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LA FORMATION DU GRECO ET SA PERSONNALITÉ

Jusqu'à la fin du xv° siècle, l'Espagne avait vécu pour ainsi dire séparée des autres nations européennes. Dotée d’un nouveau monde par le génie de Christophe Colomb, elle sort à peine du moyen âge. A force de traquer les Maures de tous côtés, sans trêve ni merci, elle vient de les refouler définitivement de l’autre côté de la Méditerranée. Elle

expulse et chasse les Juifs, tandis que l’Italie

les accueille, que Venise fait le négoce avec les Osmanlis et s'allie même avec eux. Tolède et Compostelle glorifient les reliques des Saints et des Martyrs juste au moment où Rome et Florence ne jurent que par les dieux d'Homère et de Virgile. Bref, alors que les habitants des rives du Tibre et de l’Arno deviennent de jour en jour plus païens, ceux des bords de l’'Ébre et du Tage s’exaspèrent en un catholicisme plus sombre et plus austère.

C’est alors qu’un jeune artiste inconnu, Domenikos Theotokopuli, né dans l'ile de Crète, entre 16540 et 16650, très probablement en 1647 ou 1548, franchit la Méditerranée, traverse les plateaux de la Castille et s'installe à Tolède.

Certains critiques ont longuement disserté sur la véritable forme de son nom. La signature de Domenikos Theotokopuli, en caractères

grecs, placée sur les plus importants de ses tableaux qu'il faisait d'ordinaire suivre du mot Kpns — Crétois — Auhvxos Oeoroxomoukos Kpns prouve combien il tenait à sa nationalité. Il laffirme tant qu'il peut et s’en enorgueillit à l’occasion. On en a un témoignage, entre autres, dans la série des apôtres de la sacristie de la cathédrale de Tolède dont il sera question plus loin, où l’on voit Saint Paul, lapôtre des gentils, tenant dans la main gauche une lettre pliée portant en guise de suscription :

Ilooç Terov ns Kpnrwv

ExxAnouxe emioxomoy at

Ovhouoy yerporoveuctevre,

c’est-à-dire : « à Tite, ordonné par l'imposition des mains, évêque des Crétois et coadjuteur ».

Le prénom grec de Domenikos Theotokopuli est Kupaxé, dont la traduction en italien

est Domenico et Domingo, en espagnol. Pour lappellation de Theotokopulos, qui littéralement signifie « Petit enfant de Dieu », elle était très répandue chez les Grecs qui par piété, ou ferveur religieuse, l'avaient bien souvent substituée à leur véritable nom. En Espagne Domenikos Theotokopulos, ou Theotokopuli, n’est d'ordinaire désigné que sous l'appellation d’el Greco, portée sans doute par lui, en Italie, car si ce nom, ou plutôt ce surnom, lui avait été donné dans les Castilles, il se serait appelé el Griego.

Il n'est pas’ possible de dire au juste à quelle époque Domenikos Theotokopuli quitta son île natale et débarqua à Venise. Les documents font défaut. Jean Bedoulas prétend cependant avoir retrouvé dans le célèbre registre des inscriptions de l’émigration hellé-

nique quelques lignes se rapportant à notre

artiste. Ce qui semble hors de doute, c’est qu'il appartenait à une famille aisée; car il reçut une éducation beaucoup plus soignée que la plupart des artistes de son époque. Il est même possible qu’il ne soit arrivé dans la ville des lagunes qu’après avoir déjà étudié son art, car sa palette, dans laquelle le blanc et le noir dominent, se rapproche singulièrement de celle des peintres byzantins, telle que la décrit le manuscrit du mont Athos, traduit par Durand et publié par Didron en 184$. On a maintenant la preuve — quoi que l’on ait dit, — qu'il fut l'élève du Titien, alors que le maître de Cadore était âgé d’une soixantaine d'années.

Est-ce à Venise ou dans une autre ville d'Italie qu'il entra en relations avec Giulio Clovio, le miniaturiste macédonien, son aîné

d’une cinquantaine d'années, dont une com-

munauté d’origine, sans doute, le rapprocha, sans qu'il soit possible de rien fixer à cet égard. Ce qui est certain, c’est que le vieil enlumineur grec a joué un rôle important dans la première partie de la vie du Greco.

