‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 48 sur 85 · LA BATAILLE DE MONTMORENCY · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE MONTMORENCY

Le jendemain malin, au lever du jour, Jean d’Arramonde dormait d’un profond sommeil sur un coffre placé dans l’angle de la salle basse de l’auberge, lorsqu'il sentitune main lui toucher l’épaule.

Il sata aussitôt sur ses pieds; Pierre Dargonne était près de lui.

« Eh bien? demanda Jean d’Arramonde.

— Eh bien! votre commission est faite, répliqua le forgeron en ôtant son manteau et son bonnet de loutre tout ruisselants d’eau. M. de Lévis est prévenu. Ah! ça n’a pas été sans peine que je suis arrivé là-bas!... Mais enfin, me voici,

— M de Lévis ne vous a-t-1l pas chargé d’autres ordres pour moi?

— Si fait. Il m'a dit d'abord de vous remercier de l’avis important que vous lui donniez. Puis il a ajouté : « Les Anglais scront repoussés et battus aujourd’hui, Mais ils ne s’en tiendront pas là, car

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ils sont nombreux, et leur général voudra probablement tenter plusieurs actions décisives avant que les glaces viennent paralyser les mouvements de son armée. »

« M. de Lévis vous prie de rester encore quelque temps dans le village et d'informer M. de Montcalm de tout ce que vous pourrez découvrir au sujet de leurs projets.

— Avec votre aide, mon brave Dargonne, j'espère que cela sera facile, » dit Jean d’Arramonde que ce premier succès remplissait de joie et d'espoir.

De longues heures s’écoulèrent.

Enfin, vers midi, un coup de canon retentit. Le gentilhomme béarnais, qui à ce moment était assis entre les deux valets du général anglais, près de la grande cheminée du forgeron, ne put s’empécher de tressaillir.

Il savait que la partie qui venait de s'engager làbas, sur les bords de la rivière Montmorency, serait sans doute décisive.

Et il était condamné à l’inaction, et cette cruelle incertitude devait peut-être durer j&squ'à la fin du jour !.. |

Le général Wolf avait quitté dès le matin la maison du forgeron pour donner ses derniers ordres, presser la marche des troupes et assurer le succès de l'attaque formidable et soudaine qu’il avait résolu de diriger contre la petite armée française.

Vers une heure, on amena dans la salle basse un de ses aides de camp qui avait été blessé.

Quelques instants après, un chirurgien vint le panser.

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« Eh bien! demanda le médecin anglais tout en faisant son pansement, quelles nouvelles?

— Tout va bien, répliqua le blessé dont le visage contracté réflétait encore les ardeurs du combat. La batterie de cinquante grosses pièces d'artillerie que nous avons sur le bord de la rivière a d’abord ouvert le feu. Malheureusement, les posilions françaises qu'elle était chargée de balayer avaient été dégarnies d’avance, comme si l'ennemi avait prévu notre attaque et connu notre plan. Trois vaisseaux embossés dans le Saint-Laurent devaient faire converger leurs feux avec ceux de cette batterie; mais, par suite du mouvement de l’armée française, toute cette formidable artillerie s’est trouvée inutile, C'était un contretemps fâcheux... Le général Wolf a alors donné l’ordre à l'infanterie de se porter en avant; nos troupes, supérieures en nombre, ont fait une furieuse attaque qui à réussi. Au moment où j'ai quitté le champ de bataille, les Français reculaient, nous abandonnant une redoute où nos cens s’établissaient. Ce soir, selon sa promesse, le général Wolf plantera le drapeau d’Angleterre sur les murs de Québec. »

Jean d’Arramonde devint pâle; cette terrible nouvelle de la défaite probable de l’armée française l’avait atterré. Îl resta un instant le regard fixe et hagard devant les tisons qui achevaient de se consumer dans l'âtre.

On entendait encore les lointaines détonations du canon. Ce bruit sourd et persistant dura près de deux grandes heures.

D'Arramonde reprit un peu courage.

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« Puisque les batteries anglaises continuent leur feu, se dit-il, c’est que l’armée de M. de Lévis fait bonne contenance et ne lâche pas pied. Ce bruit lointain vient toujours avec la même intensité; les canons anglais n’ont donc pas gagné du lerrain... »

Mais ces conjectures ne suffisaient pas à calmer l'angoisse qui déchirait le cœur du jeune ct vaillant officier,

Il en était presque à maudire la pensée qu'il avait eue de venir dans le camp ennemi au lieu de combattre et de mourir au milieu des soldats qui défendaient Québec, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et Picrre Dargonne entra.

Tandis que Jean d’Arramonde restait au poste qu'il s'était assigné, le brave forgeron avait gagné une hauteur voisine située près de la rivière, et d’où l’on pouvait facilement suivre les mouvements des deux armées.

En le voyant arriver haletant et couvert de sucur, d’Arramonde comprit que le combat venait sans doute de se terminer.

Mais la présence de l'officier blessé et des deux valets lui imposait une extrême prudence.

Il dut faire un effort sur lui-même pour ne pas courir au-devant du forgeron ; il resta assis sur son escabeau, regardant toujours avec une indifférence apparente les dernières braises du foyer.

Pierre Dargonne, de son côté, ne se pressait pas de venir annoncer au jeune officier le résultat de la bataille.

