‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 21 sur 85 · BATAILLE · texte numérisé non relu

BATAILLE

En quittant le camp de M. de Montcalm, Jean d’Arramonde avait côtoyé les rives du Saint-Sacrement. Chaque jour il s’attendait à rencontrer l’ennemi ; il rêvait d’Anglais à exterminer, de Peaux-

Rouges à combattre. Derrière chacun des arbres d

qui trempaient leur tronc énorme dans l’eau silen-

cieuse du lac, 1l croyait apercevoir une embuscade |

de Hurons ou de Delawares. | Mais chaque jour aussi son attente était trompée, .

et son voyage se faisait tranquillement sur ce lac

d’une beauté sans pareille. Le pauvre gentilhomme,

qui n'avait pour société que l’Aigle-Noir, silencieux

et réservé, et ses guerricrs Peaux-Rouges, commen- :

çait à s’impatienter de cette vie ennuyeuse et sans

incidents. Îl enrageait surtout de penser que, tandis (88

qu'il se laissait ainsi aller au fil de l’eau, sans ren- # €

contrer un seul ennemi, Gaston de Saint-Preux ac-

complissait peut-être de nombreux exploits et pre-

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nait sur lui un avantage considérable. Il avait dans sa poche la lettre que M. de Montcalm lui avait remise et qu'il devait ouvrir seulement huit jours après son départ.

Il la tourmentait constamment entre ses doigts, cherchant à deviner son contenu, et alors un combat s’engageait entre sa conscience de soldat et son impatience de Gascon. Était-il bien nécessaire d’attendre huit jours pour connaître les ordres de M. de Montcalm? S'il ouvrait la lettre plus tôt, il commettrait une bien légère faute contre la discipline,

mais en revanche, il aurait l'esprit tranquille et ne

serait plus tourmenté par cette inquiétude qui l’obsédait nuit et jour.

Enfin, le soir du sixième jour, n’y tenant plus, il brisa le cachet.

Il ne put retenir un mouvement de surprise et de dépit en lisant ces deux lignes :

« Portez-vous immédiatement au fort Sainte-Anne où vous prêterez main-forte à M. de Saint-Preux. »

Cette mission lui déplaisait singulièrement. Il eut un geste de colère.

Îl lui répugnait d'aller aider un rival qui, sans doute, accueillerait assez mal ses offres de service. En fin Gascon qu'il était, il comprit que M. de Montcalm voulait le mettre à l'épreuve et lui jouait un lour assez malicieux.

Mais, d’un autre côté, 1l était terriblement fatigué de son inaction, et puis il se disait que probablement M. de Saint-Preux serait aussi vexé de le voir arriver à son secours qu’il l'était lui-même de lui prêter assistance.

Enfin, après avoir réfléchi, hésité, maugréé tout bas, 1l se tourna vers Ouinnipeg, qui fumait gravement à l’avant de la barque, et il lui dit :

« Aigle-Noir, conduisez-nous au fort Sainlc- Anne. »

Les pirogues inclinèrent aussitôt leur proue effilée dans la direction du sud et glissèrent rapidement sur la surface bleue du lac.

On sait maintenant comment était venu le secours dont Saint-Preux avait reçu l’heureuse nouvelle, au moment où, croyant tout perdu, il s’apprêtait à s’ensevelir sous les ruines du blockhaus.

Lorsque les Canadiens et les sauvages abénaquis étaient parvenus en vue du fort Sainte-Anne, — à ce même endroit de la forêt où Gaston de Saint- Preux et David Kérulaz s'étaient arrêtés pour préparer leur attaque de nuit, — le gentilhomme béarnals avait envoyé en reconnaissance quelques-uns des guerriers de l’Aigle-Noir.

Des Indiens s'étaient glissés comme des serpents à travers les herbes pour examiner la position des Anglais qui assiégeaient M. de Saint-Preux.

Au retour, ils avaient annoncé que la petite armée anglaise était divisée en deux troupes, l’une placée au nord et dont on voyait à peu de distance les bivouacs allumés, l’autre située au sud et cachée par le fort Sainte-Anne. Ils avaient dit, en outre, que ces deux détachements étaient reliés entre eux par des cavaliers disséminés dans la plaine.

Le plan de d’Arramonde fut promptement conçu. Il envoya sur-le-champ à Gaston de Saint-Preux le message qu'un guerrier abénaqui jeta par-dessus le

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retranchemnent, aux dépens du crâne du sergent La Ressource.

Debout, sur la plate-forme du blockhaus, une mèche allumée à la main, le sergent La Ressource attendait avec une égale impatience le signal de commencer le feu.

Le brave sergent, qui était un homme d’expédients, s’élait chargé d'assurer avec trois soldats le service de la petite artiller:: du fort, composée de quatre canons.

IL avait préparé à la hâte des gargousses avec ia poudre contenue dans le baril que Saint-Preux venait de faire détcrrer. Les Anglais avaient laissé une provision d’une cinquantaine de boulets et quelques boîles à mitraille; c'était plus qu’il n’en fallait pour défendre le fort.

« La Ressource, avait dit Saint-Preux au vieux sergent, reliens bien ceci. Je vais commander une sorlie vers le sud, afin d'empêcher le détachement anglais, qui est campé de ce côté, d’aller se joindre à celui que M. d’Arramonde attaquera tout à l'heure. Il ne restera donc au fort que tes trois hommes et toi. Il faut que tu tiennes l’ennemi à distance, dans le cas où mes soldats viendraient à batre en retraite et où l’une des deux troupes anglaises tenterait de s'approcher du fort.

— C’est entendu, mon capitaine, » avait répondu La Ressource.

Et, après avoir chargé ses quatre canons, il en avait tourné deux vers le campement anglais situé au nord du blockhaus, et deux vers le détachement campé dans la direction opposée.

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