‹ Le grand voyage du pays des Hurons [microforme]Chapitre 25 sur 55 · A PET · texte numérisé non relu

A PET

pour Pordinaire , et les pere et mere apres, et n’ya point d’entre-deux ou de separation, ny de pied, ny de cheuet', non plus en haut qu’en bas, et ne font autre chose pour dormir, que de se coucher en la mes-

119 me place où ils sont || assis, et s’affubler la teste auec

leur robe, sans autre couuerture ny lict.

Ils emplissent de bois sec, pour brusler en hyuer, tout le dessous de ces establies, qu’ils appellent Garihagueu et Eindichaguet : mais pour les gros troncs ou tisons appellez Aneincuny, qui seruent à entretenir le feu, esleuez vn peu en haut par vn des bouts, ils en font des piles deuant leurs Cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu’ils appellent 4que. Toutes les femmes s’aydent à faire cette prouision de bois, qui se fait dès le mois de Mars, et d’Auril, et auec cet ordre en peu deiours chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire.

Ils ne se seruent que de tres-bon bois, aymant mieux l’aller chercher bien loin, que d’en prendre de vert, ou qui fasse fumée; c'est pourquoy ils entretiennent tousiours vn feu clair auec peu de bois : que s’ils ne rencontrent point d’arbres bien secs, ils en abattent de ceux qui ont les branches seiches , lesquelles ils mettent par esclats, et couppent d’vne égale longueur, comme les cotrays de Paris. Ils ne se seruent point du fagotage, non plus que du tronc des

120 plus gros arbres || qu'ils abattent; car ils les laissent

là pourrir sur la terre, pource qu'ils n'ont point de scie pôur les scier, ny l’industrie de les mettre en pieces qu'ils ne soient secs et pourris. Pour nous qui n’y prenions pas garde de si prés, nous nous contentions de celuy qui estoit plus proche de nostre Ca-

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bañe, pour n'employer tout nostre temps à cette occupation.

En vne Cabane il y a plusieurs feux, et à chaque feu il y a deux mesnages, l’vn d’vn costé, l’autre de Pautre, et telle Cabane aura iusqu’à huict, dix ou douze feux,qui font 24. mesnages, et les autres moins, selon qu’elles sont longues ou petites, et où il fume à bon escient, qui faict que plusieurs en reçoiuent de tres-grandes incommoditez aux yeux, n’y ayant fenestre ny ouuerture, que celle qui est au dessus de leur Cabane, par où la fumée sort. Aux deux bouts il y a à chacun vn porche, et ces porches leur seruent principalement à mettre leurs grandes cuues ou tonnes d’escorce, dans quoy ils serrent leur bled d’Inde, apres qu'il est bien sec et esgrené. Au milieu de leur logement il y a deux grosses perches suspenduës qu'ils appellent Ouaronta, où ils pen- || dent leur cramaliere, et mettent leurs habits, viures et autres choses, depeur des souris,et pour tenir les choses seichement : Mais pour le poisson duquel ils font prouision pour leur hiuer, apres qu'il est boucané, ils le serrent en des tonneaux d’escorce, qu’ils appellent Acha, excepté Leinchataon, qui est vn poisson qu’ils n’esuentrent point, et lequel ils pendent au haut de leur Cabane auec des cordelettes, pource qu'enfermé en quelque tonneau il sentiroit trop mauuais, et se pourriroit incontinent.

Crainte du feu, auquel ils sont assez suiets, ils serrent souuent en des tonneaux ce qu'ils ont de plus precieux, et les enterrent en des fosses profondes qu’ils font dans leurs Cabanes, puis les couurent de la mesme terre, et cela les conserue non seulement

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du feu, mais aussi de la main des larrons, pour n’auoir autre coffre ny armoire en tout leur mesnage, que ces petits tonneaux. Il est vray qu'ils se font peu souuent du tort les vns aux autres; mais encore s'y en trouue-t-il par-fois de meschans, qui leur font du desplaisir quand ils ne pensent estre descouuerts, et

que ce soit principalement quelque chose à manger.

122 || Exercice ordinaire des hommes et des femmes.

CHapriTRE VII.

