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70 sec ils faisoient || du feu pour faire chaudiere. Mais
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il faut noter que tout bois n’est propre à en tirer du feu, ains de particulier que les Sauuages sçauent choisir. Or, quand ils auoient de la difficulté d’en tirer, ils demincoient dans ce trou vn peu de charbon, ou vn peu de bois sec en poudre qu'ils prenoient à quelque souche : s’ils n’auoient vn baston large, comme 1’ay dict, ils en prenoient deux ronds, et les lioient ensemble par les deux bouts, et estans couchez le genoüil dessus pour les tenir, mettoient entre-deux la poincte d’vn autre baston de ce bois, faict de la façon d’vne nauette de tissier, et le tournoient par l’autre bout entre les mains, comme ay dict.
Pour reuenir donc à nostre voyage, nous ne faisions chaudiere que deux fois le iour, et n’en pouuant gueres manger à la fois, pour n’y estre encore accoustumé, 1l ne faut pas demander si ie patissois grandement de necessité plus que mes Sauuages, qui estoient accoustumez à cette maniere de viure, ioint que petunant assez souuent durant le iour, cela leur amortissoit la faim.
L’humanité de mon hoste estoit remarquable, en ce que n'ayant pour toute cou- || uerturequ’vne peau d’Ours à se couurir, encore m’en faisoit-il part quand il pleuuoit la nuict, sans queie l’en priasse, et mesme me disposoit la place le soir, où ie deuois reposer la nuict, y accommodant quelques petits rameaux, et vne petite natte de jonc qu’ils ont accoustumé de porter quant-et-eux en de longs voyages, et compatissant à ma peine et foiblesse, il m'exemptoit de nager et de tenir l’auiron, qui n’estoit pas me deschar-
ger d’vne petite peine, outre le seruice qu’il me faisoit de porter mes hardes et mon pacquetaux Saults, bien qu'il fust desia assez chargé de sa marchandise, et du Canot qu’il portoit sur son espaule parmy de si fascheux et penibles chemins.
Van iour ayant pris le deuant, comme ie faisois ordinairement, pendant que mes Sauuages deschargeoient le Canot, pource qu’ils alloient (bien que chargez) d’vn pas beaucoup plus viste que moy, et m'approchant d’vn lac, ie sentis la terre bransler sous moy, comme vne Isle flottante sur les eauës; et de faict, ie m'en retiray bien doucement, et allay attendre mes gens sur vn grand Rocher là auprés, de peur que quelque inconuenient ne m’arri- || uast : 72 il nous falloit aussi par-fois passer par de fascheux bourbiers, desquels à toute peine pouuions-nous retirer, et particulierement en vn certain marais joignant vn lac, où l'on pourroit facilement enfoncer iusques par-dessus la teste, comme il arriua à vn François qui s'enfonça tellement, que s’il n’eust eu les jambes escarquillées au large, il eust esté en grand danger, encore enfonça-il iusques aux reins. On a aussi quelques-fois bien de la peine à se faire passage auec la teste et les mains parmy les bois touffus, où il s’y en rencontre aussi grand nombre de pourris et tombez les vns sur les autres, qu’il faut enjamber, puis des rochers, pierres, et autres incommoditez qui augmentent le trauail du chemin, outre le nombre infiny de Mousquites qui nous faisoient incessamment vne tres-cruelle et fascheuse guerre, et n’eust esté le soin que ie portois à me conseruer les yeux, par le moyen d'vne estamine que i’auois sur la face, ces mes-
chants animaux m’auroient rendu aueugle beaucoup de fois, comme on m'’auoit aduerty, et ainsi en estoitil arriué à d’autres, qui en perdirent la veuë par plu-
73 siursiours, tant leur picqueure et morsure est || venimeuse à l'endroict de ceux qui n’ont encore pris l'air du pays. Neantmoins pour toute diligence que ie pus apporter à m'en deffendre, ie ne laissay pas d’en auoir, le visage, les mains et les iambes offencés. Aux Hurons, à cause que le pays est descouuert et habité, il n’y en a pas si grand nombre, sinon aux forests et lieux où les vents ne donnent point pendant les grandes chaleurs de l’Esté.
