‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 56 sur 85 · RE · texte numérisé non relu

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« Ouvre l'œil, David; je crains bien que quelqu'un ne t'en veuille à mort.

— Vraiment! Eh! je ne pensais pas avoir d'autre ennemi en ce moment que ce morceau de cheval ou de chien qui refuse obstinément de se laisser avaler !

— Ne plaisante pas, c’est sérieux. Depuis plusicurs jours, des gens de mauvaise mine et qui semblent armés jusqu'aux dents sous leurs maneaux rôdent autour de mon auberge. L’un d’eux vient souvent s'asseoir à cette même place où tu es et demande de tes nouvelles avec un intérêt qui me parait suspect. Enfin, l’autre jour, poursuivit l’aubergiste en hésitant, on m’a promis deux mille écus si Je te livrais.

— Par saint Yves! ma tête vaut plus que je ne croyais !... Deux mille écus!... sais-tu que c’est un joli denier?

— Te voilà prévenu; prends tes précautions et ne l'attarde pas trop longlemps ici.

— Merci, Jean-Baptiste, je profitcerai de ton avis, dit David en serrant la main de l’hôtelier... Mais, en vérité, si Je m'attarde chez toi, tu n’en pourras accuser que ce pain qui est plus dur qu’une pierre, et ce rôti sans nom qui semble découpé dans la peau d’un bison.

— Hélas ! mon pauvre David, nous ne mangeons pas autre chose depuis deux mois. On dit même que bientôt nous n’aurons plus rien à nous mettre sous la dent... à mo s toutefois que les intendants et les accapareurs de blé ne se décident à ouvrir leurs greniers.

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David Kérulaz se leva, et prenant congé de l’aubergiste :

« Adieu, Jean-Baptiste, lui dit-1l, espérons qu'il viendra des temps meilleurs... »

Le chasseur de bisons sortit de l'auberge et se remit courageusement en route sous la pluie battante.

I avait fait à peine dix pas dans la ruelle étroite qui conduisait au quai du Saint-Laurent, quand, lout à coup, 1l se sentit aveuglé par un large man- Lau qu'une main invisible lui jeta sur la tête et sur les épaules.

Il essaya de se dégager, mais au même instant un lasso s’enroula autour de ses jambes et le fit trébucher. I tomba.

Cette attaque avait été si soudaine et si bien conduite que, malgré sa vigueur et son adresse, le chasseur de bisons sentit que la résistance serait inutile.

Au bout de quelques instants de lutte, 1l fut réduit à l'impuissance et garrolté avec de solides courroies.

Puis ceux qui l’avaient fait prisonnier le prirent par les épaules et par les jambes et l'emportèrent dans une direction inconnue,

Toutefois, malgré la rapidité avec laquelle cette scène s'était passée, l’hôtelier de l'Auberge de France avait entendu le bruit de la lutte.

Il comprit aussitôt que son ami David était tombé dans le piège dont il avait essayé de le préserver. Re sentant trop faible pour l’arracher des mains des hommes vigoureux qui l’emportaient, il voulut du

moins savoir ce qu’on allait faire de son malheureux ami et se mit à suivre à distance le groupe qui s'éloignait.

Ce groupe s'arrêta devant la prison de la ville.

L’aubergiste se rapprocha. Il entendit le greffier ouvrir le judas de la grande porte et parlementer quelques instants avec celui qui semblait être le chef de la troupe.

Et les paroles suivantes parvinrent à son oreille :

« Par ordre du grand-prévôt, je vous remets cet homme... Vous m'en répondez sur votre lêle. »

La porte roula sur ses gonds, puis se referma avec un bruit strident,

Les cinq hommes qui portaient David avaient pénétré avec lui dans la prison.

Les autres s’éloignèrent, et l’aubergiste collé contre la muraille entendit l’un d’eux s'écrier en se frottant les mains :

@ Vrai Dieu ! M. Varin sera content ; nous avons bien sagné notre argent !... »

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