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— J'ai pris sur moi de le faire enfermer ici parce que, pendant le combat, emporté par sa fougue méridionale, il avait voulu faire sauter le brick plutôt que de le rendre.
— C'est, en effet, un brave gentilhomme qui à droit à tous nos égards, s’empressa de dire Frontenac.
— Oui, répondit Saint-Preux avec son tranquille sourire; mais avouez que sa bravoure était un peu irréfléchie et qu’il valait mieux couler, comme nous l'avons fait, une frégate anglaise que de faire sauter notre brick.
— Attention ! vous autres, dit l'officier en se tournant vers ses hommes. Enlevez d’abord cet affût. »
Les soldats obéirent et poussèrent avec peine le lourd obstacle qui barrait la porte de la cabine.
Au même instant, el comme si le prisonnier eût deviné ce qui se passait à l'extérieur, une vigoureuse poussée fut donnée à la porte dont la serrure sauta, et un jeune homme, les vêtements en désordre, les cheveux ébouriffés, les yeux ardents, s’élança hors de la cabine en poussant une exelamation de rage.
« Monsieur, s’écria-t-1l aussitôt en courant vers Saint-Preux qu’il menaça de son poing crispé, vous me rendrez raison de cette insulte, et, cette fois, je vous jure qu'il n’y aura personne entre nous pour nous séparer | »
Gaston de Saint-Preux conserva son impassible sang-froid et se contenta de s’incliner silencieusement devant l’impétueux jeune homme que la colère avait rendu livide.
Le vicomte de Frontenac fit un pas pour s’interposer.
Le prisonnier, aveuglé sans doute par la fureur, le prit pour un officier de Sa Majesté Britannique et crut que les soldats qui l’accompagnaient étaien Anglais. |
« Monsieur, s'écria-t-il en tirant son épée du fourreau et la présentant au jeune officier, si J'avais été libre, vous ne m’auriez pas eu, ni moi, ni ce brick, n1 les braves gens qui le montent. Je suis votre prisonnier, je vais vous rendre mon épée. Mais, si vous êtes gentilhomme, j'espère que vous ne me refuscrez pas de me la laisser seulement cinq minutes, pour que je puisse demander raison de l'outrage qui m'a été fait. En garde, monsieur! cria-t-il en se tournant vers Saint-Preux.
— Vous vous méprenez, monsieur le marquis, dit Frontenac, qui ne put s'empêcher de sourire de cette violente sortie à laquelle un accent méridional fort prononcé donnait un piquant tout particulier.
Je ne suis pas officier anglais, mais aide de camp
de M. de Vaudreuil. Le brick n’a pas amené son pavillon; il vient de jeter l’ancre devant Québec. Enfin vous êtes libre et j'ai l’honneur de vous offrir mes services, s'ils peuvent vous être de quelque utilité. » |
Le marquis d'Arramonde mordit sa moustache noire avec dépit et fit rentrer son épée au fourreau d’un geste brusque.
« Excusez-moi, monsieur, dit-il avec un peu d'embarras, cet entrepont est fort obscur... Ah! vraiment, nous sommes en vue de Québect! fit-il
’inter- avec étonnement, Îl faut que le hasard nous ait singulièrement servis, car notre pauvre comman-
ureur, | dant a été tué au début de l’action, et ce n’est certes que et pas celui qui a pris sa place qui à pu nous tirer de latent peine. à moins qu'il n’ait appris sur les pièces d’eau de Versailles l’art de conduire un navire! »
ée du Gaston de Saint-Preux reçut ce sarcasme en pleine J'avais | poitrine, sans daigner y répondre autrement que
ni ce par un froid sourire.
e suis « J'accepte votre offre courtoise, monsieur, conépée. tinua Jean d’Arramonde, en s'adressant à Fronte-
e VOUS rac. Veuillez nous conduire sans tarder devant M. le t cinq | marquis de Montcalm; nous avons pour lui un on de | message pressé. Quant à vous, monsieur, dit-il avee sieur |! | hauteur en adressant à Gaston de Saint-Preux un regard chargé de colère, nous nous reverrons! J'ai
‘quis, fait quinze cents lieues en mer pour avoir le droit de ire de me battre avec vous; j'espère, mordious ! que nous
ional allons bientôt régler nos comptes ! »
1lier, Et, se tournant de nouveau vers Frontenac :
camp « Monsieur, menez-nous, je vous en prie, vers
son M. de Montcalm!
bec. | | — M. de Montcalm est encore à son armée du
pffrir lac Champlain, messieurs, répondit Frontenac. Si
lque éd vous avez hâte de le voir, il vous faudra aller le
Ÿ trouver à son camp. ;
ache | — Si j'ai hâte de le voir ! exclama l'ardent
our- d’Arramonde. Monsieur, vous comprendrez mon impatience, quand vous saurez que mon honneur,
peu l'honneur d’un Arramonde, entendez-vous, dépend Ah! de lui, de lui seul!... Je veux partir immédiate- -
it-1l ment!...»
