‹ Le grand voyage du pays des HuronsChapitre 54 sur 57 · M LOAN · texte numérisé non relu

M LOAN

toutes les ceremonies ; mais les Sauuages n’en estoient pas contens, et m’y souffroient auec peine, pour ce qu'ils ne veulent point estre veus en semblables actions : et pour cet effect, à mon aduis, ou pour autre Suiet à moy incogneu , ils rendent aussi le lieu où cela se faict, le plus obscur et tenebreux qu’ils peuuent, et bouchent toutes les ouuertures qui peuuent donner quelque lumière d’en haut, et ne laissent entrer là dedans que ceux qui y sont necessaires et appellez. Pendant qu'on chante il y a des pierres qui rougissent au feu, lesquelles le Medecin empoigne et manie auec ses mains, puis masche des charbons ardans, faict du Diable deschaisné, et de ses mains ainsi [| eschauffées , frotte et souffle les parties malades du patient, ou Pnahe sur le mal de son charbon masché. Ils ont aussi entr’eux des obsedez ou malades de maladies de furies, ausquels il prendra bien enuie de faire dancer les femmes et filles toutes ensemble, auec l’ordonnance de Loki ; mais ce n’est pas tout : car luy et le Medecin, accompagnez de quelqu'’autre, feront des singeries et des coniurations, et se tourneront tant qu’ils demeureront le plus souuenthors d’eux-mesmes: puis il paroist tout furieux, les yeux estincelans et effroyables, quelques-fois debout, et quelques-fois assis, ainsi que la fantasie luy en prend : aussi-tost vne quinte luy reprendra, et fera tout du pis qu’il pourra, puis 1l se couche, où il s'endort quelque espace de temps, et se resueillant en sur-saut rentre dans ses premieres furies, renuerse, brise et iette tout ce qu’il rencontre en son chemin, auec du bruit, du dommage et des insolences non-pareilles : cette furie se passe par le sommeil qui luy reprend. Apres il

faict suerie auec quelqu'vn de ses amis qu'il y appelle, d’où il arriue que quelques-vns de ces malades se

278 trouuent gueris, et c’est c2 qui les en-|| tretient dans l'estime de ces d'aboliques ceremonies. Car il est bien croyable que ces malades ne sont pas tellement endiablez qu’ils ne voyent bien le mal qu'ils font; mais c'est vne op'nion qu'ils ont qu’il faut faire du demo niacle pour guerir les fantasies ou troub'es de l’es- Prit, et par vne iuste permission diuine, il arriue le plus souuent qu’au lieu de guerir, ils tombent de fievre en chaud mal, comme on dict, et que ce qui n'estoit auparauant qu’vne fantasie d'esprit, causée d'vne humeur hypocondre, ou d’vne operation de l'esprit malin, se conuertiten vne maladie corporelle auec celle de lesprit, et c'est ce qui estoit en partie cause que nous estions souuent suppliez de la part des Maistres de la ceremonie, et de Messieurs du Conseil, de prier Dieu pour eux, et de leur enseigner quelque bon remede pour ses maladies, confessans ingenuëment que toutes leurs ceremonies, dances, chansons, festins et autres singcries, n’y seruoient du tout rien.

Îl y a aussi des femmes qui entrent en ces furies, mais elles ne sont si incolentes que les hommes, qui sont d'ordinaire plus tempcstatifs : elles marchent à

279 quatre || pieds comme bestes, et font mille grimasses et gestes de personnes insensées : ce que voyant le Magicien, il commence à chanter, puis auec quelque mine la soufflera, luy ordonnant de certaines eauës à boire, et qu'aussi tost elle fasse vn festin, soit de chair ou de poisson qu'il faut trouuer, encore qu'il soitrare pour lors, neantmoins il est aussi-tost faict.

Le cry faict, et le banquet finy, chacun s’en retourne en sa maison, iusques à vne autre fois qu’il la reuiendra voir, la soufflera, et chantera derechef, auec plusieurs autres à ce appellez, et luy ordonnera encore de plus trois ou quatre festins tout de suite, et s’il luy vient en fantasie commandera des Mascarades, et qu’ainsi accommodez ils aillent chanter prés du lict de la malade, puis aillent courir par toute la ville pendant que le festin se prepare; et apres leurs courses ils reuiennent pour le festin; mais souuent bien las et affamez.

Lors que tous les remedes et inuentions ordinaires n'ont de rien seruy, et qu'il y a quantité de malades en vn bourg ou village, ou du moins que quelqu'vn des principaux d’entr'eux est detenu d’vne griesue maladie, ils tiennent conseil, || et ordonnent, Lonouoyroya 280 qui est l’inuention principale, et Le moyen plus propre (à ce qu’ils disent) pour chasser les D.ables et malins esprits de leur ville ou village, qui leur causent, procurent et apportent toutes les maladies et infirmitez qu'ils endurent et souffrent au corps et en l'esprit. Le soir donc, les hommes commencent à casser, renuerser et bouluerser tout ce qu’ils rencontrent par les Cabanes, comme gens forcenez, iettent le feu et les tisons allumez par les ruës : crient, hurlent, chantent et courent toute la nuict par les ruës, et à l’entour des murailles ou palissades du bourg, sans s2 donner aucun relasche : apres ils songent en leur esprit quelque * chose qui leur vient premier en la fantasie (entends tous ceux et celles qui veulent estre de la feste), puis le matin venu ils vont de Cabane en Cabane, de feu en feu, et s’arrestent à chacun vn petit espace de

182 esperance d'y rencontrer |

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