‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 2)Chapitre 4 sur 36 · SON LEE · texte numérisé non relu

SON LEE

— Précisément, Eh bien! mon cher vicomte, si vous aviez jamais eu le bonheur d'habiter la France, la vraie France, c’est-à-dire la Gascogne, vous connaîtriez certainement le nom que je porte, qui est celui d'une des meilleures familles de ce pays. Nous sommes originaires du Béarn, et, s'il m'est permis de appeler ici le plus glorieux souvenir de notre maison, sachez que l’17 de mes ancôtres, Pierre, marquis d’Arramonde, eut l'honneur de verser au roi Henri son premier verre de jurançon. Le bambin avait six mois! Et vous savez, comme tout le monde, que si notre roi Henri fut un grand monarque, un invincible capitaine, il le dut à la forte éducation qu'il reçut dans son enfance, c’est-à-dire au vin de Jurançon et, par conséquent, à mon grand-père!

Et pour célébrer cet illustre souvenir, Jean d'Arramonde souleva gravement le verre de bordeaux placé en face de lui et le vida ensuite d’un trait.

— Vous voyez que nous sommes de bonne noblesse, continua-t-il, Mon père a servi avec honneur et a été blessé à Malplaquet. Depuis, il vit dans son château du Béarn d’où je n'étais jamais sorti non plus jusqu'au jour où, jugeant que j'étais en âge de servir à mon tour, mon père m'envoya à Versailles faire ma cour au roi.

« Un beau matin, j'arrivai donc dans cette ville. Je n’y connaissais personne, Car les gentilshommes de

mon pays, plus habitués à porter l'habit de soldat

que celui de courtisan, étaient tous à l’armée d’Allemagne; mais je me disais : Le roi doit connnaître sa noblesse, et quand tu lui diras qui tu es il te recevra bien en souvenir de ton grand-père et du sien, et il te donnera une compagnie, peut-être un régiment !...

« Je me dirigeai donc vers le château. J'avais déjà franchi une des portes et je marchais dans la cour, lorsque j'entendis une voix qui m'appelait.

« — Eh! où allez-vous donc, l'ami?» me cria un petit freluquet habillé en officier qui venait de sortir d’un corps de garde.

« Je fis semblant de ne pas entendre. Il ne te reconnaît pas, me dis-je, ne t'inquiète pas de ce malappris.

« Et je continuai mon chemin.

« — Je vous dis qu'on ne passe pas! » continua le freluquet en élevant la voix.

« Pour le coup, je me retournai et le rouge me monta au visage.

« — Où allez-vous? » reprit le cadet.

« Je me redressai et le regardai des pieds à la tête.

« — Je vais voir le roi, mon petit monsieur,» lui répondis-je.

« L’insolent prit un lorgnon qui pendait à son cou au bout d’un large ruban noir et me considéra quelque temps sans parler.

«Je n’y tins plus, et, enfonçant mon chapeau sur ma tôle :

«— Ah çà! m'écriai-je, vous n'avez donc jamais

vu un gentilhomme, que vous me regardez si curieusement? Êtes-vousle portier du château et faut-il que je vous donne mes nom et qualités ?

« — Je suis l'officier de garde, monsieur, répondit-il sans quitter son lorgnon avec une tranquillité qui m’exaspéra. J'ai pour consigne de ne laisser entrer personne dans le château.

«— Et si le roi m'attend?

« — Sa Majesté ne peut vous attendre, car elle est à Trianon. »

« Je le regardai dans le blanc des yeux pour m'assurer qu’il ne se moquait pas de moi. Puis je tournai les talons en me disant : J'irai tantôt à Trianon, et si ce freluquet m'a trompé, il me payera chersa raillerie !

« Deux heures après, je flânais dans les rues de Versailles, lorsque je vis la foule s'assembler au coin d'une large avenue,

«— Qu'y at-il? demandai-je à un bourgeois.

« — C'est Sa Majesté qui rentre à Trianon, me répondit-il.

«— Bon! me dis-je, je vais l’attendre, je suivrai sa voiture et je me présenterai à lui lorsqu'il mettra pied à terre. »

« Le cortége arriva bientôt, I était composé de trois voilures. Je me fis montrer le roi, afin de ne pas nr'exposer à me tromper quand je lui ferais ma révé-

* rence, Les voitures allaient au pas. Jeles suivis en me

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