‹ Le grand voyage du pays des HuronsChapitre 18 sur 57 · CHapiTRE III · texte numérisé non relu

CHapiTRE III

E lieu du Capde Victoireou de Massacre, 5 est à douze ou quinze lieuës au deçà de la À Riuiere des Prairies, ainsi nommée, pour

Z@) la quantité d’Isles plates et prairies agrea-

poissonneuses, et la chasse et l'air fort bons, ioint que pour la grandeur et profondeur de la riuiere, les barques y peuuent aller à la voile quand les || vents sont bons, et à faute de bon vent on se peut seruir d’auirons.

Pour reuenir donc au Cap de Victoire, la riuiere en cet endroict, n’a enuiron que demye lieuë de large, et dés l'entrée se voyent tout d’vn rang 6. ou 7. Isles fort agreables et couuertes de beaux bois ; les Hurons

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y ayans faict leur traite, et agreé pour quelques petits presens de nous conduire en leur pays le Pere Ioseph, le Pere Nicolas et moy, nous partismes en mesme temps auuec eux, apres auoir premierement inuoqué lassistance de nostre Seigneur, à cequ'il nous conduisist et donnast vn bon et heureux succez à nostre voyage, le tout à sa gloire, à nostre salut, et au bien et conuersion de ces pauures peuples.

Mais pour ce que les Hurons ne s'associent que cinq à cinq, ou six à six pour chacun canot, ces petits vaisseaux n'en pouuans pour le plus, contenir qu'vn dauantage auec leurs marchandises : il nous fallut necessairement separer, et nous accommoder à part, chacun auec vne de ces societez ou petit canot, qui nous conduisirent Iusques dans leur pays, sans nous plus reuoir en chemin que les deux premiers |[|iours que nous logeasmes auec le Pere Ioseph, et puis plus, iusques à plusieurs sepmaines apres nostre arriuée au pays des Hurons; mais pour le Pere Nicolas, ie le trouuay pour la premiere fois, enuiron deux cens lieuës de Kebec, en vne Nation que nous appellons Epicerinys ou Sorciers, eten Huron Squekaneronons.

Nostre premier giste fut à la riuiere des Prairies, qui est à cinq lieuës au dessous du Saut Saint Loüis, où nous trouuasmes desia d’autres Sauuages cabanez, qui faisoient festin d’vn grand Ours, qu’ils auoient pris et poursuiuy dans la riuiere, pensant se sauuer aux Isles voysines, mais la vitesse des Canots l'ataianit, et fut tué à coups de flesches et de massuë. Ces Sauuages en leur festin, et caressans la chaudiere, chantoient tous ensemblement, puis alternatiuement

d'vn chant si doux et agreable, que Î’en demeuray tout estonné, et rauy d’admiration : de sorte que depuis ie n'ay rien ouy de plus admirable entr’eux ; car leur chant ordinaire est assez mal-gracieux.

Nous cabanasmes assez proche d’eux, et fismes chaudiere à la Huronne, mais ie ne pû encore manger de leur Sagamité || pour ce coup, pour n'y estre pas accoustumé, et me fallut ainsi coucher sans souper, car ils auoient aussi mangé en chemin vn petit sac de biscuit de mer que ï’auois pris aux barques, pensant qu'il me deust durer iusques aux Hurons, mais 1ls n’y laisserent rien de reste pour le lendemain, tant ils letrouuerent bon. Nostre lict fut la terre nuë, auec vne pierre pour mon cheuet, plus que n’auoient nos gens, qui n’ont accoustumé d’auoir la teste plus haute que les pieds; nostre maison estoit deux escorces de Bouleau, posées contre quatre petites perches fichées en terre, et accommodées, en panchans, au dessus de nous. Mais pour ce que leur façon de faire, et leur maniere de s’accommoder allans en voyage, est presque tousiours de mesme, ie diray succinctement cy-aprés comme ils s’y gouuernent.

C’est, que pour pratiquer la patience à bon escient, et patir au delà des forces humaines, il ne faut qu’entreprendre des voyages auec les Sauuages, et specialement long-temps, comme nous fismes : car il se faut resoudre d’y endurer et patir, outre le danger de perir en chemin, plus que l’on ne sçauroit penser, tant de la faim, || que de la puanteur que ces salles maussades rendent presque continuellement dans leurs Canots, ce qui seroit capable de se desgouter du tout de si desagreables compagnies, que pour coucher

tousiours sur la terre nuë par les champs, marcher auec grand trauuail dans les eaux et lieux fangeux, et en quelques endroicts par des rochers et bois obscurs et touffus, souffrir les pluyes sur le dos, toutes les iniures des saisons et du temps, et la morsure d'vne infinie multitude de Mousquites et Cousins, auec la difficulté de la langue pour pouuoir s'explique suffisamment, et manifester ses necessitez, et n’auoir aucun Chrestien auec soy pour se communiquer et consoler au milieu de ses trauaux, bien que d’ailleurs les Sauuages soient toutesfois assez humains (au moins l’estoient les miens) voire plus que ne sont beaucoup de personnes plus polies et moins sauuages ; car me voyant passer plusieurs iours sans pouuoir presque manger de leur Sagamité, ainsi sallement et pauurement accommodée, ils auoient quelque compassion de moy, et m'encourageoient et assistoient au mieux qu’il leur estoit possible, et ce qu'ils pouuoient estoit peu de chose : {| cela alloit bien pour moy, qui m'estois resous de bonne heure à endurer de bon cœur tout ce qu’il plairoit à Dieu m'enuoyer; ou la mort, ou la vie : c’est pourquoy ie me maintenois assez ioyeux, nonobstant ma grande debilité, et chantois souuent des Hymnes pour ma consolation spirituelle, et le contentement de mes Sauuages, qui m'en prioient par-fois, car ils n’ayment point à voir les personnes tristes et chagrines, ny impatientes, pour estre eux-mesmes beaucoup plus patiens que ne sont communement nos François, ainsi l’ay-ie veu en vne infinité d'occasions : ce qui me faisoit grandement rentrer en moy mesme, et admirer leur constance, et le pouuoir qu’ils ont sur leurs propres passions, et

comme ils sçauent bien se supporter les vns les autres, et s’entresecourir et assister au besoïn ; et peux dire auec verité, que ay trouué plus de bien en eux, que ie ne m'’estois imaginé, et que l’exemple de leur patience estoit cause que ie m'esforcois dauantage à supporter ioyeusement et constamment tout ce qui m'arriuoit de fascheux, pour l'amour de mon Dieu, et l'édification de mon prochain.

