‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 50 sur 85 · FUSILLÉS · texte numérisé non relu

FUSILLÉS

Au milieu du camp anglais, s'élevait une lourde construction très basse, composée de trois corps de logis percés de petites fenêtres et recouverts de larges toits de chaume. C'était une ferme dont les habilants avaient été expulsés et où les principaux officiers de l’armée anglaise étaient venus prendre leurs quartiers. Depuis qu'il avait quitté le village de l’Ange-Gardien, le général Wolf habitait l’une des ailes de cette masure, car sa santé délicate lui interdisait le séjour de la tente,

Jean d’Arramonde et le paysan canadien, qui se nommait Franck Renaud, furent amenés dans la cour de la ferme. Là, devant un cercle d'officiers anglais que cet incident avait attirés, ils furent soigneusement fouillés. Lorsque d’Arramonde vit le lieutenant qui l’avaitarrêté retirer de la poche dissimulée dans la doublure de son habit de paysan un

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Ce papier était la commission d'officier que M. de Montcalm lui avait signée sous sa tente du lac Champlain et dont il avait été obligé de se munir afin d’être reconnu des avant-gardes fr: inçaises, si jamais il était obligé d'interrompre sa mission ct de reprendre le chemin de Québec.

Le lieutenant anglais ne laissa pas échapper un signe ( d'étonnement en parcourant des jeux ce papier. Évidemment il savait d’avance à quoi s’en tenir sur la véritable condition de ce faux paysan.

II dit seulement un mot aux ofliciers qui l’entouraient, et ceux-ci fixèrent aussilôt leurs regards curieux et surpris sur le gentilhomme béarnais.

L'un d’eux se détacha du groupe et s’éloigna.

Il revint bientôt avec un gros major que Jean d'Arramonde reconnut aussitôt pour l'avoir vu dans la maison du forgeron à la table du général Wolf.

Les officiers s’écartèrent avec respect, et, tandis que les soldats appuyés sur leurs iusils faisaient bonne garde autour des deux prisonniers, le major Hanson s’avança vers eux.

Dédaionant d’interrnger le paysan canadien, ce fut à Jean d’Arramonde qu'il s’adressa,

Vous êtes oflicier français, monsieur ? » demanda-t-1l.

Il eût été désormais superflu de nier, et il ne restait au gentilhomme béarnais d’autre ressource que de faire bonne contenance devant les « freluquets ) dont le lorgnon l’examina.

« Oui, Font al je suis officier au service du roi de France.

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— Pourquoi avez-vous pris ce déguisement?

— Votre question me semble inutile... Vous devez bien savoir dans quel but un officier quitte son uniforme et vient au milieu d’un camp ennemi.

— Vous êtes un espion.

— Un espion, soit, et, bien que je me sois efforcé en plusieurs circonstances de servir mon pays l'épée à la main, j'estime que jamais je ne lui ai été plus utile que lorsque je suis venu seul et désarmé au milieu de vous pour surprendre vos secrets militaires.… Major [awson, que sont devenus les deux mille hommes que le général Wolf vous avait chargé de conduire à l'attaque des positions de M. de Lévis? » |

Cette question amena les feux de la colère sur les joues déjà empourprées du major anglais.

La mitraille française avait entièrement décimé les régiments qu'il commandait et avec lesquels il devait surprendre la droite de M. de Lévis.

« Ah! c’est vous qui nous avez trahis! s’écria-t-il d’une voix sifflante de rage... Eh bien! puisque vous avouez votre crime, le châtiment ne se fera pas longtemps attendre. »

Il se tourna brusquement vers ses officiers. et

échangea quelques mots avec ceux qui composaient

cette cour martiale improvisée. Puis il donna en anglais à l'officier qui avaitamené le paysan canadien et Jean d’Arramonde un ordre bref dont celui-ci comprit la terrible concision.

On jeta sur les épaules des deux prisonniers les vestes qu’on venait de leur arracher et on les conduisit hors de la cour de la ferme, près d’un mur

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bas, à moitié détruit, qui s'élevait à quelque distance.

L'officier fit ranger ses hommes sur deux rangs et s'adressant aux prisonniers :

« Préparez-vous à mourir, » dit-il.

Il se tourna ensuile vers ses soldats et leur ordonna de charger leurs armes.

