‹ Le grand voyage du pays des HuronsChapitre 23 sur 57 · HT DE · texte numérisé non relu

HT DE

sortois de la ville en quelque lieu escarté, pour pouuoir dire mon seruice en paix, et faire mes prieres et meditations ordinaires : estant enuiron midy ou vne heure, ie retournois à nostre Cabane pour disner d'yn peu de Sagamité, ou de quelque Citroüille cuite; apres disner ie lisois dans quel que petit liure que j’auois apporté, ou bien ’escriuois, et obseruant soigneusement les mots de la langue, que ’apprenois, en dressois des memoires que ’estudiois, et repetois deuant mes Sauuages, lesquels y prenoient plaisir, et maydoient à m'y perfectionner auec vne assez bonne methode, my disant souuent, Auiel, au lieu de Gabriel, qu’ils ne pouuoient prononcer, à cause de la lettre B, qui ne se trouue point en toute 88 leurlangue, non || plus que les autres lettres labiales, Asséhoua, Agnonra, et Séatonqua : Gabriel, prends ta plume et escris, puis ils m’expliquoient au mieux qu’ils pouuoient ce que ie desirois sçauoir d’eux.

Et comme ils ne pouuoient par-fois me faire entendre leurs conceptions, ils me les demonstroient par figures, similitudes et demonstrations exterieures, par-fois par discours, et quelquesfois auec vn baston, traçant la chose sur la terre, au mieux qu’ils pouuoient, ou par le mouuement du corps, n’estans pas honteux d’en faire de bien indecents, pour se pouuoir mieux donner à entendre par ces comparaisons, plustost que par longs discours et raisons qu’ils eussent pû alleguer, pour estre leur langue assez pauure et disetteuze de mots en plusieurs choses, et particulierement en ce qui est des mysteres de nostre saincte Religion, lesquels nous ne leur pouuions expliquer, ny mesme le Pater noster, sinon que par peri-

RME MEN phrase, c’est à dire que pour vn de nos mots, il en falloit vser de plusieurs des leurs : car entr’eux ils ne sçauent que c’est de Sanctification, de Regne celeste, du tres-sainct Sacrement, ny d’induire en tentation. Les || mots de Gloire, Trinité, Sainct Esprit, Anges, Resurrection, Paradis, Enfer, Eglise, Foy, Esperance et Charité, et autres infinis, ne sont pas en vsage chez eux. De sorte qu’il n’y a pas besoin de gens bien sçauants pour le commencement; mais bien de personnes craignans Dieu, patiens, et pleins de charité : et voilà en quoy il faut principalement exceller pour conuertir ce pauure peuple, et le tirer hors du peché et de son aueuglement.

le sortois aussi fort souuent par le Bourg, et les visitois en leurs Cabanes et mesnages, ce qu’ils trouuoient tres-bon, et m'en aymoient dauantage, voyans que ie traictois doucement et affablement auec eux, autrement ils ne m’eussent point veu de bon œil, et m’eussent creu superbe et desdaigneux, ce qui n’eust pas esté le moyen de rien gaigner sureux; mais plustost d’acquerir la disgrace d’vn chacun, et se faire hayr de tous : car à mesme temps qu'vn Éstranger a donné à l’vn d’eux quelque petit suiect où ombrage de mescontentement ou fascherie, il est aussi-tost sceu par toute la ville de l’vn à l’autre : et comme le mal est plustost creu que le bien, ils vous estiment tel pour vn temps, que le || mescontent vous a depeint.

Nostre bourg estoit de ce costé-là le plus proche voisin des Yroquois, leurs ennemys mortels, c’est pourquoy on m’aduertissoit souuent de me tenir sur mes gardes, de peur de quelque surprise pendant

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que iallois au bois pour prier Dieu, où aux champs cueillir des Meures champestres : mais ie n’y rencontray iamais aucun danger ny hazard (Dieu mercy) il y eut seulement vn Huron qui banda son arc contre moy, pensant que ie fusse ennemy : mais ayant parlé il se rasseura, et me salua à la mode du pays, Quoye, puis il passa outre son chemin, et moi le mien.

le visitois aussi par-fois leur Cimetiere, qu’ils appellent Agosayé, admirant le soin que ces pauures gens ont des corps morts de leurs parens et amis def; functs, et trouuois qu’en cela ils surpassoient la pieté des Chrestiens, puis qu’ils n’espargnent rien pour le soulagement de leurs ames, qu'ils croyent immortelles, et auoir besoin du secours des viuans. Que si par-fois lauois quelque petit ennuy, ie me recreois et consoloïis en Dieu par la priere, ou en

o1 chantant des Hymnes et Cantiques spirituels à la louange de sa diuine Majesté, lesquels les Sauuages escoutoient auec attention et contentement, et me prioyent de chanter souuent, principalement apres que ie leur eus dict, que ces chants et Cantiques spirituels estoient des prières que ie faisois et adressois à Dieu nostre Seigneur, pour leur salut et conuersion.

Pendant la nuict rentendois aussi par-fois la mere de mon Sauuage pleurer, et s’affliger grandement, à cause des illusions du Diable. Pinterrogeay mon Sauuage pour en sçauoir le suiect, il me fit response que c’estoit le Diable qui la trauailloit et affligeoit, par des songes et representations fascheuses de la mort de ses parens, et autres imaginations. Cela est particulierement commun aux femmes plustost qu'aux hom-

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