EDEN
és Ah PRÉ or RES
M. de Frontenac sourit.
« Nous n’avons ni postes, ni relais, dit-il, et, les chevaux étant tous à l’armée, c’est à peine si vous trouverez dans la campagne quelques animaux efflanqués et poussifs occupés aux travaux des champs. Mais ne pouvez-vous remettre votre voyage à quelques jours? Vous devez avoir besoin de repos. Un convoi sera envoyé à l’armée de M. de Montcalm.
— Quelques jours !... du repos !... la semaine prochaine !... interrompit Jean d’Arramonde en scandant ses paroles de coups vigoureux frappés sur la table avec son poing fermé... Ecoutez, M. de Frontenac, vous êtes gentilhomme et bon gentilhomme, n'est-ce pas? Eh bien! si vous aviez reçu un soufflet, attendriez-vous quelques jours pour demander réparation? »
Le vicomte de Frontenac tressaillit légèrement, et cette question lui fit monter un peu de rouge au visage.
« Non, certainement, dit-il.
— Eh bien! moi, monsieur, cogtinua d’Arramonde en tirant sa montre, voici quarante-cinq jours, huit heures et trente minutes que j'attends une réparation qui m'est due, — Et, en disant ces mots, il désigna de sa main étendue la porte de la chambre où Saint-Preux s'était retiré. — Cela remonte au 25 mars. Je vais vous raconter cette histoire, si vous le désirez; mais auparavant, comme Je meurs de faim, je vous prierai de me faire l’amitié de déjeuner avec moi.
— Volontiers, mon cher marquis, » dit M. de Frontenac, que la verve et l'originalité de son
nouveau compagnon divertissaient singulièrement. L’aubergiste mit sur la table la moitié d’un pâté, une volaille froide et deux bouteilles poudreuses d’un certain bordeaux qui, disait-il, avait fait deux fois le tour du monde.
Jean d’Arramonde, après avoir pratiqué dans le pâté une brèche fort respectable, s’adressa en ces termes à son compagnon.