SURPRISE
Le lendemain matin, Gaston de Saint-Preux fit isa ronde habituelle dans les deux enceintes du fort.
Léveillé l’accompagnait.
Les soldats étaient tous à leur poste; mais keurs traits fatigués, pâlis, indiquaient que les cruelles souffrances de la faim commencçaient à les torturer.
Quelques-uns étaient obligés de s'appuyer sur ieur fusil pour ne pas tomber.
La vue de ces pauvres gens si braves, si résolus len face de la certitude de la mort, émut profondépment le cœur de Gaston de Saint-Preux.
Tous le saluaient avec respect quand il passait devant eux; pas une plainte ne s s'échappait de leurs lèvres.
Tout à coup, au détour déc palissade, Saint- Preux vit:un vieux sesgent du détachement s’avancer vers lui.
Son visage, sant les fatigues et la. faim n'avaient
pu encore éteindre entièrement les teintes vermillonnées, semblait exprimer la joie d’une grande découverte.
« Mon capitaine, dit-il en s’arrêtant court devant Suint-Preux et en lui faisant le salut militaire. mon capitaine, une bonne nouvelle!
— Et laquelle, mon brave La Ressource? demanda le gentilhomme surpris.
— Vous croyez ne plus avoir de vivres?
— Nous n’en avons plus, en effet.
— Eh bien! je peux vous en faire trouver.
— Que veux-tu dire?
— Là-bas... dit le sergent en montrant un pelit
bâtiment en planches situé près de l’abîme noirci où |
avait été la poudrière.
— Où?... Voyons, parle... explique-to1.…
— Ce matin, je me suis dit en m'éveillant :
Mon vieux, voici le moment de faire voir que celui qui t’a surnommé La Ressource n’a pas été un sot. Il ne reste plus dans le fort qu’un peu de farine dont une souris ne voudrait pas, un os de jambon avec lequel maître Léveillé a déjà confectionné trois soupes conséculives et qui est aussi blanc qu’une bille
de billard, et enfin un pauvre morceau de bœuf salé À
qui serait meilleur pour consolider tes bottes que pour fortifier ton estomac. Ça ne peut pas durcr | comme ça... Ce soir, à souper, on commencera à se manger les uns les autres, on tirera au sort, et, comme tu n'as pas de chance, c’est toi qui auras l'honneur d’être dégusté par tes camarades.
— Voyons, achève, dit Saint-Preax en coupant court au discours du vieux soldat.
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— Voilà, mon capitaine, fit le sergent dont les pelits yeux pétllèrent de joie sous les broussailles de ses gros sourcils... Je me suis donc mis en campagne, j'ai fureté partout... Or, en passant devant cette baraque là-bas, j'ai entendu une voix mélodieuse que je connaissais bien... Oh! oh! me suisje écrié, J'ai trouvé la mine aux rôtis, aux cervelas et aux beefteaks, comme disent ces coquins d’Anolais!... J'ai poussé la porte et j'ai vu devant moigras, dodu, luisant.…
— Qui donc?
— Eh! parbleu! cet affreux animal qui a failli nous faire manquer notre coup, l’autre soir.
— Le mulet!
— Maître Martin en personne, dit gravement le sergent. Il avait le nez fourré dans un tas de ‘bonne herbe fraîche et semblait me regarder de travers, comme pour se moquer de mon estomac creux.
— Mais, en effet, s’écria Saint-Preux, comment n’y ai-je pas pensé ?.. »
Et jetant un regard sévère sur Léveillé :
« Pourquoi, lui dit-il, ne m'as-tu pas prévenu que tu avais conduit ce mulet au fort?... Qu'on l'abatte à l’instant!... Il nous donnera au moins pour trois jours de vivres... Merci, mon brave La Ressource! »
Le sergent se releva fièrement devant le compli, ment de son supérieur; ses épaisses moustaches grises se hérissèrent comme celles d’un chat qui fait le gros dos.
« Hélas! monsieur le baron, fit Léveillé, ce meur-
Se LATE TES Era
tre serait inulile. Ce ne sont pas seulement les vivres qui nous manquent... $0
— Comment cela”? Léx
— J'ai donné ce matin aux blessés les dernières des gouttes d’eau... Si nous ne mourons pas de faim, D ser nous mourrons de soif. »
Saint-Preux baissa la tête ; La Ressource se gratta EF san l'oreille avec embarras. Cette sinistre perspective lui WF accl fil écarquiller ses petits yeux gris : |
€ Mais, dit-il, pourtant... permettez.… l’eau n’est cou pas absolument nécessaire à la santé... et il mel les
semble qu’un bon verre de rhum peut remplacer Æ fuite avantageusement. ven, — Il n’y a rien, rien, plus rien, entendez-vous, | dit Léveillé d’un ton désespéré. E — Nous sommes perdus, » murmura Saint-Preux à les | avec un soupir. ar Au même instant, un coup violent fit tomber le D ran: chapeau du sergent La Ressource. L gén ; Le vieux soldat tourna sur lui-même tout étourdi, mor 1 et, en se remettant d’aplomb, il lança une exclama- (A i tion sonore : ses « Mille tonnerres! s'écria-t-1l, quel est l’insolent pat i qui jette une pierre sur le crâne de son supérieur ?.… » L | Le caillou qui venait de le frapper avait roulé à recc i ses pieds. sim] Il le ramassa.
« Tiens! dit-1l, il est-enveloppé dans du papier! 4 Saint-Preux arracha ce papier des mains du ser-R du l
gent, le déplia, y jeta les yeux, et, au même instant, un cri de joie, de triomphe s’échappa de ses lèvres :
TT nc à.
« Nous sommes sauvés! s’écria-t-il.., La Ressource, faites prendre les armes à vos hommes... Léveillé, déterre le baril de poudre et porte-le près des canons du fort... Ah ! vive Dieu! cette journée sera belle ! »
Puis, s’élançant sur le retranchement et s’adressant aux hommes qui gardaient les palissades et qui accoururent aux accents de sa voix Jeune et vibrante :
« Soldats, s’écria-t-1l, Dieu nous envoie un seccours inespéré !.. Nous allons faire une trouée dans
nt les vi-
dernières , de faim,
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e se gratla pective lui
l’eau n’est
et 11 mel les rangs des Anglais. Dans quelques heures, si vous | remplacer À faites bravement votre devoir, nous serons libres et |
vengés !... Vive la France!
— Vive la France! » répétèrent les soldats.
Et aussitôt un frisson d'enthousiasme parcourut les rangs des rares défenseurs du fort. Les paroles ardentes de Gaston de Saint-Preux avaient soudain ranimé leurs forces affaiblies ; une sorte de fièvre sénéreuse allumait leurs regards tout à l'heure si mornes et si désespérés.
On entendit un cliquetis d'armes, et tous vinrent se serrer autour de leur jeune chef, attendant, im- | patents, le signal de marcher aux Anglais.
Le papier que Gaston de Saint-Preux venait de recevoir d’une façon si inattendue contenait celte simple ligne :
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tomber le!
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À huit heures, j'altaquerai l'ennemi campé près
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D'’ARRAMONDE.
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