L'INCENDIE
Cependant des coups de feu lointains annonçaient que Gaston de Saint-Preux n'avait pas si facilement raison de ses adversaires.
Un élan superbe, irrésistible, avait entraîné ses soldats à l'attaque du camp anglais.
Mais leurs forces étaient épuisées par tant de cruelles privations.
Arrivés haletants, hors d’haleine, à portée de pistolet des Anglais, ils durent s'arrêter. Plusieurs d’entre eux, pris de vertige, tombèrent à terre râlants, à demi morts.
Gaston de Saint-Preux fit mettre ses soldats à genoux afin de les garantir autant que possible du feu de l'ennemi.
Les hautes herbes de la prairie leur faisaient un rempart naturel.
Le feu s’ouvrit sur toute la ligne ; mais les Anglais avaient eu le temps de les voir venir, ils étaient bien préparés à les recevoir.
Formée en tirailleurs, la troupe ennemie s’avan-
çait lentement. C’étaient des Écossais, bons tireurs; leurs coups avaient une terrible précision.
De plus, ils étaient supérieurs en nombre.
Saint-Preux eut un moment d’hésitation.
Au bout de quelques minutes de fusillade, ses soldats avaient été déjà cruellement éprouvés.
Ces pauvres gens avaient à peine la force de tenir leur fusil; la longue course qu'ils venaient de faire les avait exténués. Leurs balles, mal dirigées, causaient peu de mal à l'ennemi.
Les Anglais avançaient toujours. À leur tête se tenait Jackson le Virginien.
Voyant l'incertitude du tir des Français, il marchait à découvert, le bras en écharpe, montrant du bout de son bâton aux tirailleurs cachés dans les herbes les endroits où ils devaient diriger leur feu.
De l’autre côté du fort, vers le nord, dans la direction où d’Arramonde avait promis d’attaquer la première troupe anglaise, on n’entendait plus rien.
Saint-Preux eut une terrible angoisse.
Si Jean d'Arramonde était vaincu ,le commandant Smith allait pouvoir s’avancer vers le fort, l’occuper, et alors tant de courage, de souffrances, devenaient inutiles; lui-même se verrait obligé de rendre son épée ou de faire massacrer Jusqu'au dernier de ses soldats.
I n’y avait plus pour lui qu’un parti à prendre :
battre en retraite du côté du blockhaus, s'y enfermer et s’y défendre à outrance.
Pourrait-il seulement arriver jusque-là ?
Les hommes ripostaient vaillamment au feu des Anglais et rendaient coup pour coup. Mais l'ennemi était deux fois plus nombreux, son feu mieux dirigé, et une grande distance séparait les Français du fort.
Lorsque Saint-Preux arriverait au premier retranchement du blockhaus, combien d'hommes lui resterait-il? Pourrait-il, avec une poignée de défenseurs, repousser l'assaut des Anglais?
Tout à coup un galop sonore retentit sur la gauche; le gentilhomme tourna la tête.
C'étaient les cavaliers américains qui venaient le charger et lui couper la retraite.
Ils couraient comme des fous, au nombre de vingt environ, faisant caracoler leurs chevaux dont les crinières flottaient au vent.
La situation devenait terrible.
D'un côté, les Écossais qui avançaient, marchant toujourslentement etdirigeant un feuinexorable sur cette poignée d'hommes qui cédaient le terrain peu à peu.
De l’autre, les cavaliers accourant à toute vitesse, le sabre ou le pistolet à la main.
Et à cette attaque furieuse Saint-Preux n'avait plus à opposer qu’une trentaine d'hommes!
Il se tenait debout dans la prairie, appuvé sur son épée, se souciant peu des balles qui sifflaient à ses
oreilles, offrant aux carabines ennemies un but contre lequel elles faisaient rage, et, au milieu de cette vive fusillade dont il ne paraissait guère s'inquiéter, il fixait ses regards anxieux sur les cavaliers qui approchaient et que ses hommes, étourdis par le bruit et la fumée, n'avaient pas aperçus.
Il remarqua que le tir de ses soldats semblait moins vigoureux.