On a retrouvé une lettre de Giulho Clovio, adressée, le 16 novembre 1670, à son protecteur le cardinal Farnèse, alors légat à Viterbe, pour lui recommander chaudement son jeune ami, et le prier de vouloir bien donner une chambre, dans son palais de Rome, à ce « jeune Candiote, élève du Titien, bon peintre, qui, entre autres ouvrages, a fait son propre portrait, que tous les peintres de Rome ont admiré ».

Qu'est devenu ce portrait du Greco par luimême? on n'en sait rien; en compensation, on peut voir de lui deux autres toiles datant,

probablement, de la même époque, au musée

de Naples: un Jeune Garçon qui souffle sur un morceau de bois enflammé, avec lequel il veut allumer une chandelle, et un portrait de Giulio Clovio sur lequel nous reviendrons.

On trouve ensuite, au musée de Parme, une assez grande composition de la Guérison de l’Aveugle, qui figurait en 1680 au palais des Jardins Farnèse de cette ville. La composition montre, à gauche, en avant d’un palais renaissance à colonnades, que suivent dans le lointain d’autres palais, Jésus, entouré de curieux, rendant la vue à un aveugle agenouillé à ses pieds, tandis qu’à droite se tient un groupe de ses disciples. Il existe au moins trois répétitions ou variantes de ce tableau, une à la pinacothèque de Dresde et deux en Espagne.

La galerie impériale de Vienne-renferme une Adoration des Mages où, au milieu des ruines d’un

riche édifice, l'Enfant Jésus, dans les bras de sa

mère, reçoit les adorations des Rois Mages dont l’un est prosterné à ses pieds, suivi des autres qui vont en faire autant, alors que leurs servi teurs déchargent les présents que portent des chevaux et des dromadaires. Cette toile, tour à tour attribuée à Leandro Bassano et à Paul Véronèse, semble, en toute justice, devoir être restituée au Greco. Peut-être conviendrait-il de lui rendre aussi un Martyre de Saint Marc, jadis dans la collection des rois de France, aujourd’hui au musée de Bruxelles. La composition, cataloguée sous le nom du Tintoret, montre, sur la Piazetta de Venise, l’évangéliste étendu, que trois de ses bourreaux entourent encore, alors qu’un orage qui vient d’éclater fait fuir les autres éperdus.

La dernière œuvre connue de l'artiste, de sa période italienne, est le tableau des Marchands chassés du Temple, dont il existe de

nombreuses variantes, au moins cinq de dimensions diverses : deux en Espagne, une en Amérique, trois en Angleterre, dont une à la National Gallery de Londres. L'œuvre première, exécutée sans doute à Rome, fait aujourd’hui partie de la collection des comtes de Yarborough en Angleterre. Elle montre, sous le péristyle d’un temple, Jésus, au milieu d’une foule de disciples ‘et de curieux, fustigeant à coups de fouet les trafiquants qui s’enfuient de côtés et d’autres; dans le bas de la composition, à droite, l'artiste a introduit les bustes de Giulo Clovio, du Titien, de Michel-Ange et celui d’un jeune homme qui est peut-être son propre portrait.

Signalons, en passant, une petite toile «de trois pouces une ligne de haut, sur quatre pouces huit lignes de large », ayant fait partie, à Paris, dans la seconde moitié du xvur siècle,

du cabinet d’un certain M. Davila, sans aucun doute d’origine castillane, passée en vente publique, en novembre 1767, chez un marchand du nom de Briasson, établi rue Saint-Jacques, à l'enseigne de La Science, figurant « quatre bustes d'homme spirituellement touchés et d’un bon coloris, par Dominique Greco... élève du Titien », dit le catalogue de cette vente. Quels étaient ces portraits ainsi réunis, s’agirait-t-il d’une répétition de ceux placés à la base des Marchands chassés du Temple de la collection Yarborough ? Qu'il serait intéressant de les retrouver !

Il est bien difficile de savoir comment le Greco abandonna l'Italie, pour quelle raison il quitta Rome où 1l semble avoir joui d’une position déjà brillante pour un homme de son âge, apprécié d’une des plus grandes familles ponti-

ficales, qui l’hébergeait, en relations suivies avectout ce que la Ville Éternelle renfermait d'artistes supérieurs, avec Michel-Ange, comme le buste des Marchands chassés du Temple en témoigne. Le Greco s’embarqua-t-il pour l'Espagne appelé par Philippe II, sur la recommandation du Titien lors de la construction de l’'Escurial? fut-il sollicité de venir concourir à la décoration de la basilique de Tolède par les hauts dignitaires du chapitre de l’église métropolitaine, alors à Rome avec leur archevêque Corranza? Ces deux alternatives sont possibles; mais pourquoi l'artiste ne serait-il pas venu en Espagne sans y avoir été incité par personne, guidé par le seul espoir de trouver à occuper son talent dans un pays nouveau?