E bon Legislateur des Atheniens, Solon, fit une Loy, dont Amasis, Roi d'Egypte, ÿ auait esté jadis Autheur : Que chacun Re monstre tous les ans d’où il vit, par deuant le Magistrat, autrement à faute de ce faire qu’il soit puny de mort. L'occupation de nos Sauuages est la pesche, la chasse et la guerre; aller à la traicte, faire des Cabanes et des Canots, ou les outils propres à cela. Le reste du temps ils le passent en oisiueté, à joûer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festins, et ne veulent s’entremettre d'aucun autre ouvrage qui soit du deuoir de la femme, sans grande necessité. Y .4 L'exercice du jeu est tellement frequent et coustumier entr’eux, qu’ils y employent beaucoup de temps, et par-fois tant les hommes que les femmes ioüent

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tout ce qu’elles ont, et perdent aussi gayement, et || patiemment, quand la chance ne leur en dict point, que s'ils n’auoient rien perdu, et en ay veu s’en retourner en leur village tous nuds, et chantans, apres auoir tout laissé aux nostres, et est arriué vne fois entre les autres, qu’vn Canadien perdit et sa femme et ses enfants au jeu contre un François, qui lui furent neantmoins rendus apres volontairement.

Les hommes ne s’addonnent pas seulement au jeu de paille, nommé Aescara, qui sont trois ou quatre cens de petits joncs blancs egalement couppez, de la grandeur d’vn pied ou enuiron; mais aussi à plusieurs autres sortes de jeu; comme de prendre vne grande escuelle de bois, et dans icelle auoir cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu plattes, de la grosseur du bout du petit doigt, et peintes de noir d’vn costé, et blanches et jaunes de l’autre : et estans tous assis à terre en rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour, selon qu'il eschet, cette escuelle, auec les deux mains, qu’ils esleuent vn peu de terre, et à mesme temps l'y reposent, et frappent un peu rudement, de sorte que ces boulettes sont contraintes de se remuer et sauter, et voyent comme au jeu || de dez, de quel costé elles se reposent, et si elles font pour eux, pendant que celuy qui tient l’escuelle la frappe, ct regarde à son jeu, il dit continuellement et sans intermission, Tet, tet, tet, tet, pensant que cela excite et faict bon jeu pour luy. Mais le jeu des femmes et filles, auquel s'entretiennent aussi par-fois des hommes et garçons auec elles, est particulierement auec cinq ou six noyaux, comme ceux de nos abri-

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cots, noirs d’vn costé, lesquels elles prennent auec la main, comme on faict les dez, puis les iettent vn peu en haut, et estans tombez sur vn cuir, ou peau estenduë contre terre exprez, elles voyent ce qui faict pour elles, et continuent à qui gaignera les colliers, oreillettes, ou autres bagatelles qu'elles ont, et non iamais aucune monnoye; car ils n’en ont nulle cognoissance ny vsage; ains mettent, donnent et eschangent vne chose pour vne autre, en tout le pays de nos Sauuages.

Je ne puis obmettre aussi qu’ils pratiquent en quelques-vns de leurs villages, ce que nous appelons

. en France porter les momons : car ils deffient et in-

uitent les autres villes et villages de les venir voir,

125 joüer auec eux, et gaigner leurs || vstensilles s’il eschet

et cependant les festins ne manquent point : car pour la moindre occasion la chaudiere est tousiours preste, et particulierement en hyuer, qui est le temps auquel principalement ils se festinent les vns les autres. Ils aiment la peinture et y retsissent assez industrieusement, pour des personnes qui n'y ont point d’art ny d’instrumens propres, et font neantmoins des representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux et autres grotesques, tant en relief de pierres, bois et autres semblables matieres, qu’en platte peinture sur leurs corps, qu'ils font non pour idolatrer; mais pour se contenter la veuë, embellir leurs Calumets et Petunoirs, et pour orner le deuant de leurs Cabanes.

