LE CAMP DE M. DE MONTCALM
Au bout de trois jours d’une navigation qu'aucun |
incident ne vint interrompre, les pirogues des Abénaquis quittèrent le Saint-Laurent pour entrer dans le lac Champlain.
Les deux gentilshommes français étaient impatients d'arriver au terme de leur long voyage.
Saint-Preux qui, sous des dehors tranquilles et une apparence un peu frivole, cachait, on l’a vu, un cœur
fortement trempé et une âme très-ambitieuse, avait hâte de prendre le commandement de la compagnie que le maréchal de Belle-Isle lui avait accordée.
Bien qu'il eût conservé tout son calme et tout son sang-froid en face des provocations que Jean d’Arramonde furieux lui avait adressées à Versailles et à Trianon, l’affront qu’il avait reçu ce jour-là ne lui avait pas moins été sensible.
Il tenait à montrer à ce jeune fou que Gaston de Saint-Preux, malgré ses habits brodés, ses dentelles, ses bijoux et son lorgnon, savait être autre chose qu'un officier d’antichambre et de boudoir.
Quant à Jean d’'Arramonde, il songeait plus, il faut bien l'avouer, à sa querelle particulière qu'aux ennemis qui menaçaient les possessions du roi dans le Canada.
Cette pauvre et valeureuse armée d'Amérique était presque inconnue en France. C’est à peine si le bruit des exploits étonnants qu’elle avait accomplis l'année précédente, en se battant victorieusement contre un ennemi dix fois supérieur en nombre, était parvenu à la cour indifférente et frivole de Louis XV.
Tous les yeux étaient fixés sur l’armée d'Allemagne, qui soutenait alors, au profit de l'Autriche, une guerre inutile et désastreuse, mais qui se battait aux portes de la France, dans un pays civilisé, contre des généraux dont le nom était célèbre.
Voltaire écrivait : « Je plains ce pauvre genre hu-
main qui s’'égorge à propos de quelques arpents de glace au Canada. »
Jean d'Arramonde, deux fois étourdi et léger en sa double qualité de Français et de Gascon, partagcait entièrement l'opinion de Voltaire. Passionné pour la gloire bruyante, cherchant l'éclat et l'effet, il ne voulait servir que sur le continent, dans cette armée d'Allemagne où il comptait quelques parents dont l'appui pourrait lui servir à faire un chemin rapide et brillant.
Son entêtement de montagnard l'avait conduit à chercher au delà des mers une satisfaction que son amour-propre blessé lui semblait exiger. Cette équipée lui paraissait originale, digne des bons temps de la chevalerie ; elle séduisait son esprit hardi, aventureux, fantasque.
Mais, ainsi qu'il l'avait annoncé au vicomte de Frontenac, une fois son compte réglé avec Saint- Preux, il voulait revenir immédiatement en France et s’en aller prendre part à la guerre qui se faisait de l'autre côté du Rhin.
Les pirogues des Abénaquis étaient entrées, nous l'avons dit, dans le lac Champlain depuis le matin du quatrième jour qui avait suivi leur départ de l’anse de Foulon.
C'était sur les bords de ce lac qu'était campé l’un des trois corps de la petite armée française, composée
de deux mille six cents hommes, sous les ordres de M. de Bourlamaque.
M. de Montcalm, qui venait de parcourir toute la ligne de défense, était en ce moment au camp du lac Champlain, où il donnait ses derniers ordres, avant d'aller prendre à Québec le commandement de l’armée destinée à défendre cette ville et à protéger le cœur même de la colonie.
La rive gauche du lac que la petite flottille des sauvages côtoyait depuis le matin était bordée de hauts arbres qui masquaient entièrement la vue. C'était en vain que Saint-Preux et d’'Arramonde essayaient de percer, de leurs regards impatients, cet impénétrable rideau; rien ne leur révélait la présence de l’armée française, Ils consultaient à tout moment leurs guides et leur demandaient s'ils arriveraient bientôt au terme de leur voyage.
Mais Ouinnipeg et le chasseur canadien ignoraient eux-mêmes la position exacte de l’armée. La surface du lac était calme, silencieuse, déserte : aucun bruit n'arrivait à l'oreille exercée des guerriers sauvages.
Enfin, vers le soir, au moment où le soleil couchant embrasait de ses teintes dorées les rondes frondaisons des grands arbres, un cri s’éleva de la rive :
— Qui vive?
