‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 54 sur 85 · EXPLICATION · texte numérisé non relu

EXPLICATION

David Kérulaz se dirigea d’un pas ferme à travers le camp anglais sans paraître s'apercevoir de la pluie qui tombait à torrents ct qui ruisselait sur ses vêtements de laine.

Il n'avait pas à craindre les sentinelles réfugiées sous leurs abris de branchages, et 11 n’eut besoin de prendre aucune précaution pour sorlir des lignes anglaises.

Il traversa le village de l’Ange-Gardien silencieux et désert, el arriva enfin sur le bord de Îa rivière de Montmorency, qu'il passa résolument à la nage.

Arrivé près du camp de M. de Lévis, 1l se dirigea vers un petit bois de peupliers où était installé un détachement de Canadiens dont il se fit aisément reconnaitre.

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une gorgée de rhum et se remit courageusement en route dans la direction de Québec.

Ainsi qu'il l’avait dit à Jean d’Arramonde, David Kérulaz avait quelques raisons de redouter de traverser la ville, et il n’était pas fâché de profiter d’une nuit d'orage pour accomplir sa mission.

En effet, son aventure avec l'intendant Varin avait eu les conséquences que M. de Montcalm redoutait. |

On se rappelle l'expédition infructucuse que M, Varin avait faite un matin à la grotte du Trappeur, la colère qu’il avait ressentie en se voyant si audacieusement joué et la résolution qu'il avait prise de se venger de David Kérulaz.

Quelques heures après cet événement, le commis Godard s'était présenté à l'Auberge de France, située sur le quai, et où David avait l'habitude de descendre lorsqu'il venait vendre à Québec ses peaux de martre et de castor.

Godard trouva le chasseur de bisons attablé dans là grande salle de l’auberge avec ces mêmes euvriers du père Dervieux qui l’avaient aidé les nuits précédentes à duper lintendant.

Il s’approcha de lui et lui dit que M. Varin désirait lui parler.

David s’empressa de suivre le commis. Il pensa que l’intendant voulait sans doute recommencer ses promenades nocturnes à la grotte du Trappeur, et que c’élait pour cette raison qu’il le faisait demander.

Mais, dès qu’il se trouva en présence de M. Varin, il comprit que ce dernier avait découvert la ruse et

approfondi à ses dépens les mystères de la caverne.

Pâle, écumant de rage, l’intendant s’avança vers lui en le menaçant du poing.

« Misérable !..,. commencça-t-il.

— Ah! pardon, monsieur l’intendant, interrompit David d’une voix dure et en relevant la tête: si nous commençons par les gros mots, Je vous préviens que nous irons vile et que je ne resterai pas en arrière... Ainsi, si vous avez quelque explication à me demander, veuillez le faire tranquillement; je serais désolé vraiment d’être obligé de vous manquer de respect.

— Osez-vous bien parler de respect, drôle, lorsque vous vous êtes Joué si effrontément de moi ? »

David Kérulaz croisa ses bras robustes :

€ Ainsi, dit-il, c’est une explicalion que vous désirez? Eh bien! soit, je vous la donnerai; car, en vérité, depuis deux mois J'étouffe de ne pouvoir dire ce que j'ai sur le cœur ! »

Le commis Godard s'était glissé derrière une pelite table chargée de cartons et suivait cette scène d'un œil curieux et attentif.

« Vous diles que je me suis joué de vous, monsieur Varin ? reprit David en écrasant l’intendant de son hautain regard d’honnête homme. Mais il me semble que vous m'avez donné l'exemple le jour où vous avez fait emprisonner mon frère pour un vol dont il était innocent, alors que vous saviez bien qu'il n’y avait pas d'autre coupable que vous .:.. Ce jour-là, lequel de nous deux a tenté de duper l’autre ? » |

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Varin fi: un soubresaut et frissonna des pieds à la Lôte; ses poings se serrèrent avec lant de force que le dessus de ses mains devint violet.

IL voulut se précipiter sur une sonnette et peutètre faire bâtonner, par ses gens, Le hardi Canadien.

Mais David posa sur l'épaule de l’intendant une de ses larges mains et le força à rester en place.

Derrière les cartons qui le cachaient, le commis Godard paraissait se divertir beaucoup. Sa fisure, avilie par une expression plate et servile, s’animait maintenant d'un rire étrange ; ses petits veux brilluent. Il paraissait se réjouir de la situation critique où se trouvait son patron, dont il supportait depuis si longtemps la morgue et les duretés.

