L'INVASION
Des files d'hommes, noires et pressées, semblaient sortir des entrailles mêmes de la terre.
Ces masses indécises s’agitaient confusément dans l’ombre. On entendait un léger cliquetis, des murmures sourds, comme si ces hommes avaient mis la main devant leur bouche pour s’appeler.
Semblable à quelque procession fantastique, la file sombre se déroulait lentement dans la plaine, où elle formait déjà un immense demi-cercle.
Cet étrange défilé dura jusqu’au jour.
Les premières lueurs du soleil levant se glissaent à peine à travers les vitres ternies dé la petite salle où se trouvaient le père Dervieux et David Kérulaz, lorsque tout à coup une fusillade, qui éclata à peu de distance, fit tressaillir les deux hommes.
David se leva tout pâle et interrogea le Canadien du regard,
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« On attaque encore le poste de lanse du Foulon! » s’écria-t-il.
Il franchit d’un bond le seuil de la porte et s'élança dans les champs voisins.
Quelques instants après, le père Dervieux entendit sur le pavé de la cour le piaffement d’un cheval.
JL sortit aussitôt.
David Kérulaz avait jeté une couverture sur les reins d’un des chevaux de la ferme; il lui avait passé une bride dans la bouche.
« Ah! s'écria-t-il d’une voix éclatante, tout est perdu! Les Anglais ont débarqué, ils sont dans la plaine, ‘ils débouchent par le souterrain qui conduit au Saint-Laurent... Je cours prévenir M, de Montcalm... Je vous laisse Marthe. Adieu! »
Et, assénant de furieux coups de talon dans le ventre du cheval, David Kérulaz partit à fond de train dans la direction de Québec.
Le père Dervieux fit, à son tour, quelques pas hors de la ferme.
Le spectacle qu’il aperçut le glaça de stupeur.
Derrière la falaise, dont les crûtes dentelées se dessinaient nettement, les premiers rayons du soleil venaient de percer les brumes épaisses qui flottaient au-dessus du Saint-Laurent.
Cette lumière, glissant obliquement dans la grande plaine coupée çà et là de rares bouquets de bois, éclairait une ligne qui se dressait au loin comme un mur partagé en trois tronçons presque égaux.
Cette ligne était colorée en rouge; on 3 voyait briller des lueurs d'acier.
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La fusillade avait cessé.
Le vieux paysan joignit les mains. Des larmes de douleur coulèrent sur ses joues, Instinctivement il tourna la tête, cherchant à l'horizon si l’armée française n'apparaissait pas et ne venait pas arrêter l'ennemi dans sa marche.
Mais la plaine se déroulait muette et déserte, Tout au loin, les rayons du soleil faisaient étinceler, comme des miroirs argentés, les toits métalliques de Québec encore endormi,
Soudain le vieillard s'entendit appeler.
Il se retourna,
Un jeune homme, les vêtements en désordre, le visage noir de poudre, tête nue et tenant à la main une épée brisée, se présenta devant lui.
C'était Gaston de Saint-Preux.
« Comment sont-ils arrivés 1à°? s’écria le Jeune homme tout haletant de la course qu’il venait de faire. Il y a deux jours, nous les avons culbutés; le passage de l’anse du Foulon est impraticable. Lorsque le soleil s’est levé, ils étaient déjà en ligne, formés en bataille... Ils semblaient sortir de terre comme des démons... Nous avons échangé avec eux quelques coups de fusil... Mais onne pouvait songer à les arrêter ; 1ls sont maintenant plus de cinq mille. Je me replie sur Québec pour donner l'alarme.
— David Kérulaz vient de courir prévenir M. de Montcalm.
— Alors tout n’est peut-être pas perdu, dit Saiut- Preux. Je vais au-devant de M. de Montcalm, je me Joindrai à son avant-garde, La bataille qui va s’engager sera lerrible et décisive! »
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