LE RETOUR
Le lendemain matin, au point du jour, David Kerulaz se rendit chez le grand-prévôt et, grâce à l’attestation que Varin Jui avait donnée, il obtint la liberté immédiate de son malheureux frère.
Mais comme il craignait un peu les suites de cette aventure, — et on verra que l'événement ne justifia que trop ses appréhensions, —le Chasseur de bisons fit partir immédiatement son frère pour Montréal, afin de le soustraire à la vengeance que l’intendant pourrait exercer contre lui, au moment où il découvrirait la supercherie dont il avait été victime.
Dès que Pierre Kerulaz fut mis en liberté, David courut tout joyeux à la ferme du père Dervicux.
FM lui montra l'attestation signée par l'intendant Varin, ct lui apprit la délivrance de son frère, mais
sans lui dire, bien entendu, par quel stratagème il avait obtenu cet heureux résultat.
Le vieux paysan lui sérra vigoureusement les mains, puis, cédant à l'émotion, il l'embrassa cordialement en le nommant son fils,
Quant à Marthe, nous renoncerons à décrire les transports de sa joie tendre et naïve.
Elle joignit les mains pour remercier Dieu, puis, inclinant sa tête un peu pâlie sur la robuste épaule de son fiancé, elle murmura avec un doux sourire :
— Oh! David, comme j'avais raison d’avoir confiance en vous !
I fut convenu que le mariage des deux jeunes gens aurait lieu la semaine suivante. Le Chasseur de bisons resta quelque temps à la ferme, assis sur le banc de pierre à côté de Marthe. Ils se parlaient à voix basse, la main dans la main, et faisaient joyeusement de beaux projets d'avenir.
En quittant la ferme du père Dervieux, le Chasseur de bisons se dirigea de nouveau vers Québec. Il se rendit chez M. de Montcalm, auquel il avait hâte d’annoncer les événements, si intéressants pour lui, qui s'étaient passés depuis la veille.
Il attendit quelques instants, car le général avait en ce moment une conférence avec M. de Vaudreuil, gouverneur de la colonie, et avec les principaux officiers de l’armée.
Enfin on l'introduisit dans une petite pièce assez
sombre et il aperçut M. de Montcalm, debout derrière une table et le front penché sur des cartes tracées à la main, qu'il étudiait attentivement.
Il releva la tête lorsque David fut près de lui; le Chasseur de bisons remarqua alors avec une douloureuse surprise que les traits du général paraissaient pälis et altérés.
— Bonjour, David, dit le marquis de Montcalm en tendant cordialement la main au jeune chasseur. Eh! vive Dieu ! tu parais plus gai et plus dispos qu'il y a trois jours! Je parie que tu vas te marier?
— En effet, monsieur le marquis, dit David en souriant, mon mariage aura lieu dans quelques jours, je l'espère.
— À merveille. Et ton frère?
— Il est en liberté.
— Bon! ainsi tu as eu raison de Varin?
Le Chasseur de bisons se mit à rire doucement, tourmenta quelque temps son bonnet de loutre, puis, relevant son clair regard sur le général :
— Monsieur le marquis, lui dit-il, vous m'avez engagé à faire tomber l'intendant dans un piége et à obtenir de lui par ruse ce que je ne pouvais avoir autrement... Je crois que le piége que je lui ai tendu était assez bon.
Et il raconta aussitôt au général la fable qu'il avaitinventée touchant son grand-père le trappeur; il lui dit comment il avait caché dans la grotte, au fond
d'un coffre contenant de vieux habits, une bourse d'anciennes monnaies qu'un juif de Québec lui avait changées contre ses mille écus, comment la pince sciée d'avance s'était brisée au moment décisif, comment enfin Varin s'était engagé non-seulement à rendre la liberté à son frère, mais encore à restituer à la caisse de l’intendance les dix-huit mille livres qu'il y avait soustraites.
Ce récit amusa beaucoup le général et Ie dernier trait surtout lui parut délicieux. Puis, redevenant sérieux tout d’un coup :
— Tout cela est fort bien, David, dit-il, mais tu sais que l'intendant Varin est puissant, et lorsqu'il découvrira que tu t'es joué de lui, il se vengera peut-être cruellement.