— Courage! s’écria-t-il, et défendons-nous à outrance,
— Capitaine, dit un soldat près de lui en déchirant une cartouche qu'il glissa dans son fusil, voici ma dernière balle.
Les soldats n'avaient plus de munitions... Et les cavaliers américains accourant ventre à terre étaient à deux cents pas à peine …
En ce moment critique, trois détonations successives déchirèrent les airs.
Ces détonations venaient du fort.
Au même instant, les cavaliers réunis pour charger se dispersèrent comme un troupeau de daims effarouchés, et, laissant sur le terrain {la moitié des leurs que ces trois volées de mitraille avaient couchés par terre, ils firent rapidement volte-face et s’enfuirent en courant de tous côtés,
— Bravo, La Ressource! s’écria Saint-Preux qui avait constaté les merveilleux effets de la mitraille envoyée si à propos par le brave sergent.
Ces trois coups de canon lui prouvaient que le fort n’était pas encore aux Anglais, que tout allait bien de ce côté et que Jean d’Arramonde avait dû réussir dans son attaque contre l’autre troupe anglaise.
Tout à coup Saint-Preux vit un homme à cheval accourir vers la droite.
Sa monture faisait des bonds prodigieux sous l’éperon ; elle semblait voler en effleurant la cime des hautes herbes.
Ce cavalier passa comme une trombe sur le flanc des combattants. Il décrivit autour d'eux un cercle immense, courut derrière la troupe écossaise, revint vers la gauche et disparut de l’autre côté du fort.
Cette course fantastique, que les deux troupes ennemies avaient suivie d’un regard étonné, n'avait duré que quelques minutes.
La fusillade retentissait toujours ; les Français ne tiraient plus que de rares coups de fusil et reculaient lentement vers le fort.
Alors Jackson le Virginien, jugeant que le moment était venu d’en finir avec cette misérable troupe exténuée et à bout de munitions, tira son large couteau et, bondissant dans la prairie, cria à ses compagnons de le suivre.
Une clameur horrible lui répondit.
Mais, au lieu de s’élancer sur leur ennemi presque sans défense, les Écossais sortirent des hautes herbes
où ils étaient cachés et se mirent à courir dans tous les sens, affolés de peur.
Saint-Preux eut bientôt l'explication de cette étrange panique.
Il vit des flammes s'élever de chaque côté de la prairie, il entendit un sourd crépitement et aperçut des nuages de fumée monter derrière le camp des Anglais.
Voici ce qui était arrivé.
Le combat livré près de la forêt étant terminé par le massacre de l'ennemi, l’Aigle-Noir s'était emparé du cheval abandonné par l'homme qui était venu apporter au commandant Smith la nouvelle de l’évacuation du fort et que les Canadiens avaient tué.
Le chef sauvage s'était aussitôt élancé au galop, afin d’aller reconnaître la position des soldats de M. de Saint-Preux dont on entendait les coups de fusil de l’autre côté du fort.
Ouinnipeg vit la situation critique du gentilhomme français, les efforts qu’il faisait pour lutter contre un ennemi supérieur en nombre. Il comprit que, sans un prompt secours, c'en était fait de cette poignée de braves.
Alors allumant une longue corde soufrée qu'il portait toujours sur lui et qui lui servait à recueillir les étincelles du briquet, il laissa pendre cette corde le long des jambes de son cheval.
L'animal, excité par la douleur, pa:tit à fond de train à travers la prairie.
Mais la corde embrasée frôlait en même temps les herbes sèches ct traçait dans la plaine un sillon de feu qui entoura bientôt les deux troupes ennemies.
La flamme s’éleva active, effroyable, avec un grondement sinistre, au milieu de tourbillons de noire fumée.
Il n’y avait plus de retraite possible pour les Anglais que du côté du fort.
Saint-Preux, comprenant le secours inespéré que le cavalier inconnu venait de lui apporter, fit reculer rapidement ses hommes vers le blockhaus.
Les soldats écossais ne cherchèrent même pas à les inquiéter.
Les malheureux ne tiraient plus un coup de fusil. Braves devant l'ennemi, ils éprouvaient une effroyable terreur en face du péril inexorable qui les menaçait.