Il ôtait son manteau, le suspendait à un clou et

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tournait dans la pièce, feignant de ranger les meubles.

À un moment, l'officier blessé, qui était assis pâle et:défait dans l'unique fauteuil de la maison, demanda de quoi écrire.

« Nicolas, s’écria aussitôt le forgeron en s’adressant à son prétendu neveu, viens m'aider à prendre celte tahle! »

D’Arramonde quitta la place qu'il occupait près du feu entre les deux grands valets anglais et s’approcha de Pierre Dargonne.

Ce dernier lui dit précipitamment à voix basse :

« Battus, battus à plate couture!

— Qui cela ?

— Les Anglais, parbleu ! »

Jean d’Arramonde eut un tel mouvement de joic qu’il faillit laisser tomber la lourde table de chêne dont il tenait un des bouts.

Lorsqu'ils eurent placé cette table devant l’officier anglais, Pierre Dargonne s’adressa de nouveau à son prétendu neveu :

« Viens avec moi, Nicolas, dit-il, tu me donneras un coup de main pour changer une barrique dans le cellier. »

Et dès qu’il furent enfermés dans le cellier :

« Ah! monsieur, monsieur, s’écria le brave forgerca avec élan, quel dommage que vous n’ayez pas vu ça! Tout d'abord les canons des Anglais ont fait un tel tapage que j'ai bien cru que la pauvre petite armée de M. de Montcalm allait être réduite en poussière... Mais lorsque le nuage de fumée s’est dissipé et que les canonniers anglais ont voulu

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juger l'effet de leurs coups, ils se sont aperçus que le camp était évacué et que leurs boulets avaient été rouler au milieu des tentes vides et des tranchées abandonnées. Alors ils ont voulu attaquer les nôtres avec leur infanterie. De grandes masses noires s’engagèrent dans le ravin et profitèrent de la marée basse pour passer. Les Français ne disaient rien. Pourtant, tout à coup, au moment où les Anglais se déployaient, et commençaient le feu, des volées de mitraille arrivèrent dans leurs rangs et les couchèrent par terre; on aurait dit le vent soufflant dans un champ de blé. Ah ! M. de Lévis n'avait que quelques canons, mais je vous réponds qu'ils étaient supérieurement manœuvrés ! La batterie de cinquante grosses pièces que les Anglais ont établie avec tant de mal de ce côté-ci de la rivière a voulu riposter. Mais, de l’autre côté, il y a un bois, et ce bois était rempli de bons tireurs canadiens qui luaient les canonniers anglais les uns après les autres... Enfin, au bout de sept heures d’un combat si acharné que la terre en tremblait, j'ai vu, monsieur, j'ai vu les Anglais repasser [a rivière en désordre.. ils étaient battus! Ça leur apprendra à venir se frotter à M. de Montcalm et à M. de Lévis! … Tenez, tenez, les entendez-vous ? »

Le silence, qui régnait dans le village depuis que les sourdes détonations du canon avaient cessé, venait d’être troublé par une sorte de clameur confuse qu! augmentait peu à peu.

Jean d’Arramonde rentra dans la grande salle.

A travers les petits carreaux de la fenêtre 1l aperçut des groupes d’hommes marchant d'un pas

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lassé ; il vit passer de gros fourgons, des cavaliers dont les chevaux boitaient ; il entendit les voix des officiers ralliant leurs soldats et les cris des soldats s’appelant entre eux.

Dans le grand fauteuil où il était assis, l’officicr se redressa, les deux mains crispées sur les montants de chêne, le cou tendu, l’œil inquiet

Les deux valets du général, silencieux et apathiques, se chauffaient toujours au feu presque éteint.

Soudain, on entendit le piétinement de plusieurs chevaux derrière la maison.

Puis la porte s’ouvrit brusquement, et un jeune homme entra dars la salle d’un pas vif et animé qui faisait sonner ses éperons.

L'oflicier anglais resta immobile dans l'attitude du respect.

Le jeune homme qui venait d'entrer était le oénéral Wolf.

D'un geste brusque et impatient, 1l congédia ses deux valets, Pierre Dargonne et Jean d’Arramonde, el, s’approchant ensuite de son aide de camp :

« Vous êtes blessé, Thomas Ward ? demanda-t-il,

— Oui, mon général.

— Sérieusement ?

— Le chirurgien m'a laissé de l'espoir.

F | — Tant mieux! vous pourrez voir notre revanche. rl — Ainsi, notre attaque de ce matin.

— À échoué... Nous avons été trahis, Thomas Ward. Le pont de bateaux que j'avais fait établir cette nuit sur la rivière de Montmorency a sauté au lever du jour; nous avons dû attendre la marée basse, et notre mouvement a été retardé, L’ennemi

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avait massé toute son arlillerie au point même où le gros de nos forces devait tenter l'attaque... C’est parie remise. »

Puis après une pause :

« Nous avons perdu plus de mille hommes, »

dit-il d’une voix sourde,

Il se croisa les bras, marcha quelque temps dans la salle de son pas fiévreux, agité. S’arrêtant ensuite tout à coup ct fixant son regard ardent droit devant lui :

« Décidément, dit-il avec une sorte d’enthousiasme contenu, M. de Montcalm est un grand général et je suis fier d’avoir un tek adversaire. »

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