Le grand vaincu [microforme]
Les nouvelles que M. de Montcalm avait reçues du gouverneur général de la colonie étaient graves.
M. de Vaudreuil lui annonçait l’approche d’une flotte;nombreuse qui remontait le Saint-Laurent et portait une armée de vingt mille hommes sous les ordres du général Wolf, Cette armée devait assiéger Québec et pénétrer dans le cœur même de la Nouvelle- France.
Cet avis était arrivé à M. de Montcalm ie jour même où David Kerulaz était venu lui faire part de la situation critique où se trouvait le détachement de M. de Saint-Preux.
Le général avait aussitôt chargé un des Abénaquis de porter en toute hâte au défenseur du fort Sainte- Anne un court billet qui contenait ses ordres.
Puis, faisant appeler David Kerulaz :
— Mon brave David, lui dit-il, nous partons demain.
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Le Chasseur de bisons s'inclina respectueusement.
— Tu feras préparer trois barques : l’une pour moi, les deux autres pour mes officiers. Je t’'emmène comme guide ; les Abénaquis restés au camp nous serviront de rameurs. Nous traverserons le lac Champlain, puis nous descendrons le Saint-Laurent jusqu’à Québec.
— Nous allons à Québec ?
— Oui.
Le visage du Chasseur de bisons s’éclaira.
Il songeait à Marthe, il pensait à son frère et se disait qu'il allait pouvoir enfin travailler à la délivrance du pauvre garçon.
— Je désire que mon départ soit tenu secret, ajouta le marquis de Montcaln après une courte pause. Je m'embarque presque seul et, ajouta-t-il avec un peu d’amertume, il y a peut-être des gens qui auraient intérêt à m’empècher d'arriver jusqu'à Québec.
— Je vous comprends, monsieur le marquis, dit David Kerulaz d’un ton grave. Personne ne se doutera que vous quittez le camp demain matin... A quelle heure voulez-vous partir ?
— Au lever du soleil.
Le Chasseur de bisons s’éloigna.
S'il n'avait pas été préoccupé par les pensées que cette annonce d’un prochain départ avait fait naître dans son esprit, David eût peut-être pris garde à la présence d’un homme qui se vejeta brusquement en
arrière au moment où il sortit de la tente de M, de Montcalm.
Cet homme était Godard, le premier commis de l'intendant Varin et son âme damnée.
Le lendemain, avant que le soleil eût répandu ses premiers rayons sur le camp encore endormi, M. de Montcalm, suivi d'une dizaine d'officiers et accompagné de David Kerulaz, s’acheminait d’un pas rapide vers la rive ombragée du lac Champlain.
Trois pirogues l’attendaient,.
Il monta dans la première avec David, Les officiers prirent place dans les deux autres.
Les Abénaquis, se courbant sur leurs rames, lancèrent les pirogues au milieu ‘es vapeurs légères qui s'élevaient au-dessus de l'eau.
Pendant trois jours, ce rapide voyage se poursuivit sans incident.
Les barques longèrent la rive droite du lac cet passèrent successivement devant les forts de l'ile aux Noix, Saint-Jean, Chambly et de l’Assomption.
Enfin, les voyageurs atteignirent le fort Richelieu, situé à l'endroit où les eaux du lac Champlain rejoignent celles du Saint-Laurent, et ils descendirent le courant rapide de ce grand fleuve.
Ils entrèrent bientôt dans les vastes solitudes des forêts que traverse le Saint-Laurent. Un silence solennel régnait autour d'eux, silence que troublaient seuls le plongeon précipité d’un castor ou d’une lou-
tre et les cris des oiseaux qui franchissaient d'un coup d’aile la large bande d'azur qui s’étendait entre les cimesélevées des arbres riverains.
Vers le milieu du quatrième jour, les pirogues arrivèrent à un endroit où le fleuve était plus étroit. Los arbres plus rapprochés baignaient dans l’eau sombre leurs racines semblables à de gros serpents.
M. de Montcalm était étendu au fond de la barque sur une peau d'ours gris. David Kerulaz, debout à l'avant, appuyé sur sa carabine, montait sa garde vigilante.