Leur premier mouvement avait été de courir du côté de leur campement pour chercher si ce cercle de feu n’offrirait pas quelque brèche qu'ils pussent franchir.
Mais il n'y avait aucune issue, et la ceinture de flammes se rapprochait d'eux peu à peu.
Ils étaient pris dans cette terrible alternative d'être brûlés vifs ou de s’avancer sous les canons du fort et sous les fusils des Français, maintenant abrités derrière le premier retranchement du blockhaus.
Le cercle de feu se rétrécissait toujours.
Tout le détachement écossais était massé en un seul groupe. En tête de ce groupe se trouvait Jackson le Virginien.
Il gesticulait avec force de son bras unique et semblait donner à ses compagnons un ordre désespéré qui les faisait hésiter. Leur montrant le fort, il leur criait qu’il n’y avait pour eux d'autre moyen de salut que de tenter l'attaque du blockhaus.
Enfin, entraînés par son exemple, les soldats poussèrent un hourra et, mettant la baïonnette au bout du fusil, ils coururent au pas de course dans la direction du fort.
Une effroyable décharge fit trembler tout à coup le
blockhaus.
Les quatre canons avaient fait feu en même temps ; la mitraille pénétrant dans les rangs serrés de l’ennemi avait renversé près de la moitié des hommes.
Les autres s’arrêtèrent ; quelques-uns, jetant leur fusil, voulurent s’enfuir.
Mais la chaleur ardente du brasier qui brûlait derrière eux les ramenait en avant.
Saint-Preux qui, debout sur la plate-forme du blockhaus, assistait à cette scène poignante, futtouché de la situation désespérée de ces malheureux.
— La Ressource, cessez le feu, dit-il au vieux sergent qui approchait de nouveau sa mèche enflammée de la lumière d’un canon. — Avancez-vous sur la pre-
LE GRAND VAINCU 211 micre palissade et proposez à ces pauvres diables de se rendre.
Le sergent éteignit sous son pied sa mèche allumée, non sans pousser un soupir de regret, et alla exécuter l’ordre qu'il venait de recevoir.
I se hissa au-dessus du premier retranchement, et s'adressant à la troupe ennemie en mauvais anglais :
— Camarades, cria-t-il, déposez les armes et rendez-vous, vous aurez la vie sauve.
Le Virginien répondit par un juron à cette proposition et, saisissant avec son seul bras la carabine d’un soldat, il fit feu sur le sergent.
La balle siffla près de l'oreille de ce dernier.
— Mille bombes ! s’écria l’artilleur improvisé en se précipitant vers sa batterie, je vais apprendre la politesse à ce grand coquin à cheveux rouges.
Et, adressant à Saint-Preux un regard suppliant :
— Capitaine, dit-il, permettez-moi d'envoyer encore une bordée à ce drôle.
— Je vous défends de tirer, La Ressource, dit le gentilhomme d’un ton sévère. Ces malheureux sont incapables de tenir un fusil, ils ne peuvent pas nous faire de mal et je vais leur proposer moi-même...
Saint-Preux descenditdela plate-forme du blockhaus et se dirigea vers la palissade.
Mais au même moment une clameur sauvage s'6leva dans la prairie.
Quelques Abénaquis qui étaient venus rejoindre Ouinnipeg avaient aperçu le groupe des Écossais décimés par la mitraille, avançant lentement devant la barrière de feu qui les poussait comme un troupeau affolé. :
Aussitôt les Peaux-Rouges, ramassant des herbes enflammées, avaientcouru comme des démons devant le fort et avaient incendié toute la partie de la prairie qui se trouvait en face du blockhaus.
Maintenant le détachement ennemi était entièrement circonscrit dans un cordon de flammes et de fumée.
Ces malheureux n'avaient même plus la ressource de trouver dans les retranchements du fort la mort du soldat.
Ils allaient périr dans les horribles souffrances du feu, périr jusqu'au dernier homme.
Une heure après, l’atroce vengeance des sauvages était accomplie.
Au milieu d’un immense espace noir de cendres où s’élevaient çà et là quelques paillettes embrasées soulevées par le vent, apparaissait un monceau informe et carbonisé. |
C'était tout ce qui restait du détachement écossais,