‹ Le grand voyage du pays des Hurons [microforme]Chapitre 47 sur 55 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

\icERON a dict, parlant de la nature des M Dieux, qu'il n’y a gent si sauuage, si bru- @ tale ny si barbare, qui ne soit imbuë de ) quelque opinion d'iceux. Or comme il y a diuerses Nations et Prouinces barbares , aussi y a-il diuersité d’opinions et de croyarice, pour ce que chacune se forge vn Dieu à sa poste. Ceux qui habitent vers Miskou et le port Royal, croyent en vn certain esprit, qu’ils appellent Cudoiagni, et disent qu'il parle souuent à eux, et leur dict le temps qu’il doit faire. Ils disent que quand il se courrouce contr’eux, il leur iette de la terre aux yeux. Ils croyent aussi quand ils trespassent, qu’ils vont és Estoilles, puis vont en de

beaux champs verts, pleins || de beaux arbres, fleurs 226

et fruicts tres-somptueux.

Les Souriquois (à ce que j’ay appris) croyent ve:itablement qu’il y a vn Dieu qui a tout creé, et disent qu'apres qu’il eut faict toutes choses, qu’il prit quantité de flesches, et les mit en terre, d'où sortirent hommes et femmes, qui ont muliplié au monde jusqu'à present. En suitte de quoy, vn François demanda à vn Sagamo, s’il ne croyoit point qu'il y eust vn autre qu’vn seul Dieu : il respondit, que leur croyance estoit, qu’il y auoit vn seul Dieu, vn Fils, vne Mere, et le Soleil, qui estoient quatre; neant-

moins que Dieu estoit par dessus tous : mais que le Fils estoit bon, et le Soleil, à cause du bien qu’ils en receuoient : mais la Mere ne valoit rien, et les mangeoit, et que le Pere n’estoit pas trop bon.

Puis dict :. Anciennement, il y eut cinq hommes qui s’en allerent vers le Soleil couchant, lesquels rencontrerent Dieu, qui leur demanda : Où allezvous ? Ils respondirent : Nous allons chercher nostre vie. Dieu leur dit: Vous la trouuerezici. Ils passerent plus outre, sans faire estat de ce que Dieu leur auoit

227 dit, lequel prit vne pier-|| re et en toucha deux, qui furent transmuez en pierre. Et il demanda derechet aux trois autres : Où allez-vous? et ils respondirent comme à la premiere fois ; et Dieu leur dit derechef : .Ne passez plus outre, vous la trouuerez icy ; et voyans qu’il ne leur venoit rien, ils passerent outre, et Dieu prit deux bastons, et il en toucha les deux premiers, qui furent transmuez en bastons, et le cinquiesme .s’arresta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu luy demanda derechef : Où vas-tu? Ie vay chercher ma vie. Demeure, et tu la trouueras. Il s’arresta, sans passer plus outre, et Dieu luy donna de la viande, et en mangea. Apres auoir faict bonne chere, il retourna auec les autres Sauuages, et leur raconta tout

ce que dessus.

Ce Sagamo dit et raconta encore à ce François cet autre plaisant discours. Qu’vne autre-fois il y auoit .vn homme qui auoit quantité de Tabac, et que Dieu

dist à cet homme, et luy demanda où estoit son pe- .tunoir, l’homme le prit; et le donna à Dieu, qui pe- tuna beaucoup, e et apres auoir bien petuné, il le rompit en plusieurs pieces; et l’homme luy demanda :

e le s en Lan-

mes quels Ilezostre erent auoit , qui rechef lirent chef $ oyans Dieu miers, Liesme eu luy er ma |, sans nde, et il rea tout

ois cet y auoit e Dieu son pequi peé, il le manda :

Pourquoy as-tu rompu mon petunoir, tu || vois bien 228

que ie n’en ay point d’autre ? Et Dieu en prit vn qu’il auoit et le luy donna, luy disant :‘ En voilà vn que ie te donne, porte-le à ton grand Sagamo, qu'il le garde, et s’il le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque, ‘ny tous ses compagnons. Cet homme prit le petunoir qu’il donna à son grand Sagamo, et durant tout le temps qu’il l’eut, les Sauuages ne manquerent de rien du monde : mais que du depuis ledit Sagamo auoit perdu ce pétunoir, qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquesfois parmy-eux. Voylà pourquoy ils disent que Dieu n’est pas trop bon, et ils ont raison, puisque ce Demon qui leur apparoist en guise d’vn Dieu, est vn esprit de malice, qui ne s ’estudie qu’à leur ruyne et perdition.

La croyance en dtutinl de nos Hurons {bien que tres mal entenduë par eux-mesmes, et en parlent fort diuersement;) c’est que le Createur qui a faict tout ce monde, s'appelle Yoscaha, et en Canadien Ataouacan, lequel a encore sa Mere-grand”, nommée Ataensiq :

leur dire qu’il n’y a point d’apparence qu’vn Dieu

aye vne Mere-grand”, et que cela se contrarie, ils de-

meurent sans replique, comme || à tout le reste. Ils 229

disent qu’ils demeurent fort loin, n’en ayans neantmoins autre marque ou preuue, que le recit qu’ils alleguent leur en auoir esté fait par vn Aftiuoindaron, qui leur a faict croire l’auoir veu, et la marque de ses pieds imprimée sur vne roche au bord d’vne riuiere, et que sa maison ou cabane est faicte comme les leurs, y ayant abondance de bled, et de toute autre chose necessaire à l’entretien de la vie humaine.

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