Et au même instant une sentinelle, à demi cachée derrière le tronc d'un érable, dirigea le canon brillant
" de son arme vers la première pirogue, qui était celle de Ouinnipeg.
— France! s’écria Jean d’Arramonde en levant son chapeau en l'air.
Aussitôt, à l'appel de la sentinelle, un petit groupe parut et le cœur des deux jeunes Français battit un peu plus vite lorsqu'ils reconnurent l'uniforme blanc et bleu des soldats du roi.
Les barques abordèrent. Ouinnipeg et David parlementèrent quelques instants avec l’officier qui commandait le détachement, puis, ayant fait signe aux deux jeunes gens de les suivre, ils s’acheminèrent tous quatre vers le camp situé à une heure de marche environ, dans un vallon resserré couronné d’épais buissons qui le dissimulaient aux regards.
Au moment où ils arrivèrent devant la tente de M. de Montcalm, le général français était absent.
Le marquis de Montcalm avait l'habitude de faire chaque soir une ronde dans le camp, afin de s’assurer que toutes les dispositions étaient bien prises et que rien ne viendrait troubler pendant la nuit le repos de sa petite armée.
Chacun, officier ou soldat, pouvait alors l’aborder. Il écoutait attentivement les rapports des uns et les doléances des autres et rendait souvent ainsi, tout en marchant lentement, une justice sommaire dont les arrêts étaient toujours respectés.
En attendant le retour de M. de Montcalm, les deux
jeunes Français s'étaient assis, à bonne distance l’un de l’autre, sur l'herbe du petit monticule au sommet duquel se dressait la tente du général.
Leurs regards erraient avec plaisir sur le camp qui déroulait à leurs pieds ses tentes de toile blanche et ses abris de feuillage.
Il y régnait cette animation vivace et joyeuse qui a caractérisé à toute époque un campement de soldats français. .
Mais la présence de l'ennemi, dont les éclaireurs indiens devaient être répandus dans les bois voisins, et la possibilité d'une alerte assourdissaient un peu le bruit accoutumé.
Ce n’était qu'un murmure de voix si contenues et si discrètes qu’à cent pas de distance on n'aurait pu deviner que trois mille hommes étaient cachés dans ce pli de la vallée.
Au bout de quelques instants d'attente, Jean d’Arramonde et Saint-Preux virent apparaître, dans l’étroit chemin pratiqué entre deux rangées de tentes, trois officiers enveloppés de manteaux noirs.
Ce petit groupe marchait d’un pas lent et s’arrêtait fréquemment devant les cercles formés par les soldats réunis autour des feux.
Ceux-ci se levaient aussitôt et se tenaient droit immobiles, dans l'attitude du respect.
Les trois officiers ne furent bientôt qu'à quelques pas de Saint-Preux et de d’Arramonce.
Celui qui marchait le premier était un homme de petite taille, à la démarche noble et assurée. Sa physionomie, aux traits fortement accusés, était remarquable par l'éclat de deux yeux noirs qui se portaient avec vivacité vers toutes les parties du camp et semblaient percer la demi-obscurité dont les crêpes légers du soir commençaient à assombrir l'horizon.
Ses regards perçants eurent bientôt remarqué les deux jeunes gens assis sur le monticule.
L'officier se retourna vers ses deux compagnons et leur dit quelques paroles rapides ; ä leur demandait sans doute quels étaient ces étrangers.
Aussitôt David le Chasseur, qui se tenait un peu à l'écart avec Ouinnipeg, s’avança vers le chef français et mit à la main son bonnet de castor.
L'officier laissa échapper un geste de surprise.
— Comment !te voilà déjà de retour, mon brave chasseur de bisons? s’écria-t-il. Ne m'’as-tu pas dit, quand tu m'as quitté, il y a quinze jours, que tu allais à Québec pour te marier? La noce est-elle déjà faite? Nous as-tu amené ta jolie fiancée ? Je parlais encore de toi aujourd’hui au père André, et nous regrettions tous deux de n'être pas à Québec, lui pour bénir ton union, moi pour signer au contrat.
