‹ Le grand vaincu [microforme]Chapitre 75 sur 85 · LES SS AS · texte numérisé non relu

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Gaston de Saint-Preux alla rejoindre ses hommes qui l’attendaient massés à quelques pas de là, dans le chemin creux qui longeait la falaise.

Un désespoir sombre et muet se lisait sur le visage de ces soldats, qui, deux jours auparavant, avaient si victorieusement rejeté dans le Saint-Laurent l’invasion anglaise.

Le bruit de leurs pas s’éteignit dans l’éloignement. Tout retomba dans le silence.

Le vieux Canadien revint vers la ferme et rentra dans la petite salle où il avait passé la nuit avec David Kérulaz.

Il aperçut alors devant lui Marthe, que le bruit de la fusillade lointaine avait éveillée.

La jeune fille avait voulu, elle aussi, s’élancer vers la porte de la ferme; mais ses forces l'avaient trahie et elle était retombée dans le grand fauteuil de chêne, près de l’âtre,

Sa tête päle et échevelée sortait avec une blancheur de cire du manteau sombre de David qu'elle avait gardé sur ses épaules.

« Qu’y a-t-il, mon père? Où est David? demanda Marthe anxieuse. Pourquoi ces coups de fusil ?

— Hélas! voici de tristes nouvelles ! dit le vieil: lard avec une émotion poignante. Les Anglais ont réussi à débarquer; leur armée s’avance vers Québec. Bientôt nous les verrons passer près d'ici.

— O mon Dicu ! mon Dieu! s’écria Marthe. — Et David? reprit-elle après une pause, en relevant sur son père ses yeux baignés de larmes.

— Îla pris un des chevaux de la ferme et a galopé vers Québec pour avertir M. de Montcalm.

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Ah! j'ai vécu trop vieux! » s’écria le fermier dont un sanglot souleva la poitrine.

Et retombant sur son escabeau, serrant entre ses deux mains son visage ridé et brûlé par le soleil, le malheureux vieillard se mit à pleurer silencieusement.

« Mon père, ayons confiance, dit Marthe, qui, essuyant ses larmes, s’efforça de consoler le vieux fermier avec des paroles douces et tremblantes. Dieu ne peut noüs abandonner. M. de Montcalm battra cette fois encore les Anglais. [lsauvera notre pays! Non, Dieu ne voudra pas que nous soyons Anelais..… »

Il y eut un long silence.

Le vieux Canadien demeurait toujours accablé dans sa douleur muette. Marthe, les mains croisées sur sa poitrine, levait ses beaux yeux innocents vers le ciel qu’elle semblait implorer pour le salut de la Nouvelle-France.

Au bout d’une heure environ, un bruit étrange vint frapper leur oreille.

Gétaient les accents d’une musique bizarre, aiguë, qui avait quelque chose de surnaturel. On aurait dit les glapissements inarticulés d’une troupe d'oiseaux de proie auxquels un tambourin assourdi donnait un rythme lent.

« Les voilà! » dit le père Dervieux.

Marthe fit un effort, se leva et vint près de lui. Leurs visages anxieux de curiosité et de douleur demeurèrent collés aux petits carreaux de la fenêtre.

Les sons de cette singulière musique devinrent plus aigus et plus déchirants. À ce bruit se mêla le

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grand brouhaha d’une troupe nombreuse marchant d’un pas pressé.

Ce bruit était sourd, car l’armée anglaise s’avançait dans des terres détrempées par les pluies des jours précédents.

La première troupe qui: parut était composée d'Écossais aux jambes nues, ceints de leurs plaids multicolores, leur large claymore battant leur cuisse avee un mouvement cadencé.

C'était le bruit de leur musique de guerre qui était parvenu jusqu’à la ferme de Sillery. Une dizaine de soldats marchant devant soufflaient dans des cornemuses, tandis que d’autres frappaient sur de petits tambourins suspendus à leur ceinture.

Ces Écossais allaisnt un peu en désordre, comme un corps d’éclaireurs.

Mais, à une centaine de pas d’eux, on vit apparaîre une ligne écarlate qui s’étendait très loin dans la plaine en affectant une forme concentrique.

Cette ligne marchait d’un pas grave et mesuré. Le vieux fermier la compara à une faux immense qui se serait avancée au milieu de ses prés et de ses moissons. Et c'était bien, en effet, une formidable faux d'acier qui, dans peu d'instants, hélas ! allait trancher les liens séculaires qui unissaient le Canada à la vieille France!

« Voilà l'invasion! » dit le père Dervieux d’une voix grave.

Et il montra ces cinq mille hommes marchant comme une muraille de fer contre Québec sans défense,

L'armée anglaise passa, gardant sa ligne inflexible

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où les hauts bonnets des grenadiers dessinaient seuls quelques irrégularités.

On vit défiler des canons, des munitions, des caissons d'artillerie.

Puis ce fut tout.

Le silence se rétablit plus profond, plus solennel encore. On n’entendit plus autour de la ferme que le gazouillement des oiseaux que l'air frais du matin

: venait d’éveiller et qui se poursuivaient joyeusement

de branche en branche dans les hauts peupliers et dans les bosquets de.chênes verts.

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