‹ Le grand vaincu [microforme] (volume 3)Chapitre 2 sur 33 · LE MARCHÉ · texte numérisé non relu

LE MARCHÉ

Avant d'arriver à Québec et au moment où les barques passaient devant ce toit de chaume entouré de peupliers auquel David avait fait quelques semaines auparavant de si tendres adieux, le Chasseur de bi-

sons s’approcha de M. de Montcalm et lui dit avec un peu d’embarras :

— Monsieur le marquis, vous serez dans une heure à Québec : vous n'avez sans doute plus besoin de mes services ?

— Assurément non, mon brave David, s’'empressa de dire Montcalm, il n’est pas probable que les Hurons viennent ici barrer le Saint-Laurent, Tu es libre, et si tes affaires t’appellent de ce côté, tu peux débarquer. Quelle est donc cette jolie maison que j'aperçois au milieu des peupliers, sur le sommet de la falaise ?

Le brave Chasseur de bisons devint rouge comme une jeune fille et baissa les yeux.

— C'est là qu’elle demeure, murmura-t-il.

— À merveille... Va vite, David, je ne veux pas te retenir, Ah çà! tu me la présenteras, ta jolie fiancée ?.. J'entends bien signer au contrat.

— Hélas! monsieur le marquis, vous savez bien...

— Bah! bah! tout s'arrangera, je te le promets... Viens me trouver dans quelques jours; tu me diras où en sont tes affaires.

David dirigea la barque vers la rive, sauta légèrement à terre et, ayant adressé à M. de Montcalm un dernier salut, il s’avança à grands pas vers la maison au toit de chaume.

Sur un banc de pierre placé près de la porte, une jeune femme assise faisait tourner un rouet.

L'attention qu'elle donnait à son ouvrage ou les réflexions qui occupaient son esprit inclinaient son front pensif.

David Kerulaz marchant sur la pointe des pieds, retenant son haleine, le cœvr tressaillant d'émotion, s'avançait doucement. L'ombre qu'il projeta révéla sa présence.

Marthe releva la tête; un cri de surprise et de joie s’échappa de ses lèvres.

— David! David! s'écria-t-elle.

Et, se levant toute droite, elle renversa son rouet, courut au chasseur et mit ses deux petites mains dans les siennes.

— David, murmura-t-elle rapidement, il ne vous est pas arrivé malheur? J'étais inquiète, je ne sais pourquoi. Être restée si longtemps sans recevoir de vos nouvelles! Enfin, vous voici de retour... je suis heureuse, bien heureuse!

— Oui, Marthe, je suis de retour et pour ne plus vous quitter, dit David Kerulaz d’une voix grave. Le père est-il à la maison?

— Oui.

— Je vais entrer lui parler.

David serra la main de Marthe et poussa la porte de la maison.

Le père Dervieux, assis près de l’âtre, taillait le manche d’une bêche.

Il jeta un regard de côté en entendant la porte

s'ouvrir, reconnut le Chasseur de bisons et, lui tendant sa main ridée :

— Bonjour, garçon, lui dit-il, D'où viens-tu?

"Du lac Champlain.

— Tu as vu M. de Montcalm?

— Je suis revenu avec lui, Il doit être à Québec en ce moment.

— Ah!

Et un soupir profond parut soulager la poitrine du vieux paysan canadien.

— Ah!il est à Québec. Tant mieux! Sais-tu bien, garçon, que les nouvelles ne sont pas bonnes?

— Je le sais.

— On dit que ces coquins d’Anglais vont venir nous assiéger... Mais si le grand marquis est là on peut dormir sur les deux oreilles.

Il y eut un instant de silence; le vieillard continuait son travail lent et machinal.

David reprit :

— Je viens de voir Marthe; je l'ai trouvée pâlie, père Dervieux.

— Tu crois? Heu! non, elle a été peut-être un peu saisie de te voir, voilà tout... Ah çà! dis-moi, il n’y a encore rien de changé? Ton frère... est toujours làbas?

— Toujours, répliqua David dont les lèvres se serrèérent,

— Eh bien! mon garçon, poursuivitle vieux paysan

en continuant tranquillement à arrondir son manche de bèche à coups de serpe, tu sais ce que je t'ai dit. Je ne veux pas de déshonneur dans ma famille. Foi, tu es un brave garçon que j'aime et que j'estime; mais, tant que ton frère sera en prison, Marthe ne pourra être ta femme. C’est dit.