Faut-il recourir à une dernière hypothèse des plus problématiques, qui voudrait que

Domenikos Theotokopuli, arrivé très jeune en

Espagne, ait débarqué à Barcelone où il aurait reçu les conseils et enseignements du peintre et poète catalan, d’origine hellénique,lui aussi, Pedro Serafin, dit Pedro el Griego ou lo Grech?

Toujours est-il que notre artiste crétois dut au premier abord se trouver grandement dépaysé dans la noble et altière Tolède. Il nous est d’ailleurs facile de nous l’imaginer, car la vieille capitale n’a guère changé depuis que le Greco y fit son entrée vers 16,76. Elle est encore la ville unique et sans pareille. Quoique plus de quatre siècles la séparent des jours de Ferdinand et d'Isabelle, les Rois Catholiques, elle est bien restée la cité guerrière, héroïque et religieuse. Vue de loin, son aspect frappe comme une apparition. L’antique métropole wisigothe se développe sur la courbe austère d’un roc. Elle épouse sa forme, court sur sa crête, décore ses flancs de murailles et de tours; ses

innombrables couvents, ses églises, ses chapelles, son alcazar, ses centaines de palacios, ses milliers de maisons se suivent, pressés les uns contre les autres. La vie humaine est pressentie, l’homme deviné, par le soin avec lequel chaque demeure est mise à l'abri de la demeure voisine, associant le présent au passé. Au point culminant de la ville, sa prestigieuse cathédrale, effort de volonté et de cœur, fait surgir ses hautes murailles dentelées et découpées, se perdant dans les nuages. Elle est le témoignage destiné à rester, pendant des siècles et des siècles, l’intact et superbe symbole d’une Espagne bien morte, que rien ne fera revivre.

Le pont d’Alcantara, qui enjambe le Tage, essaie de relier la vénérable métropole féodale à d’autres destinées plus actives; mais ses portes rébarbatives, sa rousse Puerta del Sol, à l'architecture sarrasine, aux petites

meurtrières grillées, restent des barrières puissantes et infranchissables; ses antiques tours, sur le rocher qui fait face au pont, s’écroulent sans avoir pu servir de chaînon.

Dans une profonde crevasse, le Tage roule ses eaux, tantôt jaunes, tantôt couleur de sang. La ville porte en elle une histoire que rien ne précise. Quelques fragments de constructions romaines tentent d'arrêter une date dans l’esprit, mais, cette sensation disparaît vite devant cette autre sensation d’une éternité chimérique et d’une possession éphémère.

L'intérieur de Tolède ne change guère la première impression, elle la fortifie et l'explique plutôt. Les rues étroites et tortueuses, aux sombres et altières maisons, aux porches bas et reculés, surmontés de lourds et fastueux écussons, semblent de maussades forteresses, destinées à subir des assauts, à résister à des guets-

apens. La fameuse place du Zocodover, malgré les efforts de l'administration moderne, tracassière et éprise de rectitude, est restée étrange et captivante, dans sa bizarre irrégularité. |

Gigantesque fleur architecturale, richement épanoute, la cathédrale n’est pas moins formidable de près que de loin, avec ses tours, ses tourelles, ses clochers, ses clochetons, ses toits, ses terrasses, ses balcons, ses aiguilles, ses pinacles, grimpant les uns au-dessus des autres, pour lutter de hauteur. A l’intérieur elle produit une impression de terreur et d’éblouissement, avec ses chapelles sans nombre qu'illumine le flamboiement de milliers de cierges, ses autels constellés d’or, d’argent, de pierres précieuses, où officient des prêtres revêtus de lourdes chasubles, de fastueuses dalmatiques.

Mais ce que n’a plus Tolède, ce qui faisait

sa vie, lors de l’arrivée du Greco, dans le dernier tiers de ce triomphant xvr siècle, c'était, dans ses rues et sur ses places, une foule bourdonnante, toujours pressée, continuellement renouvelée, de seigneurs, de prélats, d'hommes de guerre bardés de fer, de prêtres, de moines, de bourgeois, d’artisans, de paysans, de mendiants, tous fiers et hautains.

