CHaPiTRE VIII
BA EVR coustume est, que chaque mesnage REX vit de ce qu'il pesche, chasse et seme, EC /: ayans autant de terre comme il leur est mme necessaire : car toutes les forests, prairies et terres non defrischées sont en commun, et est per-
mis à vn chacun d'en defrischer et ensemencer au-
tant qu’il veut, qu’il peut,et qu'il luy est necessaire ; et cette terre ainsi defrichée demeure à la personne autant d’années qu'il continuë de la cultiuer et s’en seruir, et estant entierement abandonnée du maistre, s’en sert par apres qui veut, ct non autrement. Ils les defrichent auec grand peine, pour n’auoir des instrumens propres : ils coupent les arbres à la hauteur de deux ou trois pieds de terre, puis ils es-
134 || mondent toutes les branches, qu'ils font brusler
au pied d’iceux arbres pour les faire mourir, et par succession de temps en ostent les racines; puis les femmes nettoyent bien la terre entre les arbres, et beschent de pas en pas vne place ou fossé en rond, où ils sement à chacune 9. ou 10. grains de Maiz, qu’ils ont premierement choisy, trié et fait tremper quelques iours en l’eau, et continuent ainsi, iusques à ce qu’ils en ayent pour deux ou trois ans de prouision; soit pour la crainte qu'il ne leur succede quel-
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que mauuaise année, ou bien pour l'aller traicter en d’autres Nations pour des pelleteries ou autres choses qui leur font besoin, et tous les ans sement ainsi leur bled aux mesmes places et endroits, qu’ils rafraischissent auec leur petite pelle de bois, faicte en la forme d’vne oreille, qui a vn manche au bout; le reste de la terre n’est print labouré, ains seulement nettoyé des meschantes herbes : de sorte qu’il semble que ce soient tous chemins, tant ils sont soigneux de tenir tout net, ce qui estoit cause qu’allant par-fois seul de village à autre, ie m’esgarois ordinairement dans ces champs de bled, plustost que dans les prairies et forests.
|| Le bled estant donc ainsi semé, à la façon que nous faisons les febues, d’vn grain sort seulement vn tuyau ou canne, et la canne rapporte deux ou trois espics, et chaque espic rend cent, deux cents, quelquefois 400 grains, et y en a tel qui en rend plus. La canne croist à la hauteur de l’homme, et plus, et est fort grosse, (il ne vient pas si bien et si haut, ny l'espic si gros, et le grain si bon en Canada ny en France que là.) Le grain meurit en quatre mois, et en de certains lieux en trois : apres ils le cueillent, et le lient par les fueilles retroussées en haut, et l’accommodent par pacquets, qu’ils pendent tous arrangez le long des Cabanes, de haut-en-bas, en des perches qu’ils y accommodent en forme de rattelier, descendant iusqu’au bord deuant l’establie, et tout cela est si proprement aiancé, qu’il semble que ce soient tapisseries tenduës le long des Cabanes, et le grain estant bien sec et bon à serrer, les femmes et filles lesgrenent, nettoyent et mettent dans leurs grandes
Cu
Vue | Pl cuues ou tonnes à ce destinées, et posées en leur porche, ou en quelque coin de leurs Cabanes.
136 Pour le manger en pain, ils font pre- || mierement
vn peu boüillir le grain en l’eau, puis l’essuyent, et le font vn peu seicher : en apres ils le broyent, le pestrissent auec de l'eau tiede, et le font cuire sous la cendre chaude, enueloppé de fueilles de bled, et à faute de fueilles le lauent apres qu’il est cuit : s'ils ont des Fezoles ils en font cuire dans vn petit pot, et en meslent parmy la paste sans les escacher, ou bien des fraizes, des bluës (1); framboises, meures champestres, et autres petits fruicts secs et verts, pour lui donner du goust et le rendre meilleur; car il est fort fade de soy, si on n’y mesle de ces petits ragousts. Ce pain, et toute autre sorte de biscuit que nous vsons, il l’appellent Andataroni, excepté le pain mis et accommodé comme deux balles iointes ensemble, enueloppé entre des fueilles de bled d’Inde, puis boüilly et cuit en l’eau, et non sous la cendre, lequel ils appellent d'vn nom particulier Coinkia. Ils font encore du pain d’vne autre sorte, c’est qu’ils cueillent vne quantité d’espics de bled, auant qu’il soit du tout sec et meur, puis les femmes, filles et enfans auec les dents en destachent les grains, qu’ils reiettent par apres auec la bouche dans de grandes
137 escuelles || qu’elles tiennent auprés d'elles, et puis
on l’acheue de piler dans le grand Mortier : et pour ce que cette paste est fort molasse, il faut necessaire-
(1) Le bluet ou bleuet du Canada (espèce du genre airelle), sorte d’ar: brisseau qui produit une baie d’un bleu foncé, excellente à manger. (Note DE L'ÉDITEUR.)