Tout à coup il se baïssa rapidement, enfonça sa main dans l’eau et en même temps une sourde exclamation de surprise s’échappa de ses lèvres.
— Qu’y a-t-il done, mon brave Chasseur de bisons ? demanda M. de Montcalm.
— Rien, monsieur le marquis, répliqua David à voix basse.
Mais le général s'était retourné et avait vu le Chas-
seur canadien examiner avec attention un objet qu'il tenait à la main.
— Que regardes-tu donc si curieusement ? demanda-t-il,
Le Chasseur de bisons hésita un instant ; son regard inquiet fouilla les profondeurs de la forût, puis interrogèe les hautes branches des arbres où le soleil jetait des paillettes d'or.
— Voici ce que je viens de trouver dans le lac, dit David Kerulaz.
Et il tendit à M. de Monicalm une de ces bandelettes dont les Indiens se servaient pour attacher leurs mocassins.
Cette bandelette était en cuir rouge, bordé de fils de cuivre.
Assurément, un œil moins exercé que celui du Chasseur de bisons aurait laissé passer au fil de l'eau cette courroie de mocassin.
Mais en temps de guerre rien n'est indifférent, et l'attention avec laquelle David avait examiné sa trouvaille prouvait l'importance qu'il y attachait.
— Les Hurons! murmura-t-il enfin à l’orcille du général en étendant le bras vers la forût.
Certains ornements de cuivre fixés au bout de cette courroie lui avaient révélé qu’elle appartenait à l'un des guerriers dela tribu des Hurons, alliée des Anglais.
David fit remarquer au marquis de Montcalm que la bandelette n’était pas entièrement imbibée par l'eau : elle venait d’être jetée récemment dans le fleuve. Il était donc probable qu’une troupe huronne stationnait à peu de distance sur ses bords.
Un nouvel et bizarre incident vint prouver au chasscur canadien que ses conjectures étaient fondées.
A deux cents toises devant eux, le Saint-Laurent était coupé par des rapides qui bouillonnaient entre
des roches aiguës,
Ces dangereux obstacles occupaient la moitié du fleuve. L'autre moitié était libre et offrait près de l’une des rives un passage resserré.
Or, au moment où David Kerulaz et le marquis de Montcalm dirigeaient de nouveau leurs regards vers les grands bois qui bordaient le rivage, ils virent un arbre s’incliner doucement vers le fleuve.
Bientôt un craquement sourd se fit entendre et l'arbre, achevant sa chute, vint s’abattre à travers le Saint-Laurent.
Les branches les plus hautes portaient sur le rocher pointu qui s’élevait comme une borne au milieu des eaux et marquait le seul endroit du fleuve qui fût praticable; le tronc barrait ce passage.
Une même expression inquiète assombrit la physionomie de M. de Moitcalm et celle du chasseur.
— Ïls nous ont vus ! murmura David.
— Nous sommes trahis, dit M. de Montcalm. C’est une embuscade que ces coquins nous ont dressée, mon brave David.
— Au nom de Dieu, monsieur le marquis, restez au fond de la barque! s’écria David Kerulaz qui pâlit à l’idée que la vie précieuse confiée à sa garde allait être exposée à un terrible danger.
— Que veux-tu faire ?
— Je n’en sais rien, mais, je vous en supplie, ne vous montrez pas. Nous allons recevoir des coups de fusil.
David avait ordonné aux Abénaquis de cesser de ramer ; les deux autres barques rejoignirent bientôt celle du commandant en chef.
David les fit mettre de chaque côté de la pirogue de M. de Montcalm, afin de la protéger dans le cas où les sauvages embusqués dans le bois voudraient tenter une attaque de vive force.
Puis, se penchant vers les Abénaquis :
— Ramez doucement, leur dit-il en langue indienne.
Et désignant du doigt les grands bois silencieux:
— Les Hurons sont là, ajouta-t-il,
Il pria ensuite les officiers qui montaient les deux barques voisines de faire comme M. de Montcalm et de se dissimuler dans le fond des pirogues.