Dans cette rude capitale, aux habitants plus rudes encore, le peintre habitué à la langueur vénitienne et à la richesse romaine, arrive au moment psychologique, alors que les descendants de Bernard del Carpio et du Cid Campeador sentent le besoin de déposer le harnois de guerre, aspirent à des jouissances plus douces, plus voluptueuses que celles dont ils se sont jusqu'alors contentés. Dans cette Âpre Espagne, il apporte le goût raffiné, la séduction, le charme, la courtoisie des terres ita-

liennes. Il profite de la situation qu'il acquiert sur ces fiers hidalgos par sa noble prestance, son savoir-vivre, ses douces manières, dans l'intérêt de l’art qu'il dirige et conduit dans cette voie superbe et grandiloquente qu'il ne devait plus quitter et qui a produit l’école de Madrid. Il ne faut pas oublier que jusqu'alors les Castilles n'avaient guère produit de peintres.

Elles s'étaient contentées d'en emprunter aux autres nations. <« L’affranchissement »-de la peinture espagnole, a écrit M. Bonnat, « ne commence qu'avec le Greco; mais les progrès sont si rapides, et ce maître, d’un bond, atteint presque le but. Avec lui, la couleur devient brillante et prend de l’éclat, et, d’unartsavant,… il indique à l’école la vraie voie dans laquelle elle entrera et dont elle ne sortira plus ».

En prenant possession d’une race avec la-

quelle il n’avait eu jusqu'alors aucun point de

contact, Domenikos Theotokopuli a bénéficié de limprévu qui s’offrait à lui et a montré dans son œuvre, sous un point de vue nouveau, une Espagne superbe et ignorée. Aux temps où le jeune peintre crétois vécut à Venise, la ville des lagunes, triomphante de toutes parts, avait atteint le point culminant de sa grandeur. Épris avant tout d'harmonie et de couleur, assoiffé de ce qui brille et luit devant les yeux, l’art vénitien, d’origine mélangée et quelque peu oriental, jette un éclat sans pareil. Les Bellini, les Giorgione, les Lorenzo Lotto, les Jacobo Palma, les Sebastiano Luciani, les Titien, les Tintoret, les Paul Véronèse y créent chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre. Le Greco, élevé au milieu de ces splendeurs, qui apporte à Tolède le charme, la grâce, l’allégresse de cet art vénitien triomphant, constatation étrange et imprévue, ne tarde pas à subir à son tour, sans s’en rendre compte,

sans s’en apercevoir, l'emprise de la rigide et sévère capitale castillane. Sa nouvelle patrie le soumet, le conquiert; son œuvre n’est bientôt plus que la conséquence du pays, du climat, de lPambiance. Elle n’en acquiert d’ailleurs que plus de force et de saveur. :

Peu à peu, dans ses toiles, les magnificences vénitiennes, les pourpres et les décors fastueux appris du Titien et du Tintoret, les éclats triomphants de sa palette que l’on trouve dans la Guérison de l’Aveugle et les Marchands chassés du Temple, s'atténuent, se transforment, disparaissent, pour faire place à des expressions plus intenses, plus spiritualistes. Comme nous l'avons dit ailleurs, le maïître ne tarde pas à s’acheminer vers l'expression de la souffrance, de l’ascétisme, de la douleur. Son dessin souple et harmonieux, son coloris chaud et brillant,

s’exaspèrent en se spiritualisant. La peinture

semble disparaître de son œuvre. Elle exprime âme castillane façonnée aux âpres efforts, aux dures rencontres, demeurée farouche et renfrognée malgré la victoire définitive. Son austère détachement des joies de la vie, sa tristesse insondable deviennent l’essence même des productions du Greco. Comme la dit M. Maurice Barrès, « c’est lui, ce Crétois, qui nous fait le mieux comprendre les contemporains de Cervantes et de Sainte Thérèse ». Il ne devient cependant pas pour cela Castillan. A linverse de ses nouveaux compatriotes, il montre toute sa vie une insurmontable aversion pour les tueries, les massacres, les égorgements, les gesticulations violentes, que les peintres espagnols ont tant aimé à traduire. Les bourreaux qui arrachent et tenaillent les chairs pantelantes ne sont pas son fait. Aux supplices, aux triviali-

tés, 1l oppose toujours la dignité et la noblesse.