Un soupir s’échappa de la robuste poitrine de David. Il baissa un instant la têle, etses regards, ordinaire-
ment si fiers et si décidés, semblèrent se couvrir d’un voile. |
— Merci, monsieur le marquis, murmura-t-il, merci pour les bonnes paroles que vous me dites... Mais je ne suis pas marié, comme vous le pensez, et la noce dont vous parlez ne se fera peut-être jamais.
— Que dis-tu ? Pardieu! mon bon ami, quelle est cette énigme ? Voici la première fois que je te vois hésitant et embarrassé ! Quel est donc l'obstacle qui peut arrêter Bras-de-Fer ?
— Je vous le dirai tout à l'heure, monsieur le marquis, si vous voulez bien m'y autoriser.
— Eh bien! reviens dans une heure. J'ai, du reste, à te parler, David ; et si ton retour n’était pas causé par un événement qui me semble fâcheux pour toi, je me réjouirais de te revoir, car je vais sans doute avoir besoin de tes services.
— Je suis à vos ordres, monsieur le marquis.
En se retirant, le chasseur de bisons découvrit Ouinnipeg qui se tenait grave et immobile derrière lui.
Le marquis de Montcalm, — car c'était le général français en personne qui venait d’avoir avec David cette conversation familière, — le marquis de Montcalm ne put réprimer un mouvement d’étonnement et de joie en apercevant le chef sauvage.
— Je vous salue, Ouinnipeg, dit-il en donnant aussitôt à l’inflexion de sa voix cette expression digne
et bienveillante qui savait si bien lui concilier le respect et l'affection des guerriers indiens ; je vous salue et je suis heureux de vous voir dans mon camp après une longue absence. La vaillante tribu des Abénaquis est-elle toujours nombreuse et forte? Le Grand-Esprit a-t-il répandu ses bénédictions sur vos récoltes ? A-t-il éloigné de vos wigwams la cruelle maladie qui les désola l’an dernier! ? Aigle-Noir, soyez le bienvenu parmi nous.
— Les paroles de mon père blanc sont douces à mon oreille, répondit le chef sauvage en plaçant sur son cœur sa robuste main étendue. Ouinnipeg sait que le grand Ononthoô des Français est entouré d’ennemis, et comme les Français ont toujours été bons pour sa tribu, il a ordonné à ses jeunes hommes de monter sur leurs pirogues rapides et de venir au secours de leur père blanc. Ils sont là dans le bois, au nombre de cinquante.
— Je vous remercie, Aigle-Noir, d’être fidèle dans le malheur à ceux qui ont été généreux pour vous dans la prospérité. Mais vous savez que je suis loyal et incapable de tromper. Écoutez-moi bien.
M. de Montcalm se rapprocha du chef sauvage.
— Vous avez dit tout à l'heure que je suis entouré de nombreux ennemis. C’est la vérité. Une armée dix
1. En 1758, la tribu des Abénaquis avait été décimée ar une terrible épidémie de petite vérole.
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fois supérieure à la mienne peut m'attaquer d'un moment à l’autre. Ce sera un miracle de Dieu si je suis vainqueur. Mais c’est un devoir pour moi de mourir où mon roi m'a placé. Je vous dis cela, Aigle-Noir, pour que vous sachiez bien à quoi vous vous engagez en restant parmi nous. Votre tribu, déjà si affaiblie par une terrible maladie, peut succomber tout entière dans la lutte suprême que nous allons soutenir. Réfléchissez donc, Ouinnipeg, et voyez si le vaillant peuple des Abénaquis veut combattre dans les rangs des Français comme il le fait depuis cent ans, ou s’il veut imiter les Delawares, les Mingoes, les Shewanèses, qui sont passés du côté de nos ennemis, ou les Algonquins, qui nous ont quittés hier pour gagner les plaines lointaines situées de l’autre côté des lacs.
— Si ton peuple est vaincu et quitte notre pays aux arbres verts, les Abénaquis seront massacrés ou esclaves. Mieux vaut pour eux mourir la face tournée vers leurs ennemis.
Le marquis de Montcalm fut profondément touché de cette réponse. Les récentes défections des tribus indiennes avaient péniblement ému ce cœur généreux, qui ne pouvait comprendre ni la trahison ni l'ingratitude. Il tendit la main à l’Aigle-Noir avec un mouvement vif et chaleureux et le remercia de son dévouement.
Puis, s'adressant de nouveau au chasseur de bisons :
— Quels sont ces deux jeunes gens? demanda-t-il,