Malgré son calme apparent, le pauvre David était dévoré d'angoisse.
Les regards de ses compagnons se fixaient sur lui comme pour implorer dans cette terrible situation les ressources Ce son esprit ordinairement si fertile en expédients.
Mais comment forcer le passage du fleuve ?
Il ne fallait pas songer à franchir les rapides bouillonnants qui occupaient la moitié du Saint-Laurent. Les barques fragiles des sauvages se seraient brisées contre ces roches pointues. Et le seul passage navigable était barré par un arbre énorme que les efforts réunis de vingt hommes semblaient impuissants à soulever |
Soudain un léger bruit que David entendit derrière lui lui fit tourner la tête.
Ses sourcils se contractèrent brusquement, sa main serra convulsivement le canon de sa carabine.
Une troupe nombreuse dont les armes étincelaient au soleil venait de se montrer soudain sur l’une des rives du Saint-Laurent, à cent pas environ derrière les barques des Français.
C'étaient les Hurons ; David reconnut les aigrettes rouges piquées sur leur touffe de guerre.
Bientôt des formes noires se détachèrent de la rive et glissèrent sur le fleuve. Les sauvages mettaient leurs pirogues à l’eau et faisaient force de rames pour rejoindre les trois barques immobiles au milieu du fleuve.
Le projet des Hurons était bien évident.
Ayant barré la route à leurs ennemis, ils allaient maintenant les attaquer par derrière, tandis que leurs tirailleurs embusqués dans le bois ou cachés au sommet des arbres feraient pleuvoir sur eux une grêle de balles.
Le marquis de Montcalm mesurait de son regard perçant la distance qui le séparait encore des Peaux- Rouges.
— Messieurs, dit-il à ses officiers, nous sommes perdus. Ces misérables sont plus de cinquante, sans compter ceux qui se cachent sans doute dans le bois,
Il ne nous reste plus qu'à mettre l'épée à la main ct à vendre chèrement notre vie. David, fais-nous aborder.
Mais David ne parut pas entendre cet ordre.
Lui aussi, il regardait les pirogues des Hurons qui s’avançaient, rapides et légères, en décrivant un demicercle, comme si elles se fussent déjà préparées à envelopper les trois barques des Abénaquis.
Une horrible anxiété étreignait son cœur.
Encore quelques minutes, et M. de Montcalm, son général, son héros, M. de Montcalm pour lequelil aurait donné vingt fois sa vie, allait tomber dans cette obscure embuscade ; il allait être le jouet d'une peuplade qui le vendrait peut-être aux Anglais !
Le pauvre David sentait de grosses larmes de rage mouiller ses paupières.
Tout à coup de sauvages clameurs retentirent sur le fleuve et trouvèrent dans la profondeur du bois de terribles échos.
Les Hurons poussaient déjà leurs cris de victoire.
I semblait qu'ils n’eussent plus qu’à étendre la main pour saisir leurs ennemis.
— Au rivage, David, au rivage ! répéta M. de Montcalm avec animation. Là, du moins, nous pourrons nous défendre... M'entends-tu, David ? Es-tu devenu fou ?
David, comme réveillé en sursaut, se tourna soudain vers les Abénaquis, qui déjà quittaient leurs
longues pagaies pour saisir les couteaux fixés à leur ceinture.
-- En avant! en avant! leur cria-t-il; faites force de rames, Si vous arrivez à l'arbre avant les Hurons, je jure que vous serez sauvés!
Et, jetant au fond de la barque sa carabine inutile, David Kerulaz plongea rapidement dans le fleuve.
Les Abénaquis avaient dans le Chasseur de bisons autant de confiance que dans leur propre chef.
Sans comprendre quel pouvait être le secours inespéré que David leur promettait, ils se penchèrent sur leurs pagaies et firent voler les trois pirogues sur la surface du fleuve.
— Ils sont fous! ils sont fous! s’écria l’un des officiers ; ils vont nous briser contre l'arbre... Arrétez!.. mieux vaut mourir les armes à la main en chargeant les Peaux-Rouges ! !