Je ne veux pas me faire votre Juge, monsieur Varin, reprit David en accentuant ses paroles. cela ne me regarde pas; Je n’ai pas de comples à vous demander et j'espère bien que d’autres plus puissants que moi se chargeront un Jour de cette besogne. Je ne vous parle que de ce qui nous concerne, mon frère et moi... Je dis que vous avez volé la caisse de l'armée, je dis que vous avez fait tomber injustement les soupçons sur mon pauvre frère et J'ajoute que j'en «a des preuves si certaines que, si Je les produisais, vous pourriez bien aller aux galères, tout intendant que vous êtes... Mais soyez tranquille, il me suffit que mon frère soit libre et que vous ayez restitué à la caisse l'argent volé. Le reste regarde Dieu et votre conscience... Si vous en avez... Seulement, faites bien attention à ne pas m'inquiéter et à ne pas faire allusion à ce qui s’est passé à la grotte de l’anse du Foulon! Nous sommes quittes, monsieur

l'intendant; comprenez-moi bien et n'essayez pas de vous venger de moi autrement. J'en jure Dicu, si mon bras à été assez fort pour soulever l'arbre que les Hurons, vos complices, avaient jeté sur le passage de M. de Montcalm, il sera encore assez vigoureux, je l’espère, pour vous écraser comme un hideux insecte !... »

David fit peser son poing sur l'épaule de M. Varin, comme s’il eût voulu lui prouver qu’il lui en coûterait peu pour mettre sa menace à exécution; puis il Lotirna sur ses talons et se dirigea vers la porte.

« À moi! à moi! » s'écria l’intendant d'une voix étranglée.

Godard sortit aussitôt de derrière ses cartons et quatre ou cinq commis et domestiques parurent en même Lemps, coupant la retraite au chasseur canadien. |

« Cet homme m'a insulté, emparez-vous de lui! poursuivit Varin écumant de colère. C’est un misérable, un voleur !... »

Les cris qu’il poussait firent encore accourir plusieurs agents aux vivres qui flânaient dans l’antichambre voisine.

« Mettez-lui Ia main au collet, continua l’intendant qui redoublait de rage et d’audace à mesure qu’il se sentait mieux soutenu; ne le lâchez pas, je veux en faire un exemple, un exemple terrible !.… Ah! le maraud! le gredin!.. »

Une dizaine de commis et de valets s'étaient jetés sur le chasseur et le maintenaient en s’accrochant à ses vêtements,

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Varin, en voyant David ainsi réduit à l’impuissance, eut une lâche inspiration.

Saisissant la canne qu’un de ses agents tenait à la main, il la leva sur le chasseur de bisons.

Celui-ci devint pâle.

Un éclair rapide traversa ses yeux noirs.

Il donna deux vigoureux coups d'épaule et envoya les dix hommes qui le tenaient rouler dans les coins de la salle; puis, arrachant le bâton des mains de Varin terrifié, 1l lui en asséna un coup furieux sur les épaules.

Varin poussa un cri de douleur et tomba lourdement sur le carreau de la salle, ses grosses mains en avant.

Alors David gagna tranquillement la porte, sans que personne osàt l'arrêter, et sortit de l'hôtel de l'intendance.

Quelques heures après, 1l fut prévenu qu'un mandat d’'arrêl avait été décerné contre lui par le grand prévôt pour avoir insullé et battu un foneionnaire de l’armée.

Le séjour de la ville lui était interdit ; 11 ne put davantage se réfugier à la ferme du père Dervieux, car il craignait d’aturer sur le pauvre vicillard et sur Marthe la vengeance de l’intendant Varin.

Il prit donc le parti de regagner le camp et alla sur-le-champ raconter à M. de Montcalm ce qui venait de lui arriver.

Le général fronça le soureil et commença par reprocher au Canadien l’acte de violence qu'il avait commis sur la personne de l’intendant,.

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David écouta les yeux baissés les remontrances de M. de Montcalm.

« Oui, dit-il enfin avec une expression à la fois contrite et malicieuse, je comprends bien, monsieur le marquis. Battre un intendant! c’est fort mal de la part d’un pauvre homme tel que moi... J’ai peutêtre mérité la corde. »

Il se mordit les lèvres, hésita, puis, avec une sorte d’élan :

« Mais si vous saviez comme cela m'a soulagé ie cœur!... » s'écria-t-1l.

Le marquis de Montcalm ne put s'empêcher de sourire de cet aveu du rusé Canadien.

« En attendant, dit-il, il faut te cacher. Plus tard, j'espère bien qu’on réglera les comptes de chacun et que l’on répartira impartialement la corde entre tous ceux qui l’ont méritée. »

David Kérulaz se mit à rire, et, quittant le géncral, il alla rejoindre les volontaires canadiens dans un petit bois placé près de la rivière Montmorency, où ils avaient établi leur campement.

Au milieu de ces hommes qui lui étaient dévoués jusqu’à la mort, il pouvait braver la colère de Varin.

Le jour de la bataille de Montmorency, David fit des prodiges d’adresse et de courage.

Suivi de ses camarades, tous excellents tireurs comme lui, il alla se poster sur la lisière du bois, tuant un à un les artilleurs anglais dont la batterie était située de l’autre côté de la rivière.

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