David haussa les épaules avec insouciance.
— L'essentiel, dit-il, c'est que mon pauvre frère est libre et que j'épouserai Marthe... Ah! monsieur le marquis, poursuivit-il avec un peu d’embarras, si j'osais vous rappeler certaine promesse que vous avez daigné me faire, il y a quelque temps.
— Je m'en souviens fort bien !s’écria M. de Montcalm avec gaieté. Je t'ai promis d’être ton témoin, mon brave David, et je serais fâché de ne pas tenir ma parole !
— Ah! monsieur le marquis, murmura le Chasseur de bisons, un tel honneur...
— David, dit Montcalm d'un ton grave, je n'ai pas
oublié ce que tu as fait pour l'armée et pour moi, et je serai très-heureux de te donner ce témoignage de mon estime et de mon affection, puisque, ajouta-t-il en souriant, ma pauvreté et ta délicatesse m'emptchent de te récompenser d’une autre façon... Je regrette seulement, continua le marquis, que notre bon père André ne soit pas ici pour bénir ton mariage... Qu'est-il devenu, le pauvre homme? Il a disparu tout à coup du camp il y a six semaines; j'ai peur qu'il ne lui soit arrivé malheur...
« Au moment où le marquis de Montcalm achevait ces mots, la porte s’ouvrit brusquement et une belle voix sonore s’écria:
— Salut à vous, à noble fils de Mars !...
— Le père André! s’écrièrent à la fois M. de Montcalm et le Chasseur de bisons.
-— Lui-même, ditle missionnaire en s’avançant les mains tendues vers le général, qu'il pressa contre sa robuste poitrine... Bonjour, David! ajouta-t-il en secouant vigoureusement la main du Chasseur de bisons. Vous m'avez cru mort, n'est-ce pas ?
— Mon Dieu! père André, je parlais justement de vous à David et je lui faisais part de mes inquiétudes à votre endroit.
— Ah! nous avons eu des aventures que je vous raconterai quelque jour, mon général, des aventures extraordinaires !...
— Comment! nous? Avec qui étiez-vous donc?
— Avec M, d'Arramonde... un brave jeune homme, mon cher général, qui justifie bien le renom d’entrain et de courage de vos Gascons !.….
— Ah ! père André, je suis heureux que vous me rappeliez ces jeunes gens. j'ai eutant à faire depuis mon arrivée ici que je n'ai guère eu le loisir de penser à eux... Vous les avez vus aux prises avec les Anglais ?..,
— Oui, mon général.
— M, de Saint-Preux était dans une fâcheuse position quand David est venu me demander pour lui un secours... Malheureusement, je n'ai pu le lui envover.
— Il s'est tiré d'affaire néanmoins, et glorieusement, je vous en réponds... grâce à M. d'Arramonde,
— Bon! alors ils ne sont plus brouillés?
— fs se sont embrassés sur le champ de bataille, après une affaire où ils s'étaient conduits en héros,
Le marquis de Montcalm sourit :
— Tenez, père André, dit-il, j'ai une heure à dépenser avant le conseil; racontez-moi donc vos aventures,
— Bien volontiers, mon cher général.
Et le missionnaire commença aussitôt le récit de ce qui lui était arrivé depuis le jour où, entraîné par son humeur aventureuse, il avait suivi le petit détachement conduit par Jean d’Arramonde. La rencontre des Delawares, les dangers qu'il avait courus lorsque fait prisonnier par les sauvages, il avait été attaché au poteau de torture avec Jean d’Arramonde et Ouinnipeg, leur délivrance inespérée, l'attaque des Anglais
qui assiégeaient le fort Sainte-Anne, leur défaite et leur complet massacre, il raconta tout avec sa verve et son entrain habituels,
M. de Montcalm l'écouta attentivement, et lorsqu'il eut fini :
— Je vous félicite, père André, dit-il, d’être revenu sain et sauf après avoir couru de tels dangers.
Puis, après une pause :
— Décidément, ces deux jeunes gens sont braves et hardis. Je remercie Dicu qui leur a permis de sortir heureusement de cette première épreuve. Ils pourront encore me rendre de bons services. Sont-ils revenus avec vous ?