Nous passasmes par plusieurs Nations Sauuages ; mais nous n’arrestions qu’vne nuict à chacune, pour tousiours aduancer chemin, excepté aux Epicerinys et Sorciers, où nous seiournasmes deux iours, tant Pour nous reposer de la fatigue du chemin, que pour traicter quelque chose auec cette Nation. Ce fut là où ie trouuay le Pere Nicolas proche le lac, où il m’attendoit. Cette heureuse rencontre et entre-veuë nous resiouyt grandement, et nous nous consolasmes auec quelques François, pendant le peu de seiour que nos gens firent là. Nostre festin fut d’vn peu de poisson que nousauions, et des Citroüilles cuittes dans l’eau, que ie trouuay meilleures que viande que i’aye iamais mangée, tant j’estois abbatu et extenué de ne- 1
74 cessité, || et puis fallut partir chacun separement à | l'ordinaire auec ses gens. Ce peuple Epicerinyen est ainsi surnommé Sorcier, pour le grand nombre qu'il y En a entr'eux, et des Magiciens, qui font profession de parler au Diable en des petites tours rondes et separées à lescart, qu'ils font à dessein, pour y receuoir
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les Oracles, et predire ou apprendre quelque chose de leur Maistre. Ils sont aussi coustumiers à donner des sorts et de certaines maladies, qui ne se guerissent que par autre sort et remede extraordinaire, dont il y en a, du corps desque's sortent des serpents et des longs boyaux, et quelquefois seulement à demy, puis rentrent, qui sont toutes choses diaboliques, et inventées par ces malheureux Sorciers : et hors ces sorts magiques, et la communication qu'ils ont auec les Demons, ie les trouuois fort humains et courtois.
Ce fut en ce village, où par mesgard, ie perdis, à mon tres-grand regret, tous les memoires que ravois faits, des pays, chemins, rencontres et choses remarquables que nous auions veuës depuis Dieppe en Normandie, iusques-là, et ne m'en apperceuz qu’à la rencontre de deux Canots || de Sauuages, de la Nation 75 du Bois : cette Nation est fort esloignée et dependante des Cheueux Releuez, qui ne couurent point du tout leur honte et nudité, sinon pour cause de grand froid et de longs voyages, qui les obligent à se seruir d'vne couuerture de peau. Ils auoient à leur col de petites fraises de plumes, et leurs cheueux accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint de diuerses couleurs en huile, fort ioliuement, les vnsestoient d'vn costé tout vert, et de l’autre rouge : autres sembloient auoir tout le visage couuert de passements naturels, et autres tout autrement. Ils ont aussi accoustumé de se peindre et matachier, particulierement quand ils doivent arriver, ou passer par quelqu’autre Nation, comme auoient faict mes Sauvages arriuans aux Squekaneronons : c’est pour ce suiect qu'ils portent de ces
peintures et de l'huile auec eux en voyageans, et aussi à cause des festins, dances, ou autres assemblées, afin de sembler plus beaux, et attirer les yeux des
regardans sur eux.