— Demain, Pierre sera sorti de prison, dit David avec un accent vibrant.

— Oui, oui, dit le vieux paysan, mais comprendsmoi bien. Je sais que tu es fort et adroit ct que tu couperais les barreaux d’un cachot aussi facilement que je taille ce bout de hître. Mais ce n'est pas cela que je veux dire. I faut que ton frère sorte de prison par la grande porte et que son innocence soit reconnue et constatée par ceux qui l'y ont fait mettre.

— Son innocence sera reconnue et constatée, dit David avec assurance.

— Vrai? eh bien ! tant mieux; bonne chance, garçon! En ce cas, nous ferons la noce, je te le promets.

Le vieillard jeta sa serpe et donna la main à David Kerulaz, qui partit aussitôt pour aller retrouver Marthe.

— Marthe, lui dit-il, quand je suis parti il y a un mois pour aller rejoindre M. de Montcalm sur les bords du lac Champlain, je vous ai confié un dépôt.

— Oui, David, oui, vos économies... mille écus. Oh! je les ai précieusement conservées, allez, en alloudant.

99 LE GRAND VAINCU — Marthe, voudriez-vous me rendre cet argent?

La jeune fille eut un geste d’effroi ; elle regarda son fiancé comme pour s'assurer qu'elle avait bien entendu...

— Ainsi, dit-elle, tout est fini?

EL deux larmes parurent aux franges de ses longs cils noirs.

— Non, non, certes, dit David en lui serrant vigoureusement la main, tout n’est pas fini, Marthe! Croyez-vous que je renonce comme cela au bonheur de vous avoir pour femme? Ah! par saint Yves de Bretagne, quand j'ai quelque chose là,— et il toucha son front, — il faut que ça réussissel.. J'ai besoin de cet argent pour délivrer Pierre, comprenez-vous ? Nous serons un peu plus pauvres, ma bonne Marthe; mais bah! je suis encore jeune et l’avenir est à nous!

Marthe disparut en courant et revint tenant dans ses deux mains une grosse bourse pesante qu’elle remit à David.

— Tenez, tenez, dit-elle avec animation, prenez cet argent, faites vite, mon bon David, délivrez votre frère. et si cette somme ne suffit pas, dit-elle timidement, vous savez que j'ai encore quelques économies.

— Y pensez-vous, Marthe? s’écria gaiement le chasscur; et comment feriez-vous pour acheter votre voile de mariage?

— Dites-vous vrai? mon père consent? fitla jeune fille rougissante de joie.

— Laissez-moi faire et ayez confiance.

— Oh! oui, j'ai confiance en vous, David : vous êtes si adroit, si intrépide!.. Ah! merci, vous m'avez rendu tout mon courage!

La jeune fille avança son beau front, le chasseur y mit un tendre baiser de frère, puis il s'éloigna à 4 nds pas dans la direction de Québec.

Sans perdre un instant, il se rendit aux bâtiments de l'intendance, y entra résolûment, et arrêtant un des commis qui courait la plume derrière l'oreille et les mains chargées de papiers :

— Voudriez-vous m'indiquer le bureau de M. Varin? demanda-t-il.

Le commis toisa ce singulier personnage et voulut passer outre. Mais David lui prit le bras et, le serrant d'une manière significative :

— Je vous ai dit que je voulais parler à M. Varin : m'avez-vous bien compris?

— Montez cet escalier, dit le commis que cette vigoureuse étreinte avait fait légèrement pâlir... au fond du troisième corridor, vous trouverez...

— Pardon, mon temps est précieux et je vous serais infiniment obligé si vous vouliez bien me conduire à la porte de M. Varin.

— Mais.

— Je vous en prie.

Et il avança dé nouveau sa main de fer vers le bras du pauvre diable. Celui-ci crut avoir affaire à quelqu'un de ces rudes éleveurs de bestiaux qui venaient parfois trouver l’intendant pour des marchés, et sachant qu'il était inutile de résister à ces hommes à demi sauvages, tandis que souvent, au contraire, on trouvait profit à contenter leurs désirs :

— Venez, dit-il, je vais vous conduire chez M. Varin.

David suivit son guide qui le fit passer par un dédale d’escaliers et de couloirs sombres et s'arrêta enfin devant une petite porte matelassée.

