UN RENARD PRIS AU PIÉGE
Le soir de ce même jour, dès que le soleil fut couché, David Kerulaz, fidèle à sa promesse, vint chercher l'intendant Varin pour le mener à la grotte du Trappeur.
Le Chasseur de bisons ne put réprimer un sourire lorsqu'il ferma la portière de la berline sur l’inten-
dant; et, par un singulier phénomène, le même sourire malicieux vint se refléter sur la figure de M. Varin au moment où il s'étendit dans le fond de la voiture.
La berline roula encore pendant deux heures dans l'épaisse obscurité de la nuit.
Enfin elle s'arrêta comme la veille sur la crète d'une falaise élevée.
David Kerulaz vint ouvrir la portière et l'intendant mit pied à terre suivi de ses deux fidèles valets.
Is s'avancèrent de nouveau dans la lande déserte.
Le Chasseur de bisons fit alors remarquer à l'intendant une lueur rouge qui donnait des reflets de braise ardente à quelques rochers disséminés dans la plaine.
— Par mon patron! nous aurait-on précédés à la grotte ? s’écria David en s’arrêtant tout à coup.
La physionomie de Varin prit une impression un peu inquiète ; son œil vif et perçant s’attacha sur le visage du chasseur canadien.
— Marchons toujours, dit-il; nous sommes en nombre.
Is se dirigèrent vers l'endroit où brillait une lumière rouge.
Un grand feu était allumé juste près de l’entréc de la grotte, entre les rochers couverts de mousse qui en défendaient l'accès.
Trois hommes étaient assis autour de ce feu.
En même temps, quelques bêlements plaintifs par-
vinrent à l'oreille de David et de ses compagnons.
— J'y suis, monsieur l'intendant! dit le chasseur comme s'il eût eu une inspiration soudaine. Les hommes que nous voyons devant nous sont de pauvres diables de pâtres quiemmènent leurs troupeaux loin de Québec; ils ont entendu dire que les Anglais étaient proches et ils veulent mettre leurs chèvres en sûreté. Ils vont sans doute se reposer ici une partie de la nuit. Mon Dieu! poursuivit-il en se grattant l'oreille, je vous proposerais bien de descendre le long de la falaise et d'aller gagner l’autre entrée de la grotte, mais, vrai! par cette nuit noire, cela ne serait peut-être pas prudent et nous risquerions fort de nous rompre les os.
— Eh bien! mon brave David, dit l’intendant avec un soupir de résignation, remettons l'affaire à demain.
Lorsqu'il fut remonté dans la berline, l’intendant Varin se rejeta en arrière en riant aux éclats et en frottant ses grosses mains rouges l’une contre l’autre :
— Ah! le rusé compèrel s’écria-t-il; je gage qu’il avait aposté ces gens à dessein pour m'empêcher d’entrer dans la grotte... Ah! David Kerulaz, reprit-il avec une sourde expression de colère, c’est ainsi que tu exécutes nos conventions !... Qui aurait cru cela? Un homme qui semblait sisimple, sinaïvement honnète ! Fiez-vous donc aux apparences... Heureusement, j'ai pris mes précautions, Ah! ah! ah!
Et il se mit à rire de plus belle.
De son côté, David Kerulaz n'était pas tranquille,
Tout en dirigeant la course rapide du vigoureux attelage que lui avait prêté le père Dervieux, il murmurait :
— Cet intendant a trop bien pris la chose pour qu'il n’y ait pas quelque anguille sous roche... Je m'attendais à de la colère, à de violents reproches. il a singulièrement dissimulé son désappointement.…. 11 doit ruminer quelque dessein de sa façon... il faudra que je le surveille.
Lorsqu'ils furent arrivés à Québec, devant la maison de M. Varin, David, enouvrantlaportière, demanda s’il désirait recommencer l'expédition le lendemain.
— Eh! malheureusement, cela est impossible, répondit Varin en se fourrant précipitamment une prise de tabac dans le nez, tout à fait impossible, mon brave David! J'ai demain soir une conférence chez M. Bigot. Les affaires vont mal, très-mal... on se plaint que nous laissons le soldat manquer de tout, comme si nous pouvions inventer ce qui n'existe pas! Je te ferci dire demain le jour où je pourrai aller là-bas... Où te trouverais-je si j'avais besoin de toi?
— Dans la journée, à la ferme Dervieux, à Sillery ce soir, à l'auberge de France, sur Ie quai.
— C'est bien, cela suffit; au revoir, David!
— Votre serviteur, monsieur l'intendant!