
et s’exposait avec un naïf orgueil à l'admiration de ses camarades,
Il reconnut le père André et marcha vers lui sans quitter son air grave et important.
— Eh! par Sainte-Barbe, ma nouvelle patronne! s'écria le brave sergent, est-ce bien vous, père André?.. Ah! quand la poudre parle, on est sûr que vous n'êtes pas loin.
— Dis-moi, La Ressource, dit le missionnaire, qui mit en souriant sa main sur l'épaule du sergent, peux-tu me conduire à ton capitaine?
— À M. de Saint-Preux?
— Oui,
— Certainement, mon père. Un rude officier, allez! continua-t-il en introduisant le père André dans le fort. Il a marché à l'ennemi sans broncher et est resté plus d’une heure debout sous le feu, tandis que les camarades faisaient le coup de fusil à plat ventre. Ilestvrai quemonartillerie l’a bien soutenu... Ah! si vous aviez vu cela, père André! je puis dire que c'était finement pointé; pas un boulet de perdu; tous dans le tas... Leur charge de cavalerie a été joliment balayée. et puis, cç'a été le tour des Écossais.… Il fallait les voir sauter, ces grands diables, avec leurs jambes nues!.. Mais voici M. de Saint- Preux.
Le jeune officier sortait, en cffet, du blockhaus.
Le missionnaire s’avança vers lui, et le sergent La Ressource, portant la main à son tricorne :
— Mon commandant, lui dit-il, voici le père André, l'ami des soldats, qui voudrait vous parler.
-— Je suis à vos ordres, mon père, dit gracieusement Gaston de Saint-Preux en saluant le missionnaire.
Il entra avec lui dans la petite salle basse du blockhaus.
— Monsieur, dit le père André, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais j'ai beaucoup entendu parler de vous par ce pauvre M. d'Arramonde avec lequel j'ai fait route jusqu'ici et dont j'ai partagé jusqu’à ce jour les fatigues et les dangers.
— Soyez le bienvenu, mon père, dit le Jeune officier, M. d’Arramonde n’est pas précisément de mes amis, comme vous le savez sans doute, mais je lui suis redevable aujourd’hui d’un grand service, et je rends justice à sa bravoure qui est venue si à propos me porter secours...
— Oui, il était brave, le pauvre garçon... fit le père André en soupirant. Trop brave, même, car c'est ce courage téméraire, irréfléchi, qui lui a été fatal.
— Que voulez-vous dire?.. Lui serait-il arrivé malheur?
— Hélas!
— Vous baissez la tête, vous ne me répondez pas... Ah! mon Dieu! est-ce que?..
— Supposez qu'en effet il ait été victime de son courage. La nouvelle de sa mort pourrait-elle vous affecter, vous, son rival, son ennemi?.. Dans ce combat loyal dont M. de Montcalm a fixé lui-même les conditions, c’est vous, monsieur, qui demeurez vainqueur, grâce à ce malheureux événement,
— Ilest done tué... c’est bien vrai? dit Saint- Preux.
— Vous semblez ému.
— Ah! que voulez-vous, mon père, je ne sais pas haïr, moil.. Je ne lui en voulais pas beaucoup, à ce M. d’Arramonde, et, s’il ne s'était pas obstiné à me cherther querelle, j'aurais volontiers consenti à oublier les termes un peu vifs dont il s’est servi à mon égard... Et puis il s’est passé tant de choses depuis ce jour-là! Est-ce qu’on a le temps de penser à ses griefs particuliers quand on a les Anglais sur les bras? Pauvre garçon! mourir à vingt-cinq ans, loin des siens, loin de la France!..
Au même instant la porte s’ouvrit avec fracas.
— Ah! père André, s’écria une voix éclatante, que me disiez-vous donc?..
Gaston de Saint-Preux poussa une exclamation de surprise.
— M. d'Arramonde!
— M. de Saint-Preux!
— Vivant!
— Eh! oui, parbleu!
Les deux jeunes gens hésitèrent un instant, se regardèrent, regardèrent le père André qui souriait doucement, puis, entraînés par leurs sentiments généreux, l'âme exaltée par la joie du danger bravé et du devoir accompli, tout entiers à l'enthousiasme
de la victoire... ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.