Si le maître, en vrai fils de la Renaissance, après s'être intéressé aux magnifiques draperies, aux fastueuses architectures, aux beaux corps nus aux gestes rythmés et harmoniques, aux groupes symétriquement balancés, abandonne petit à petit tout cela pour s’éprendre de mouvements plus dramatiques, de formes violentes et saccadées même, c’est qu'il a de hautes raisons pour agir ainsi. S'il délaisse l’élément pittoresque, c'est qu’il a découvert que le but de l’art n’est ni le plaisir, ni le délassement; que ses visées sont plus hautes, plus nobles ; qu'il doit s’adresser à l’homme, non pour lui faciliter des distractions, mais pour l’élever au-dessus de lui-même, dans une région éthérée, au delà de celle où :l s’agite dans l’ordinaire de la vie. Aussi, les différentes phases de son génie, ses différentes manières,

pour nous servir des termes consacrés, ne

furent-elles pas, comme on s’est trop longtemps plu à le dire, successives, mais ce qui est tout autre chose, simultanées. Tantôt, 1l se subordonne à son sujet; tantôt, c’est le sujet qu'il subordonne à sa personnalité. Parfois, il montre de complets abandons; aujourd’hui il est libre, demain il sera scrupuleux : mais toujours il restera sincère. Ce qui fait de lui un artiste de notre époque, presque un de nos contemporains, c’est le sens de la vie qui se dégage de son œuvre, de la vie en dehors du temps, de la vie de l’humanité tout entière.

Le Greco possède à un haut degré le sens de l’imagination; mais par imagination il faut entendre l’exaltation de ce qui est, l’opposé de la création de l'imaginaire. La transposition du réel chez un maître est fatalement riche et puissante, tandis que l'invention de

l’irréel demeure toujours pauvre et parfois mes-

quine : nous le verrons même pour le Greco à l’occasion. Il à la pénétration du grand penseur : il étonne, il frappe, il émeut, il attendrit, il est pathétique ; son œuvre est à la fois concentrée et dilatée. Toujours tourmenté et inassouvi, c’est une nature orageuse et chimérique, pleine de langueurs et de tourments, que des mélancolies intenses et imprévues abattent, que des soubresauts non moins inattendus relèvent, sans cesse obsédée par le besoin de produire, d’atteindre plus haut.

Des plus raffinés, des plus sensitifs, il regorge d’idées et de sensations, parfois jusqu’à en devenir compliqué, et presque inexplicable. Son intellèct est une fournaise pleine de crépitements, de flammes, d’éclairs fulgurants et ininterrompus, accompagnés de flamboiements parfois cachés par des fumées qui laissent surgir

des lumières inattendues. Il est envahi par une

fougue involontaire qui lemporte, par une audace qui le domine jusqu’à lui faire parfois perdre la mesure des êtres et des choses. Personnel et novateur, à un rare et supérieur degré, il a le plus souverain mépris de la banalité et de la convention. Il a l’instantanéité du geste, qualité primordiale et rare ; il a la recherche et la combinaison des tons poussées jusqu’à leurs dernières limites. [lexplore des régions del’art jusqu'’alorsinconnues. Au delà du monde pictural il trouve des alliances, des contrastes, des réussites étranges, des harmonies frisant presque la fausseté, qui ne sont en réalité que la résultante d’une surexcitation suraiguë. Hanté de conceptions démesurées et douloureuses, il peint avec un emportement presque maladif.

Son génie prodigieux n’est pas surhumain; mais, au contraire, profondément humain. Aussi choque-t-il les âmes pusillanimes et ordinaires.

Ce qu’on est convenu d’appeler son hallucination est l'extrême puissance de son cerveau, créateur d'œuvres qui ont dépassé lentendement de la plupart de ses contemporains.

Aussi ne peut-il être ici question de la folie du Greco, qu’aurait fait éclater la vive contrariété suscitée chez lui par le rapprochement établi entre son talent et le génie du Titien, le rabaissant, par cela même, au rang d’un simple imitateur. De là, tout à coup, un changement dans son style, le coloris heurté, bizarre de certains de ses tableaux, l’aspect allongé, maladif et tourmenté de leurs personnages, décidé que l'artiste aurait été de ne plus tenir compte que de l’effet, de tout lui subordonner, de façon à se montrer personnel et original à tout prix. Nous avons déjà dit ce qui en est, laissons donc de côté ces légendes,

propagées jusqu’à ces derniers temps, par tous

les historiens et critiques d’art qui se sont occupés de Domenikos Theotokopuli, se recopiant les unes les autres avec une incons-

cience ingénue, sans plus ample information.

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