Pendant l’hyuer, du filet que les femmes et filles ont filé, ils font les rets et filets à pescher et prendre le poisson en esté, et mesme en hyuer sous la glace

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à la ligne, ou à la seine, par le moyen des trous qu’ils y font en plusieurs endroicts. Ils font aussi des flesches auec le cousteau, fort droictes et longues, et n’ayans point de cousteaux, ils se seruent de pierres trenchantes, et les empennent de plumes || de queuës et d’aisles d’Aigles, parce qu’elles sont fermes et se portent bien en l’air; la poincte auec vne colle forte de poisson, ils y accommodent vne pierre acerée, ou vn os, ou des fers, que les François leur traictent. Ils font aussi des masses de bois pour la guerre, et des pauois qui couurent presque tout le corps, et auec des boyaux ils font des cordes d’arcs et des raquettes, pour aller sur la neige, au bois et à la chasse.

Ils font aussi des voyages par terre, aussi bien que par mer, et les riuieres, et entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente et quarante lieuës par les bois, sans rencontrer ny sentiers ny Cabanes, et sans porter aucuns viures sinon du petun et vn fuzil, auec l'arc au poing, et le carquois sur le dos. S’ils sont pressez de la soif, et qu’ils n’ayent point d’eau, ils ont l’industrie de succer les arbres, particulierement les Fouteaux, d’où distile vne douce et fort agreable liqueur, comme nous faisions aussi, au temps que les arbres estoient en seue. Mais lors qu’ils entreprennent des voyages en pays loingtain, ils ne les font point pour l'ordinaire inconsiderément, et sans en auoir eu la || permission des Chefs, lesquels en vn conseil particulier ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité des hommes qui doiuent partir de chaque ville ou village, pour ne les laisser desgarnis de gens de guerre, et quiconque voudroit

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partir autrement, le pourroit faire à toute rigueur; mais il seroit blasmé, et estimé fol et imprudent. l'ay veu plusieurs Sauuages des villages circonuoysins, venir à Quieunonascaran, demander congé à Onorotandi, frere du grand Capitaine Auoindaon, pour auoir la permission d’aller au Saguenay : car il se disoit Maistre et Superieur des chemins et riuieres qui y conduisent, s'entend iusques hors le pays des Hurons. De mesme il falloit auoir la permission d’Auoindaon pour aller à Kebec, et comme chacun entend d’estre maistre en son pays, aussi ne laissentils passer aucun d'vne autre Nation Sauuage par leur pays, pour aller à la traicte, sans estre recogneus et gratifiez de quelque present : ce qui se faict sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l’'empeschement, et faire du desplaisir.

128 Sur l’hyuer, lors que le poisson se retire || sentant

le froid, les Sauuages errans, comme sont les Canadiens, Algoumequins et autres, quittent les riues de la mer et des riuieres, et se cabanent dans les bois, là où ils sçauent qu'il y a de la proye. Pour nos Hurons, Honqueronons et peuples Sedentaires, ils ne quittent point leurs Cabanes, et ne transportent point leurs villes et villages (que pour les raisons et causes que j’ay deduites cy-dessus au Chapitre sixiesme.)

Lors qu'ils ont faim, ils consultent l’Oracle, et apres ils s'en vont l’arc en main, et le carquois sur le dos, la part que leur Oki leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont des chiens qui les suyuent, et nonobstant qu’ils ne jappent point, toutesfois ils sauent fort bien descouurir le giste de la beste qu'ils cherchent, laquelle e5-

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tant trouuée ils la poursuyuent courageusement, et ne l’abandonnent iamais qu’ils ne l’ayent terrassée : et enfin l'ayant naurée à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu’il faut qu’elle tombe. Lors ils luy ouurent le ventre, baillent la curée aux chiens, festinent, et emportent le reste. Que si ia beste, pressée de trop prés, || rencontre vne riuiere, la mer ou vn lac, elle s’eslance librement dedans : mais nos Sauuages agiles et dispos sont aussi tost apres auec leurs Canots, s’il s’y en trouue, et puis lui donnent le coup de la mort.