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ment l'enuelopper dans des fueilles pour la faire cuire sous les cendres à l'accoustumée ; ce pain masché est le plus estimé entr’eux, mais pour moy ie n’en mangeois que par necessité et à contre cœur, à cause que le bled auoit esté ainsi à demy masché, pilé et pestry auec is dents des femmes, filles et petits enfans.
Le pain de Maïz, et la Sagamité qui en est faicte, est de fort bonne substance, et m’estonnois de ce qu’elle nourrit si bien qu’elle faict : car pour ne boire que de l’eau en ce pays-là, et ne manger que fort peu souuent de ce pain, et encore plus rarement de la viande, n’vsans presque que des seuls Sagamités, auec vn bien peu de poisson, on ne laisse pas de se bien porter, et estre en bon poinct, pourueu qu’on en ait suffisamment, comme on n’en manque point dans le pays; mais seulement en de longs voyages, où l’on souffre souuent de grandes necessitez.
. Ils diuersifient et accommodent en plusieurs façons leur bled pour le manger; ! car comme nous sommes curieux de diuerses saulces pour contenter nostre appetit, aussi sont-ils soigneux de faire leur Menestre de diuerses manieres, pour la trouuer meilleure, et celle qui me sembloit la plus agreable, estoit la Neintahouy ; puis l'Eschionque.: La Neintahouy se faict en cette façon ; les femmes font rostir quantité d’espics de bled, auant qu’il soit entierement meur, les tenans appuyez contre vn baston couché sur deux pierres deuant le feu, et les retournent de costé et d'autre, iusqu’à ce qu’ils soient suffisamment :rostis, ou pour auoir plustost faict, elles les mettent et retirent de dedans vn monceau de
sable, premierement bien eschauffé d’vn bon feu qui aura esté faict dessus, puis en destachent les grains, et les font encore seicher au Soleil, espandus sur des escorces, apres qu’il est assez sec ils le serrent dans vn tonneau, auec le tiers ou le quart de leur Fezole, appellée Ogaressa, qu’ils meslent parmy ; et quand ils en veulent manger ils le font boüillir ainsi entier en leur pot ou chaudiere, qu'ils appellent Ano”, auec vn peu de viande ou de poisson, fraiz ou sec, s'ils en ont.
139 || Pour faire de l’Eschionque, ils font griller dans les cendres de leur foyer, meslées de sable, quantité de bled sec, comme si c’estoient pois, puis ils pilent ce Maiz fort menu, et apres auec vn petit vent d’escorce ils en tirent la fine fleur, et cela est l’Eschionque : cette farine se mange aussi bien seiche que cuite en vn pot, ou bien destrempée en eau, tiede ou froide. Quand on la veut faire cuire on la met dans le boüillon, où l'on aura premierement fait cuire quelque viande ou poisson qui y sera demincé, auec | quantité de citroüilles, si on veut, sinon dans le \ boüillon tout clair, et en telle quantité que la Sagamité en soit suffisamment espaisse, laquelle on remuë | continuellement auec vne Espatule, par eux appellée I Estoqua, de peur qu’elle ne se tienne par morceaux ; et incontinent apres qu’elle a vn peu boüilly on la | dresse däns les escuelles, auec vn peu d’huile ou de | graisse fonduë par-dessus, si l’on en a, et cette Sagamité est fort bonne, et rassasie grandement. Pour le f gros de cette farine, qu’ils appellent Acointa, c’est à \ dire pois (car ils lui donnent le mesme nom qu’à nos L pois) i!s le font boüillir à part dans l’eau, auec du É