Lorsque les armes furent prèles :

« Veuillez vous adosser à ce mur, monsieur, dit l'officier en s'adressant à Jean d’'Arramonde. Désirez-vous l’un ou l’autre qu’on vous bande les yeux?

— Non, non, » dit d'Arramonde avec vivacité.

Le paysan secoua vivement la lèle avec une sorte de mouvement machinal,

« Nous sommes à un moment où l’on doit savoir mourir, murmura-t-1l avec une touchante expression de résignation. N'importe! j'aurais bien voulu embrasser ma pauvre femme et mon pelit Jacques. Que vont-ils devenir sans moi? »

Et, inelinant le front, il alla s'appuyer au mur à côté de d’Arramonde en ajoutant :

« Ah! monsieur, pardonnez à un pauvre homme!

C'est moi qui suis cause que vous êles ici...

— Les Anglais ont perdu la bataille de Montmorency! dit Jean d’Arramonde en relevant fièrement la tête, comme s’il eût cherché dans cetle pensée de consolation suprême la force de braver la mort... Je meurs content, mon ami; je meurs en soldat, frappé par les balles anglaises. Vive la France!

— Vive la France! » répéta le paysan en mur-

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murant dans une dernière parole le nom de cctte ingrate et bien-aimée patrie d'adoption à laquelle son cœur appartenait tout entier.

À un signe de l'officier, les soldats saisirent leurs fusils et couchèrent en joue les deux victimes.

€ Monsieur, dit alors Jean d’Arramonde, me permellez-vous au moins de commander le feu ?

— faites, monsieur, » répliqua le licutenant anglais.

Mais au moment où le gentilhomme béarnais {lait pousser ce dernier et fatal commandement, le slop de plusieurs chevaux retentit sur la droite.

Une voix impérieuse s’écria :

« Arrètez ! »

Jean d’Arramonde tourna les yeux vers l'endroit d'où venait cet ordre imprévu.

« Ma foi, bien volontiers! » dit-il aussitôt en retrouvant tout l’à-propos de sa verve gasconne.

Les soldats relevèrent brusquement leurs armes les présentèrent au nouvel arrivant; l'officier salua respectueusement de la pointe de son épée.

Ce cavalier dont l'intervention soudaine suspendit le supplice des prisonniers était le général Wolf en personne.

Trois ou quatre officiers l’accompagnaient.

James Wolf s’approcha du lieutenant, et, se penchant sur le cou de son cheval, il lui demanda hâlivement quels étaient ces deux hommes qu’on alait fusiller. L’officier anglais lui répondit quelques mots à voix basse, et aussitôt les regards du général Wolf parurent se fixer sur Jean d’Arramonde avec intérêt et surprise.

Puis, se redressant tout à coup :

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« Qui vous a donné l’ordre de fusiller ces prisonniers? demanda-t-1l à l'officier.

— Le major Hawson.

— Le major Hawson a eu tort! »

Il fit avancer son cheval devant le peloton d’exécution.

« Vous êtes libre, dit-il au Canadien d’un ton brusque; allez-vous-en. Lieutenant Garnley, commandez à deux hommes de reconduire ce paysan au village. Quant à vous, monsieur, reprit-il en s'adressant à Jean d’Arramonde en français, vous serez mon prisonnier Jusqu'à ce que j'aie décidé sur votre sort. Vous garderez cet officier français à vue, lieutenant Garnley, et vous m'en répondrez sur votre tête. »

Le lieutenant s’inclina respectueusement et s’empressa d'exécuter les ordres de son général.

Le paysan canadien fut reconduit aux avant-postes et mis en liberté immédiate; quant à Jean d’Arramonde, on le plaça entre les soldats et on le conduisit de nouveau à la ferme abandonnée,

Il y avait dans l’aile gauche de cette ferme une sorte de cellier défendu par une porte énorme te recevant un Jour douteux d’une étroite ouverture défendue par une forte croix de fer. Ce fut là que l'officier anglais enferma Jean d'Arramonde après avoir fait jeter sur le carreau hum'ie deux bottes de paille fraîche. Une sentinelle fut placée devant la porte, une autre devant la petite fenêtre. Cette dernière précaution était cependant bien inutile; car, même si la croix de fer eût été descellée, cette lucarne aurait été trop exiguë pour livrer passage au prisonnier.

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