— Oui, mon général... Et tenez, ajouta-t-il, en prètant l'oreille, je crois précisément reconnaître certaine voix qui parle haut dans votre antichambre.
— David, dit M. de Montcalm en souriant, veuillez ouvrir cette porte.
La porte étant grande ouverte, on put apercevoir, dans le corridor un peu sombre, qui précédait la pièce où se tenait le général, un jeune homme au teint animé, à l'œil ardent, qui gesticulait avec force et semblait vouloir passer sur le corps de l'officier de service.
— Allons! allons! monsieur d’Arramonde, dit Montcalm qui s'avança en souriant, nous ne sommes pas à Versailles et je ne suis pas Sa Majesté... Entrez donc et soyez le bienvenu!
L'officier de service s’effaça et Jean d’Arramonde, mettant précipitamment à la main son chapeau qu'il gardait campé cavalièrement sur le coin de l’orcille, vint saluer respectucusement 10 général en chef.
Saint-Preux, qui marchait derrière son irascible compagnon, semblait avoir peine à tenir son sérieux. Il fallut la présence de M. de Montcalm pour réprimer l'accès de gaieté que venait de lui causer le nouvel emportement de Jean d’Arramonde.
— Messieurs, dit le général avec cet air de dignité gracieuse et bienveillante qu'il savait si bien prendre, je vous remercie, au nom du roi, de ce que vous avez fait pour défendre le fort Sainte-Anne... Vous vous êtes bravement comportés et je saurai signaler votre conduite à Sa Majesté... Mais votre zèle et votre courage me mettent dans un singulier embarras... Je ne sais, en vérité, lequel de vous deux a mérité d'être proclamé vainqueur dans cette première épreuve.
— Mon général, s'écria Saint-Preux avec élan, il n'y à plus de rivalité entre nous!... Nous vous remercions de nous avoir fait comprendre que devant les ennemis du roi on doit s’unir et s'aimer.
Et il tendit la main à Jean d'Arramonde, qui répondit à son étreinte en s’écriant gaiement :
— Palsambleu! mon général, un d’'Arramonde n'a jamais donné la main à son ennemi avant le combat, mais après, c’est différent! Et je puis dire, sans flatterie, que nous nous sommes bien battus!
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Tandis que David Kerulaz s'avançait vers Saint- Preux et le félicitait d'être si heureusement sorti du mauvais pas où il l'avait laissé :
— Père André, dit M. de Montcalm au missionnaire, je vous annonce une bonne nouvelle... Notre brave Chasseur de bisons épouse dans quelques jours une belle et honnèûte fille de Sillery.
— En vérité? dit le père André dont le visage rayonna... Ah! mon cher David, puissiez-vous avoir des enfants qui vous ressemblent! Je veux bénir votre mariage.
— Et moi, je veux être son témoin... si les Anglais me le permettent, acheva le marquis de Montcalm avec un soupir.
— Ah! père André, ah! mon général! s'écria David tout tremblant de joie, je suis le plus heureux des hommes!
En ce moment, un soldat tout poudreux, couvert de sueur, entra rapidement chez le général et lui remit une dépêche.
M. de Montcalm y jeta les yeux; son visage devint sérieux.
— Voici le moment décisif, dit-il enfin. Les Anglais sont à trois lieues de Québec avec une flotte puissante portant une nombreuse armée commandée par le général Wolf... Père André, père André, priez bien pour nous! Dans quelques jours, le sort de la colonie sera décidé,
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— Ah! général, vous serez vainqueur, comme à William-Henry, comme à Carillon!... |
— Dieu le veuille. Je crois, en vérité, que mes mesures sont bien prises... Voici trois jours que je passe sans sommeil, sans repos, sans nourriture... Mais, à moins d’une trahison, je réponds que les Anglais ne pourront s'emparer de la ville. J'ai rendu Québec imprenable.
M. de Montcalm fit appeler immédiatement les principaux officiers de l’armée pour leur communiquer l’importante nouvelle qu'il venait de recevoir.
Au moment où Jean d'Arramonde et Saint-Preux se retiraient, le marquis de Montcalm leur dit :
— Au revoir, messieurs! veuillez vous tenir à ma disposition. J'espère que vous aurez bientôt de mes nouvelles.