Gaston de Saint-Preux fit quelques pas dans l’entrepont et appela son valet Léveillé.
Un petit homme alerte, et dont les regards vifs semblaient bien justifier le nom qu'il portait, sauta aussitôt sur le plancher de la batterie.
« Tu n’as pas été touché pendant le combat? lui demanda Saint-Preux à voix basse.
— Non, monsieur le baron, et je remercie Dieu qui vous a permis de vous tirer vous-même sain et
‘sauf de cette bagarre... Ah! croyez bien que j’enrageais là-dedans de penser qu'on se battait sur le pont et que je ne pouvais prendre part à la fête! |
— C'est bien, dit le jeune homme en imposant silence à la langue de son valet. Tu trouveras, soisen sûr, une autre occasion de montrer ton bouillant courage. As-tu la lettre que nous devons remettre à M. de Montcalm ?
— La voici, dit Léveillé en tirant de la-poche de son pourpoint une enveloppe scellée d’un large cachet qu’il donna à son maitre. |
— Tu vas prendre tes effets et les miens, et tu nous suivras. » Puis Saint-Preux, jetant un regard soucieux sur ses habits déchiquetés par les balles et |
. noirs de poudre, ajouta : « Je suis en assez triste | 4 équipage pour traverser la ville, On dirait que ces r coquins d’Anglais ont pris plaisir à trouer mes habits pour me mettre dans l'embarras! »
Au moment où Gaston de Saint-Preux et Jean d’Arramonde débarquèrent, la foule rassemblée sur le quai les regarda avec une avide curiosité.
Les deux matelots, derniers survivants du combat sanglant que le brick avait soutenu, étaient déjà
s l’en-
ls vifs sauta
it? lui
> Dieu ain et 'enraur le te !
J0sant , SOisuillant tire à
he de
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et tu gard les et riste e ces mes
Jean > sur
bat déjà
descendus à terre et avaient raconté l'histoire du malheureux navire.
Ce récit, en passant de bouche en bouche, avait été naturellement exagéré.
On affirmait que le brick avait repoussé à lui seul
l'attaque d’une flotte anglaise considérable et avait.
coulé bas plusieurs navires ennemis.
Aussi un murmure d’admiration accucillit-il les deux jeunes gens, lorsqu'ils mirent le pied sur la terre ferme, et le vicomte de Frontenac fut-1l obligé de les faire protéger par ses soldats pour les soustraire aux ovations que la foule leur préparait.
Jean d’Arramonde marchait devant, le poing sur la hanche, la moustache retroussée.
En voyant sa bonne mine et son air décidé, on jugea que c'était lui qui avait dû sauver le brick, et plusieurs vivats furent poussés en son honneur.
D'un geste noble et gracieux, il salua la foule et poursuivit sa marche en levant la tête un peu plus haut encore, tandis que Gaston de Saint-Preux, fort préoccupé de sa toilette, étalait son jabot d’un blanc douteux, faisait sortir ses manchettes et demandait tout bas à Frontenac, avec inquiétude, si les trous qui perçaient ses habits étaient bien visibles.
Au bout d’une demi-heure de cette marche presque triomphale, nos deux jeunes gens arrivèrent à une auberge, la meilleure de la ville, où M. de Frontenac les conduisit, afin qu’ils pussent reprendre haleine et réparer leurs forces.
L'aide de camp de M. de Vaudreuil n’était pas sans éprouver quelque surprise en songeant aux
ES
événements rapides où le hasard venait de lui faire jouer un rôle.
L'arrivée de ce brick troué par les boulets, les cris, les mouvements de la foule, l'apparition de ces deux jeunes gens, tous deux si fiers, si décidés, mais qui, bien qu'unis par une même destinée, semblaient séparés par une rivalité ardente ou par une haine implacable, tout cela avait fait sur son esprit une vive impression.
Saint-Preux, qui paraissait fort impatient de réparer le désordre de sa toilette, demanda une chambre, et, après avoir prié M. de Frontenac de l’excuser, il alla s’y enfermer avec Léveillé, qui ployait sous le poids des nombreux bagages de son maître.
Demeuré: seul dans la salle de l'auberge avec le vicomte de Frontenac, Jean d’Arramonde s’assit à une table, se fit servir une bouteille d’un petit vin mousseux, produit du sol canadien, et, après avoir rempli le verre de l’aide de camp du gouverneur :
« Ainsi, dit-1l, M. de Montcalm n'est pas à Québec?
— M. de Montcalm est, je vous l’ai dit, à son armée du lac Champlain. Mais 1l est possible qu’il en revienne bientôt, si, comme on le prétend, l'ennemi a l'intention d’assiéger cette ville au moyen d’une flotte qui doit remonter le Saint-Laurent.
— Nous n'avons pas le temps d'attendre son retour, s’écria l’impétueux Jeune homme. Il faut que nous parlions immédiatement. Comment peut-on voyager dans ce pays? Avez-vous des postes, des relais? Trouve-t-on des chevaux? J’en crèverai dix, s’il le faut, pour arriver plus vite. »