ANS
sez, qu’ils sortoient par-fois leurs testes hors de l’eau, pour se donner garde d’estre surpris, et voir de quel costé estoient les pescheurs, puis rentroient dans l’eau, et pendant la nuict nous oyons souuent leurs voix, qui ressembloient presqu’à celles des Chats huans (chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dict et escrit que les poissons n’auoient point de voix).
Proche de là, sur le chemin de Kebec, et l'Isle aux Allouettes, ainsi nommée, pour le nombre infiny qui s'y trouue par-fois. l’en ay eu quelques-vnes en vie, || elles ont leur petit capuce en teste comme les nostres, mais elles sont vn peu plus petites, et de plumage vn peu plus gris et moins obscur, mais le goust de la chair en est de mesme. Cette isle presque couuerte, pour la pluspart, que de sable, qui faict que lon en tue vn grand nombre d’vn seul coup d’arquebuse : car donnant à fleur de terre, le sable en tue plus que ne faict la poudre de plomb, tesmoin celuy qui en tua trois cens et plus d’vn seul coup.
Sur ce mesme chemin de Kebec, nous trouuasmes aussi en diuers endroicts plusieurs grandes troupes de Marsouins, entierement et parfaictement blancs comme neige par tout le corps, lesquels proche les vns desautres, se ioüoyent, et se sousleuant monstroient ensemblement vne partie de leurs grands corps hors de l’eau, qui est, à peu prés, gros comme celuy d’vne vache, et long à proportion, et à cause de cette pesanteur, et que ce poisson ne peut seruir que pour en tirer de l’huile : l’on ne s'amuse pas à cetté pesche, partout ailleursnous n’en auons point veu de blancs ny de si gros : car ceux de la mer sont noirs, bons à manger, et beau-|| coup plus petits. Il y a aussi en
ss)
UT me
chemin des Echos admirables, qui repetent et sonnent tellement les paroles, et si distinctement, qu’ils n’en obmettent vne seule syllabe, et diriez proprement que ce soient personnes qui contrefont ou repetent ce que vous dites et chantez.
Nous passasmes apres, 1oignans l'Isle aux Coudres, laquelle peut contenir enuiron vne lieuë et demie de long, elle est quelque peu vnie, venant en diminuant par les deux bouts, assez agreable, à cause des bois qui l’enuironnent, distante de la terre du Nord d’enuiron demye lieuë. De l’Isle aux Coudres, costoyans la terre, nous fusmes au Cap de Tourmente, distant de Kebec sept ou huict lieuës : Il est ainsi nommé, d'autant que pour peu qu’il fasse de vent la mer s'y esleue comme si elle estoit pleine, en ce lieu l'eau commence à estre douce, et les Hyuernaux de Kebec y vont prendre et amasser le foin en ces grandes prairies (en la saison) pour le bestail de l’habitation. De là nous fusmes à l’Isle d'Orleans, où il y a deux lieuës, en laquelle du costé du Su, ya nombre d’Isles qui sont basses, couuertes d'arbres, et fort agreables, remplies || de grandes prairies et force gibier, contenans les vnes enuiron deux lieuës, et les autres vn peu plus ou moins. Autour d’icelles y a force rochers et basses, fort dangereuses à passer, qui sont esloignées enuiron de deux lieuës de la grand’terre du Su. Ce lieu est le commencement du beau et bon pays de la grande riuiere. Au bout de l'Isle il y a vn saut ou torrent d’eau, appellé de Montmorency, du costé du Nord, qui tombe dans la grand'riuiere, auec grand bruit et impetuosité. Il vient d’vn lac qui est quelques dix ou douze lieuës dans les terres, et descend de dessus
Re et vne coste qui a prés de 25. toises de haut, au dessus de laquelle la terre est vnie et plaisante à voir, bien
‘que dans le pays on voye des hautes montagnes qui. paroissent, mais esloignées de plusieurs lieuës.
|| De Kebec, demeure des François, et des Peres Recollets. 54.
CuapiTRE III.
Sr l'Isle d'Orleans nous voyons à plein Ke- & bec deuant nous, basty sur le bord d'vn destroit, de la grande riuiere Sainct Lau- A rent, qui n'a en cet endroict qu'enuiron vn bon quart de lieuë de largeur, au pied d'vne montagne, au sommet de laquelle est le petit fort de bois, basty pour la deffence du pays, pour Kebec, ou maison des Marchands : il est à present vn assez beau logis, enuironné d’vne muraille en quarré, auec deux petites tourelles aux coins que l’on y a faictes depuis peu pour la seureté du lieu. Il y a vn autre logis au dessus de la terre haute, en lieu fort commode, où l'on nourrit quantité de bestail qu'on y a mené de France, on y seme aussi tous les ans force bled d'Inde et des pois que l’on traicte par apres aux Sauuages pour des pelleteries : Le vis en cedesert vn ieune | pom- 55 mier, qui y auoit esté apporté de Normandie, chargé de fort belles pommes, et des ieunes plantes de vignes qui y estoient bien belles, et tout plein d’autres peti-
AE Te UE
tes choses qui tesmoignoient la bonté de la terre. Nostre petit couuent est à demye lieuë de là, en vn tresbel endroict, et autant agreable qu’il s'en puisse trouuer, proche vne petite riuiere, que nous appellons de Sainct Charles, qui a flux et reflux, là où les Sauuages peschent vne infinité d’anguilles en Automne, et les François tuent le gibier qui y vient à foison: les petites prairies qui la bordent sont esmaillées en Esté de plusieurs petites fleurs, particulierement de celles que nous appellons Cardinales et des Mattagons, qui portent quantité de fleurs en vne tige, qui a prés de six, sept et huict pieds de haut, et les Sauuages en mangent l'oignon cuit sous la cendre qui est assez bon. Nous en auions apporté en France, auec des plantes de Cardinales, comme fleurs rares, mais elles n'y ont point profité, ny paruenu à la perfection, comme elles sont dans leur propre climat et terre natale. Nostre jardin et verger est aussi tres- || beau, et d'vn bon fond de terre; car toutes nos herbes et racines y viennent tres-bien, et mieux qu’en beaucoup de jardins que nous auons en France, et n’estoit le nombre infiny de Mousquites et Cousins qui s'y retrouuent, comme en tout autre endroict de Canada pendant l'Esté, ie ne sçay si on pourroit rencontrer vne plus agreable demeure : car outre la beauté et bonté de la contrée auec le bon air, nostre logis est fort commode
pour ce qu’il contient, ressemblant neantmoins plus-
tost à vne petite maison de Noblesse des champs, que non pas à vn Monastère de Frères Mineurs, ayans esté contraincts de le bastir ainsi, tant à cause de nostre pauureté, que pour se fortifier en tout cas contre les Sauuages, s’ils vouloient nous en dechasser. Le corps