Leurs Canots sont de 8. à 9. pas de long, et enuiron vn pas, ou pas et demy de large par le milieu, et vont en diminuant par les deux bouts, comme la nauette d’vn Tessier, et ceux-là sont des plus grands qu’ils fassent ; car ils en ont encore d’autres plus petits, desquels ils se seruent selon l’occasion et la difficulté des voyages qu’ils ont à faire. Ils sont fort suiets à tourner, si on ne les sçait bien gouuerner, comme estans faits d’escorce de Bouleau, renforcés par le dedans de petits cercles de Cedre blanc, bien proprement arrangez, et sont si legers qu’vn homme en porte aysement vn sur sa teste, ou sur son espaule, chacun peut porter la pesanteur d’une pipe, et plus ou moins, selon qu'il est grand. On faict aussi d'ordinaire par chacun iour, quand l’on est pressé, 25. ou 30. lieuës dans lesdits Canots, pourueu qu’il n’y ait point de saut à passer, et qu’on aille au gré du vent et de l’eau : car ils vont d’vne vitesse et lege-

|| reté si grande, que ie m'en estonnois, et ne pense 130

pas que la poste peust aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons Nageurs.

De mesme que les hommes ont leur exercice particulier, et sçauent ce qui est du deuoir de l'homme, les femmes et les filles aussi se maintiennent dans leur condition, et font paisiblement leurs petits ouurages, et les œuures seruiles : elles trauaillent ordinairement plus que les hommes, encore qu'elles n’y soient point forcées ny contraintes. Elles ont le soin de la cuisine et du mesnage, de semer et cueillir les bleds, faire les farines, accommoder le chanure et les escorces, et de faire la prouision de bois necessaire. Et pource qu'il leur reste encore beaucoup de temps à perdre, elle l’employent à ioüer, aller aux dances et festins, à deuiser et passer le temps, et faire tout ainsi comme il leur plaist du temps qu'elles ont de bon, qui n’est pas petit, puis que tout leur mesnage consiste à peu, veu mesmes qu’elles ne sont admises en plusieurs de leurs festins, ny en aucun de leurs conseils, ny à faire leurs Cabanes et Canots, entre nos Hurons.

131 Elles ont l’inuention de filer le chanvre || sur leur

cuisse, n’ayans pas l’vsage de la quenouille et du fuseau, et de ce filet les hommes en lassent leurs rets et filets, comme j’ay dit. Elles pilent aussi le bled pour la cuisine, et en font rostir dans les cendres chaudes, puis en tirent la farine pour leurs marys, qui vont l’esté trafiquer en d’autres Nations esloignées. Elles font de la poterie, particulierement des pots tous ronds, sans ances et sans pieds, dans quoy elles font cuire leurs viandes, chair ou poisson. Quand l’hyuer vient, elles font des nattes de joncs, dont elles gar- ‘ nissent les portes de leurs Cabannes, et en font d’autres pour s'asseoir dessus, le tout fort proprement.

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Les femmes des Cheueux Releuez mesmes, baillent des couleurs aux jones, et font des compartimens d’ouurages auec telle mesure qu'il n’y a que redire. Elles couroyent et adoucissent les peaux des Castors et d’Eslans, et autres, aussi bien que nous sçaurions faire icy, dequoy elles font leurs manteaux ou couuertures, et y peignent des passements et bigarures, qui ont fort bonne grâce.

Elles font semblablement des paniers de jonc, et d’autres auec des escorces de || Bouleaux pour mettre des fezoles, du bled et des pois, qu’ils appellent Acointa, de la chair, du poisson et autres petites prouisions : elles font aussi comme vne espece de gibesiere de cuir, ou sac à petun, sur lesquels elles font des ouurages dignes d’admiration, auec du poil de porc espic, coloré de rouge, noir, blanc et bleu, qui sont les couleurs qu’elles font si viues, que les nostres ne semblent point en approcher. Elles s’exercent aussi à faire des escuelles d’escorce pour boire et manger, et mettre leurs viandes et menestres. De plus, les escharpes, carquans et brasselets qu’elles et les hommes portent, sont de leurs ouurages : etnonobstant qu’elles ayent beaucoup plus d’occupation que les hommes, lesquels tranchent du Gentilhomme entr’eux, et ne pensent qu'à la chasse, à la pesche, ou à la guerre, encore ayment-elles communément leurs marys plus que ne font pas celles de decà : et s’ils estoient Chrestiens ce seroient des familles auec lesquelles Dieu se plairoit et demeureroit.

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133 |] Comme ils defrichent, sement et cultiuent les terres, et apres

comme ils accommodent le bled et les farines, et de la façon d’apprester leur manger.

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