[| Estans donc par les champs, l'heure de se cabaner venue, ils cherchoient à se mettre en quelque endroict commode sur le bord de la riuiere, ou autre part, où se pust aysement trouuer du bois sec à faire du feu, puis vn auoit soin d’en chercher et amasser, vn autre de dresser la Cabane, et le bois à pendre la chaudiere au feu, vn autre de chercher deux pierres plates pour concasser le bled d'Inde sur vne peau estendue contre terre, et apres le verser et faire boüillir dans la chaudiere; estant cuit fort clair, on dressoit le tout dans les escuelles d’escorces, que pour cet effect nous portions quant-et-nous auec des grandes cueilliers, comme petits plats, desquelles on se sert à manger cette Menestre et Sagamité soir et matin, qui sont les deux fois seulement que l’on fait chaudiere par iour, sçauoir quand on est cabané au soir, et au matin auant que partir, etencore quelquesfois ne le faisions-nous point, de haste que nous auions de partir, et par-fois la faisions-nous auant iour : que si nous nous rencontrions deux mesnages en vne mesme Cabane, chacun faisoit sa chaudiere à part, puis tous ensemblement les mangions l’vne apres l'autre, sans au || cun debat ny contention, et chacun participoit et à l’vne et à l’autre : mais pour moy ie

me contentois, pour l'ordinaire, de la Sagamité des deux qui m'agreoit dauantage, bien qu'à l’vne et à l’autre il y eust tousiours des salletez et ordures, à cause, en partie, qu’on seseruoittous les iours de nouuelles pierres, et assez mal-nettes, pour concasser le bled, ioint que les escuelles ne pouuoient sentir gueres bon : car ayans necessité de faire de l’eau en leur Canot, ils s’en seruoient ordinairement en cette action : mais sur terre ils s’accroupissoient en quelque lieu à l’escart auec de l’honnesteté et de la modestie qui n’auait rien de sauuage.

Ils faisoient par-fois chaudiere de bled d’Inde non concassé, et bien qu’il fust tousiours fort dur, pour la difficulté qu'il y a à le faire cuire, il m’agreoit dauantage au commencement, pour ce que ie le prenois grain à grain, et par ainsi ie le mangeois nettement et à loisir en marchant, et dans nostre Canot. Aux endroits de la riuiere et des lacs où ils pensoient auoir du poisson, ils y laissoient traisner apres eux vne ligne, à l’ain de laquelle ils auoient accommodé et lié de la peau || de quelque grenouille qu’ils auoient escorchée, et par-fois ils y prenoient du poisson, qui seruoit à donner goust à la chaudiere : mais quand le temps ne les pressoit point, comme lors qu'ils descendoient pour la traicte, le soir ayans cabané, vne partie d'eux alloient tendre leurs rets dans la riuiere, en laquelle ils prenoient souuent de bons poissons, comme Brochets, Esturgeons et des Carpes, qui ne sont neantmoins telles, ny si bonnes, ny si grosses que les nostres, puis plusieurs autres especes de poissons que nous n’auons pas par decà.

Le bled d'Inde que nous mangions en chemin, ils

HAT Palloient chercher de deux en deux iours en de certains lieux escartez, où ils l’auoient caché en descendans, dans de petits sacs d’escorces de Bouleau : car autrement ce leur seroit trop de peine de porter tousiours quant-et-eux tout le bled qui leur est necessaire en leur voyage, et m'estonnois grandement comme ils pouuoient si bien remarquer tous les endroicts où ils Pauoient caché, sans se mesprendre aucunement, bien qu’il fust par-fois fort esloigné du chemin, et bien auant dans les bois, ou enterré dans le sable.

[| La maniere etl’inuention qu’ils auoient à tirer du feu, et laquelle est pratiquée par tous les peuples Sauuages, est telle. Ils prenoient deux bastons de bois de saulx, tillet, ou d’autre espece, secs et legers, puis en accommodoient vn d’enuiron la longueur d’vne coudée, ou peu moins, et espaiz d’vn doigt ou d'enuiron, et ayans sur le bord de sa largeur vn peu caué de la poincte d’vn cousteau, ou de la dent d’vn Castor, vne petite fossette auec vn petit cran à costé, pour faire tomber à bas sur quelque bout de meiche, ou chose propre à prendre feu, la poudre reduite en feu, qui deuoit tomber du trou : ils mettoient la poincte d’vn autre baston du mesme bois, gros comme le petit doigt, ou peu moins, dans ce trou ainsi commencé, et estans contre terre le genoüil sur le bout du baston large, ils tournoient l’autre entre les mains si soudainement et si longtemps, que les deux bois estans bien eschauffez, la poudre qui en sortoit à cause de cette continuelle agitation, se conuertissoit en feu, duquel ils allumoient vn bout de leur corde seiche, qui conserue le feu comme meiche d’arquebuze : puis apres auec vn peu de menu bois

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