— Attendez-moi là... dit le commis, je vais vous annoncer à M. l’intendant.

— Inutile, dit David; M. Varin me connait bien.

IL poussa la porte et en la refermant envoya au commis ébahi un : «Merci, l'ami! » quelque peu ironique.

Le Chasseur de bisons se trouvait dans une sorte de petite antichambre. Il avisa une porte devant lui, l'ouvrit sans plus de cérémonie et entra tout droit chez l'intendant.

M. Varin, qui était arrivé la veille de l'armée du lac Champlain, était encombré d’une foule de papiers qu'il s’occupait à classer, lorsque l’entrée inopinée du chasseur lui fit lever son nez chargé de lunettes d’or.

IL resta un instant stupéfait, toisa David d'un regard sévère ct étendit la main vers un cordon de sonnette comme pour faire mettre l'importun à la porte.

— Un instant, monsieur Varin! dit David en élevant le bras; ne faites pas venir vos gens, car ce que j'ai à vous dire est un secret que seul vous devez connaître. Je n'abuserai pas de votre temps... Écoutez-moi quelques instants avec patience.

Et, repoussant de la main les papiers qui encombraient la table de l’intendant, il s’assit sur le coin de cette table,

— Monsieur, commença Varin dont les yeux s'injectèrent de sang, monsieur, savez-vous bien que vos façons d'agir.

— Ah! si vous m'interrompez, dit David, nous en aurons pour une heure... Je viens tout bonnement vous demander si vous avez réfléchi depuis la dernière fois que j'ai eu le plaisir de vous voir, si vous êtes disposé à reconnaître que mon frère est innocent ei si vous lui rendrez bientôt la liberté.

— J'avais oublié cette affaire, dit Varin avec une expression méchante; vous faites bien de me la rappeler.. Votre frère passera en jugement demain, et comme les preuves contre lui abondent...

— Ah! c'est ici que nous cessons de nous entendre, monsieur Varin, fit David avec son calme habitucl... J'ai mis dans ma tête, moi, que demain mon frère serait libre. et il le scra.

Et en disant ces mots il frappa la table de son poing puissant,

— ie osez me menacer, je crois? dit Varin qui

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redressa sa petite taille et jeta en même temps un regard peu rassuré sur ce poing aux muscles énormes qui était posé si près de lui.

— Moi, vous menacer, monsieur Varin! répliqua David avec bonhomie... vous me croyez donc fou? Que pourrait un pauvre homme comme moi contre un seigneur puissant tel que vous?

M. Varin respira et se rengorgea.

— Non, non, continua David, je sais à qui je parle. Il faut m’excuser si mon langage est parfois un peu rude... mais que voulez-vous! ce n’est pas dans la prairie qu'on apprend les belles manières. Enfin, dit-il en baissant la voix et en se rapprochant de l’intendant, voici ce que je viens vous dire... si vous ne voulez pas me donner la liberté de mon frère, je vous propose de vous l'acheter, monsieur Varin,

— Hein? que voulez-vous dire? demanda l'intendant qui, à ces mots, avait dressé l'oreille.

Et il regarda son interlocuteur avec une expression de méfiance et d’ironie.

— Oui, oui, fit David, vous considérez mon pauvre équipage de chasseur et vous vous demandez si je suis fou ou si je me moque de vous. Mais écoutezmoi, monsieur Varin, et vous verrez que les propositions que je viens vous faire sont sérieuses et dignes d'attention... Je suis pauvre, c’est vrai, parce que, voyez-vous, je n'ai besoin de rien, pourvu que

je ne manque ni de poudre ni de balles, je suis heureux comme un roi... À quoi me serviraient les richesses? Ma vie est de chasser dans les prairies, de dormir sous la voûte du ciel, de boire l’eau des sources et de manger le gibier que tue ma carabine; je suis content comme ça, je ne veux pas changer. Et pourtant, monsieur Varin, si je voulais, moi qui vous parle, je pourrais être aussi riche que le roi de France!

Varin écarquilla ses petits yeux; mais David parlait avec une telle assurance qu'il était difficile de douter de ses paroles.

— Écoutez-moi bien, monsieur Varin, reprit David d’un air confidentiel, vous allez voir que je suis un homme sérieux...

