‹ Le grand voyage du pays des HuronsChapitre 15 sur 57 · PRE · texte numérisé non relu

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mer, le reste sont montagnes hautes esleuées , où 11 y a peu de terre, mais force rochers et sables remplis de bois, comme Sapins et Bouleaux, puis vne petite prairie et forest auprés, tout ioignant la petite Isle de rochers, à main droicte tirant à Kebec, est la belle riuiere du Saguenay , bordée des deux costez de hautes et steriles montagnes , elle est d’vne profondeur incroyable, comme de 150.ou 200.brasses, elle contient de large demie-lieuë en des endroicts, et vn quart en son entrée, où il ya vn courant si grand, qu’il est trois quarts de marée couru dedans la riuière qu'elle porte encore dehors, c’est pourquoy on apprehende grandement, ou que son courant ne reiette et empesche d’entrer au port, ouque la forte marée n’entraisne dans la riuiere, comme il est vne fois àrriué à Monsieur de Pontgraué, lequel s’y pensa perdre, à ce qu'il nous dit, pour ce qu'iln'y peut prendre fonds, ny ne sçauoit comment en sortir, ses anchres ne lui seruans de rien, ny toutes les industries humaines, sans l’assistance particuliere de Dieu, qui seul le sauua, et [| empescha de briser son infortuné nauire.

À la rade de Tadoussac , au lieu appelé la Poincte aux Vaches, estoit dressé au haut du mont, vn village de Canadiens, fortifié à la façon simple et ordinaire des Hurons , pour crainte de leurs ennemis. Le nauire y ayant ietté l’anchre, attendant le vent et la marée propre pour entrer au port ie descendis à terre, fus visiter le village, et entray dans les cabannes des Sauuages , lesquels ie trouuay assez courtois, m’asseant par-fois auprés d'eux , ie prenois plaisir à leurs petites façons de faire, et à voir trauailler les femmes, les vnes à matachier et peinturer leurs robes, et les

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autres à coudre leurs escuelles d’escorces], et faire plusieurs autres petites ioliuetez auec des poinctes de porc-espics, teintes en rouge cramoisi. À la verité ïe trouuai leur manger maussade et fort à contre-cœur, comme n’estant accoustumé à ces mets sauuages, quoy que leur courtoisie et ciuilité non sauuage m'en offrit, comme aussi d’vn peu d’eau de riuiere à boire, qui estoit là dans vn chaudron fort mal net, de quoy ie les remerciay humblement. Apres, ie m'en allay au port par le chemin | de la forest, auec quelques Fran- 48 çois que i’auois de compagnie : mais à peine y fusmesnous arriuez, et entrez dans nostre barque, qu'il pensa nous y arriuer quelque disgrace. Ce fut que le principal Capitaine des Sauuages , que nous nommons la Forière , estant venu nous voir dans nostre barque, et n’estant pas content du petit present de figues que nostre Capitaine luy auoit faict au sortir du vaisseau, :1 les ietta dans la riuiere par despit, et aduisa ses Sauuages d’entrer tous fil-à-fil dans nostre barque, et d’y prendre et emporter toutes les marchandises qui leur faisoient besoin , et d’en donner si peu de pelleteries qu’ils voudroient, puis qu’on ne l’auoit pas contenté. lis y entrerent donc tous auec tant d’insolence et de brauade, qu’ayans eux-mesmes ouuert lescoutille, et tiré hors de dessous les tillacs ce qu’ils voulurent, ils n’en donnerent pour lors de pelleterie qu’à leur volonté , sans que personne les en peust empescher ou resister. Le mal pour nous fut d’y en auoir trop laissé entrer à la fois, veu le peu de gens que nous es tions, car nous n’y estions lors que six ou sept, le reste de l’equipage ayant esté enuoyÿé ailleurs : c’est ce qui fit || filer doux à nos gens , et les laisser ainsi 49

faire , de peur d’estre assommez où iettez dans la riuière, comme ils en cherchoïent l’occasion , où quelque couuerture honneste pour le pouuoir librement faire sans er estre blasmez.

Le soir, tout nostre equipage estant de retour , les Sauuages ayant crainte, où marris du tort qu’ils auoient faict aux François, tindrent conseil éntr’eux, et aduiserent en quoy et de combien ils les pouuoient auoir trompez, et s’estans cotisez apporterent autant de pelleteries, et plus que ne valloit le tort qu’ils auoient faict, ce que l’on receut , auec promesse d’oublier tout le passé, et de continuer tousjours dans l'amitié ancienne, et pour asseurance et confirmation de paix, on tira deux coups de canon, et les fit-on boire vn peu de vin, ce qui les contenta fort, et nous encor plus : car à dire vray, oncraint plus de mescontenter les Sauuages, qu’ils n’ont d’offenser les Marchands.

Ce Capitaine Sauvage m’importuna fort de luy donner nostre Croix et nostre Chapelet, qu’il appeloit Igsus (du nom mesme qu’ils appellent le Soleil) pour pendre à son col ; mais ie ne pus lui accor- || der, pour estre en lieu où ie n’en pouuois recouurer un autre. Pendant ce peu de iours que nous fusmes là, on pescha grande quantité de Harengs et des petits Oursins, que nous amassions sur le bord de l’eau, et les mangions en guise d’Huitres Quelques-vns croyent en France que le Hareng frais meurt à mesme temps qu’il sort de son element, ren ay veu neantmoins sauter vifs sur le tillac vn bien peu de temps, puis mouroient ; les Loups marins se gorgeoient aussi par-fois en nos filets des Harengs que nous y prenions, Sans les en pouuoir empescher , et estoient si fins et si ru-:

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