Vne iournée, apres auoir trouué ces Sauuages, nous nous arrestames quelque temps en vn village d'Algoumequins, et || y entendant vn grand bruit, ie fus curieux de regarder par la fente d’vne Cabane, pour sçauoir que c’estoit, là où ie vis au dedans (ainsi que l'ay veu du depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) vne quantité d'hommes, my-partis en deux bandes, assis contre terre, et arrangez des deux costez de la Cabane, chaque bande auoit deuant soy vne longue perche plate, large de trois ou quatre doigts, et tous les hommes ayans chacun vn baston en main, en frappoient continuellement ces perches plates, à la cadence du son des Tortuées, et de plusieurs chansons qu'ils chantaient de toute la force de leur voix. Le Loki ou Medecin, qui estoit au haut bout auec sa grande Tortuë en main, commencoit, et les autres à pleine teste poursuyuoient, et sembloit vn sabbat et vne vraye confusion et harmonie de Demons. Deux femmes cependant tenoient l'enfant tout nud, le ventre en haut proche d'eux, vis-à vis du Loki, à quelque temps de là le Loki à quatre pattes, s’approchoïit de l'enfant, auec des cris et hurlemens comnie d’vn furieux Taureau, puis le souffloit enuiron les parties naturelles, et apres recommencoient || leur tintamarre et leur ceremonie, qui finit par vn festin qui se disposait au bout de la Cabane : de sçauoir que deuint l'enfant, et s’il fut guery ou non, ou si on y adiousta encore
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quelqu’autre ceremonie, ie n’en ay rien sceu depuis, pour ce qu’il nous fallut partir incontinent, apres auoir repeu, et vn peu reposé.
De cette Nation nous allasmes cabaner en vn village d’Andatahouats, que nous disons Cheueux ou Poil leué, qui s’estoient venus poser proche la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons et autres qui retournoient de la traicte de Kebec, et fusmes deux iours à traicter et negotier auec eux. Ces Sauuages, sont vne certaine Nation qui portent leurs cheueux releuez sur le front, plus droicts que les perruques des Dames, et les font tenir ainsi droicts par le moyen d’vn fer, ou d’vne hache chaude, ce qui n’est point autrement de mauuaise grace; ouy bien de ce que les hommes ne couurent point du tout leurs parties naturelles, qu’ils tiennent à descouuert, auec tout le reste du corps, sans honte ny vergongne; mais pour les femmes, elles ont vn petit cuir à peu près grand comme vne seruiette, ceint à l’entour || des reins, et descend iusques sur le milieu des cuisses, à la façon des Huronnes. Il y a vn grand peuple en cette Nation, et la pluspart des hommes sont grands guerriers, chasseurs et pescheurs. Je vis là beaucoup de femmes et filles qui faisoient des nattes de ioncs, grandement bien tissuës, et embellies de diuerses couleurs, qu’elles traictaient par apres pour d’autres marchandises, des Sauuages de diuerses contrées, qui abordoient en leur village. Ils sont errans, sinon que quelques villages d’entr'eux sement des bleds d’Inde, et font la guerre à vne autre Na-
‘tion, nommée Assitagueronon, qui veut dire gens de feu : car en langue Huronne 4ssista, signifie du feu,
et Eronon, signifie Nation. Ils sont esloignez d'eux d'enuiron deux cens lieuës et plus; ils vont par troupes en plusieurs regions et contrées, esloignées de plus de quatre cens lieues (à ce qu'ils m'ont dit) où ils trafiquent de leurs marchandises, et eschangent pour des pelleteries, peintures, pourceleines, et autres fatras.
Les femmes viuent fort bien auec leurs marys, et ont cette coustume auec toutes les autres femmes des peuples errans, que | lors qu'elles ont leurs mois, elles se retirent d’auec leurs marys, et la fille d’auec ses pere et mere, et autres parents, et s’en vont en de certaines Cabanes escartées et esloignées de leur village, où elles sejournent et demeurent tout le temps de ces incommoditez, sans auoir aucune compagnie d'hommes, lesquels leur portent des viures et ce qui leur est necessaire, iusqu’à leur retour, sielles-mesmes n’emportentsuflisamment pour leur proui sion, comme elles font ordinairement. Entre les Hurons, et autres peuples sedentaires, les femmes ny les filles ne sortent point de leur maison ou village, pour semblables incommoditez : mais elles font leur manger en de petits pots à part pendant ce temps-là, et ne permettent à personne de manger de leurs viandes et menestres : de sorte qu’elles semblent imiter les luisues, lesquelles s’estimoient immondes pendant le temps de leurs fleurs. Ie n’ay peu apprendre d’où leur estoit
arriué cette coustume de se separer ainsi, quoy que
ie Pestime pleine d’honnesteté.
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