« Il y a cent ans environ, une barque montée par un vicillard descendait le Saint-Laurent. Cette barque s'arrêta à un certain endroit de la côte que je connais, et cet homme mit pied à terre. Il regarda autour de lui, vit que personne ne l’épiait; alors il prit dans le fond de sa barque un sac fort lourd, le chargea sur ses épaules, remonta péniblement le long de la falaise et disparut bientôt derrière un gros rocher. Au bout de quelques minutes, il revint, descendit de nouveau vers la barque, y prit un autre sac et alla encore le cacher derrière le rocher... Ce manége se répéta une dizaine de fois. Or, ce vieillard, C'était mon grand-père. Il avait eu des aventures

étonnantes. Pris par les Indiens Sioux, alors qu'il était encore un enfant, il avait été emmené à l'autre bout de l'Amérique. Il s'était échappé, avait erré dans les bois et enfin, à force de courir et de mener la vie de chasseur et de trappeur, il était arrivé un jour dans une contrée déserte où il y avait de l'or à remuer à la pelle; les pierres du chemin, le sable des ruisseaux, tout était en or.

— Il avait découvert un placer! s'écria Varin dont les petits yeux étincelèrent de convoitise.

— Précisément. Il remarqua l'endroit, s’orienta soigneusement et, marchant jour et nuit, arriva au bord de la mer, à une sorte de petit village où il n’y avait que des flibustiers et des pirates. Il eut vite choisi trois ou quatre compagnons vigoureux et résolus avec lesquels il alla exploiter le placer... Avant de mourir, il révéla à mon père l’endroit où le trésor était caché. Mon père, habitué à la vie des prairies, accueillit cette révélation avec un sourire de dédain. Un jour cependant il me conduisit à la cachette du vieux trappeur, me montrales sacs d'or enfouis sous les pierres et me dit :

« — Tiens, garçon, si jamais l’âge affaiblit ton coup d'œil et paralyse tes jambes, tu n'auras qu’à venir ici et tu seras sûr de ne pas mourir dans la misère. »

— Et vous connaissez récllement cet endroit ? demanda Varin qui semblait avoir écouté avec un sin-

gulier intérêt cette dernière partie du récit du chasseur.

— Je le connais... Mais moi, je suis comme mon père, voyez-vous, monsieur l’intendant, je me soucie autant de cet or que des pierres du chemin.

« Seulement, reprit-il d'une voix grave, voici ce que je viens vous proposer. Je vous conduirai à la grotte du trappeur, je vous livrerai ces trésors qui me sort inutiles; en échange, vous me donnerez un papier constatant que mon frère est innocent et, de plus, vous le ferez mettre dès demain en liberté.

— le te le promets, je te le promets, mon brave chas ur, dit Varin qui avait peine à contenir les transports de sa joie. Voyons, quand irons nous làbas ?

— Ce soir si vous voulez.

— Pourquoi pas à l'instant même?

— Permettez, permettez, monsieur l’intendant, dit David. Nous ne serons pas seuls; il faudra emmener du monde pour remuer les rochers sous lesquels sont cachés les sacs, et vous comprenez que ces genslà ne doivent pas voir le chemin que nous suivrons, car il est probable que nous ne pourrons pas tout emporter en une seule fois.

— Le trésor est donc bien considérable? demanda Varin en frottant ses grosses mains l’une contre l'autre.

-— Il y a des millions et des millions.

— Eh bien! alors, à ce soir.

— C'est entendu. J'aurai une voiture, des ouvriers, des outils, tout ce qu’il faut, enfin!

— Pardon, mon brave Chasseur de bisons, insinua Varin d’un ton doucereux, j'ai assurément toute confiance en vous... mais cependant, vous comprenez... le soir... on n'aime pas beaucoup à être seul, surtout quand on rapporte tant d'argent... il est convenu, n'est-ce pas, que J'emmènerai un de mes gens?

— Deux si vous voulez, monsieur l’intendant, dit David de sa bonne voix cordiale, et vous les armerez jusqu'aux dents si cela peut vous plaire.

— Ah! mon bon David, dit M. Varin que la perspective des millions semblait rendre tout à coup sensible et attendri, vous êtes le plus brave et le plus honnête des hommes!

David Kerulaz salua l’inteudant et sortit en riant dans sa barbe noire.

Quand la porte se fut refermée derrière lui, M. Varin haussa les épaules, sourit de pitié et murmura :

— Le pauvre homme, est-il Assez naïf!

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