Mais les trois barques continuaient leur course.
Quant au Chasseur de bisons, on voyait de temps en temps apparaitre sa tête brune en avant du fleuve. La rapidité avec laquelle il nageait semblait tenir du prodige.
Cependant les Hurons, sentant bien que leur proie ne pourrait pas leur échapper, ne faisaient pas usage de leurs fusils. Ils continuaient à ramer, la hache ou le couteau entre les dents, tout prêts à s’en servir au moment de l’abordage pour tuer et pour scalper.
Quelques coups de feu retentirent cependant. Ils
étaient tirés par les sauvages qui, restés sur le bord, assistaient à cette chasse émouvante.
Mais les barques ennemies furent bientôt si près les unes des autres que l'intervention des Hurons cachés dans les bois pouvait être plutôt un danger qu'un auxiliaire utile pour les guerriers de leur nation.
Ils cessèrent donc de tirer et se tinrent debout sur la rive, attendant le moment de se jeter à la nage et de prendre part à la curée.
On n'était plus qu'à dix toises de l'arbre renversé.
Les barques semblaient redoubler de vitesse comme si un tourbillon les eût emportées.
Malgré leur bravoure, les officicrs sentaient un frisson parcourir leur corps.
Encore quelques secondes, et ils allaient se briser contre le tronc de l'arbre...
Encore quelques secondes, et les Hurons allaient lancer leurs terribles haches dans les barques el massacrer tout ce qui s’y trouvait.
Ils étaient à portée. Déjà leur chef venait de se lever et de leur ordonner de quitter leurs pagaies pour prendre leurs armes.
Les haches brillaient dans leurs larges mains musculeuses et ils allaient les lancer contre les Abénaquis toujours penchés sur leurs longues rames, lorsque tout à coup, comme s'il eût été manœuvré par un
levier énorme, l'arbre qui barrait le fleuve s'éleva lentement au-dessus des eaux bouillunnantes,
Les trois pirogues conduites par les Abénaquis s’engouffrèrent dans cet étroit passage et disparurent sous le tronc noir.
Entrainées par le courant et par la vigoureuse impulsion que les rameurs leur avait donnée, les barques des Hurons les suivirent. Mais au même instant l'arbre retomba lourdement, écrasant les guerriers hurons et brisant leurs pirogues légères.
Cela fut si rapide et si imprévu que les sauvages cachés dans les bois crurent à quelque intervention surnaturelle.
Les branches touffues de l'arbre qui gisaient sur les rochers &es rapides ne leur avaient pas permis d'apercevoir le chasseur canadien debout sur la roche la plus élevée et supportant l'extrémité de l'arbre sur sa robuste épaule.
Cependant les Abénaquis ramaient avec une si furieuse ardeur que lorsque M. de Montcalm et ses officiers, encore tout étourdis du prodigieux événeraent qui venait si à propos de leur sauver la vie, pensèrent à tourner la tête, ils aperçurent à une énorme distance l'arbre couché sur les rapides, au milieu des vapeurs blanchâtres que le bouillonnement des eaux faisait monter vers le ciel bleu.
Quelques balles sifflèrent autour d’eux et vinrent
s'enfoncer dans l'eau d'où elles firent jaillir des aigrettes argentées.
Puis tout retomba dans le silence et l’on n’entendit plus que le bruit cadencé des pagaies maniées par les mains vigoureuses des guerriers abénaquis.
Bientôt David Kerulaz, émergeant de l’eau, vint sauter à l'avant de la pirogue où se trouvait M. de Montcalm et secoua en riant l’eau qui ruisselait de son épaisse chevelure.
Le marquis de Montcalm se leva.
— Messieurs, dit-il en s'adressant à ses officiers, remercions Dieu, mais remercions surtout ce brave garcon auquel, après lui, nous sommes redevables de la vie.
Il étreignit avec force la main de David, tandis que lesofficiers, émerveillés de tant d’audace et de vigueur, poussaient un hourra de reconnaissance en l'honneur de Bras-de-Ferl
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