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LES PEINTURES DU GRECO À TOLÉDE ET A L'ESCURIAL

Sur une petite place de Tolède, à laquelle on accède par un enchevêtrement de ruelles étroites, bizarrement contournées, se trouve le vieux couvent de Santo Domingo el Antiguo dont la chapelle, précédée d’un auvent qui forme une sorte de péristyle, n’a rien de bien remar- quable. Quoique de proportions assez vastes, elle ne se compose intérieurement que d’une

seule nef. C’est dans ce sanctuaire que se trou-

vent, mais non plus au complet, les premières peintures connues, exécutées par Domenikos Theotokopuli en Espagne. Sur le grand retable, dans le premier corps,il plaça, au milieu, l'Assomption; dans les entre-colonnements, à droite, Saint Jean l'Évangéliste en pied, surmonté de Saint Bernard en buste prolongé, selon l’expression espagnole; à gauche, Sant Jean- Baptiste en pied, surmonté de Saint Benoît en buste prolongé; au-dessus de l’entablement, au milieu du couronnement, un médaillon contenant une Tête de Christ; dans le second corps, 1l mit l’Adoration des Bergers. Cette décoration se complète par la Résurrection du Christ sur le retable du collatéral de gauche, par le Père Eternel tenant son fils mort sur les genoux sur le retable du collatéral de droite, et enfin par une Sainte Véronique tenant le voile où le

visage de la divine victime est reproduit. Une

partie de ces peintures ne se trouve plus dans la chapelle. L'Assomption figurant les douze apôtres, autour du tombeau vide de la mère du Christ qui s'élève dans les airs, les pieds posés sur le croissant, soutenue par des anges, a été remplacée, vers 1830, par une copie. Après avoir fait longtemps partie de la collection de l’Infant Don Sébastien de Bourbon, elle est aujourd’hui la gloire de l’Art Institute de Chicago. Cette page superbe témoigne d’une énergie singulière où dominent les colorations vertes, brunes, dorées et carminées, avec des rappels d’indigo et de noir. La Vierge, tout en blanc, les yeux profonds et sombres, vision encore humaine quoique déjà céleste, est un mélange d’innocence et de volupté, comme Pa si bien dit le D' Justi; les apôtres, des portraits de nobles castillans sans doute, ont la

dignité et la rudesse de la race espagnole.

Le Père Éternel, une mitre blanche sur la tête, un manteau jaune doublé de bleu recouvrant sa tunique blanche, le cadavre de son fils sur les genoux, accompagné d’anges et de chérubins sous les plis de son manteau et sous ses pieds, a été, 1ly a un certain temps, transporté au musée du Prado, à Madrid. Les personnages des entre-colonnements : Saint Jean l’Évangéliste, Saint Jean-Baptiste, sont de nobles figures, imposantes et grandioses; Saint Benoit, Saint Bernard, de pauvres copies; la Tête du Christ, enfermée dans l’écusson du fronton, est d’un sentiment exquis. La Résurrection montre le Sauveur s’élevant dans les airs, une sorte d’oriflamme à la main, tandis qu'en avant du sarcophage s’effarent ses gardiens et qu'au premier plan, coupé à micorps, est placé un prêtre, en vêtements sa-

cerdotaux, sans doute le donateur du tableau.

L’Adoration des Bergers est illuminée, à sa partie supérieure, par une gloire surgissant au milieu de nuées fulgurantes. Pour la Sainte Véronique tenant le voile où se trouve reproduite la face auguste du Sauveur, ce n’est plus qu’une copie dont l'original fait partie d’une collection particulière.

Cette décoration de Santo Domingo el Antiguo est, ou plutôt était, une merveille d’effet de lumière, de science, d’audace, déjà toute différente des productions italiennes du jeune maître. Malgré tout, on y trouve des réminiscences du Titien, du Tintoret, de Paul Véronèse, des trois fameuses Assomptions de Venise. On voit que le peintre avait connu et fréquenté Giorgione, Palma, Paris Bordone, Leandro Bassano, avec lequel on la parfois confondu. Néanmoins, du premier coup, il a

su exprimer la pensée de ses nouveaux com-

patriotes dont il s’est fait le juste interprète.

Comme on devait s’y attendre, les peintures de Santo Domingo el Antiguo reçurent un accueil enthousiaste. Aussi le chapitre de la cathédrale, à l'affût de tous les talents, demanda-t-il, sans tarder, à l'artiste une composition représentant le Partage de la tunique du Christ, pour la sacristie de lillustre église métropolitaine. La toile est des mieux ordonnancées. Au milieu d’une foule hurlante et vociférante de soldats armés de piques et de hallebardes qui occupent le fond du tableau, le Sauveur, épuisé de fatigue et d'angoisse, les yeux remplis de larmes et levés vers le ciel, la bouche haletante, la main droite pressée contre la poitrine, la gauche étendue devant lui, s’avance poussé par ses terribles bourreaux, tandis qu’au premier plan, d’un côté, coupées à mi-corps, les Saintes

Femmes le contemplent, les yeux mouillés de

larmes, et que, de l’autre, un charpentier travaille à la croix posée à terre.

Impossible d’aller plusloin dans l’analyse et l'expression des passions. On crie, on s’injurie, on trépigne, on blasphème. Ce sont des colères de sauvages, des haines de bandits, l’inconscience de la brute opposée à la sérénité de l’holocauste, à la tendresse de la mère de Jésus, dont le rôle est si poignant dans cette lamentable tragédie.

Quoique le Partage de la tunique du Christ ne soit pas le premier tableau, que l’on sache, brossé par le Greco en Espagne, — les peintures de Santo Domingo el Antiguo en font foi, — il paraît néanmoins de conception antérieure et dater, tout au moins dans ses grandes lignes, de l’époque où lPartiste habitait encore Venise ou Rome. Ce qui semble le prouver, c’est la découverte faite en 1874, par le D’ Justi, à

Venise, dans la galerie Manfredi, d’une petite toile, attribuée au Barocci, réduction de celleci, dans laquelle, il est vrai, les types des personnages sont quelque peu différents. Ce qui n’est pas douteux, c’est que Domenikos Theotokopuli a peint sa composition de la cathédrale tolédane d’après des études et des esquisses rapportées d'Italie, selon toute probabilité, entre 1578 et 1579. Il avait par conséquent une trentaine d'années.

C’est une des plus nobles et des plus grandioses conceptions de l’artiste, rappelant, cela va sans dire, celles des Vénitiens de la belle époque, surtout les ouvrages du Tintoret, avec qui le Greco a de particuliers points de contact et de nombreuses affinités. Ce qu'il convient d'admirer avant tout, dans cette composition, c’est le respect absolu de la nature

allié à une invention chimérique des formes,

à un individualisme pénétrant, ce qu’un critique sagace, M. Hamel, appelle très justement l’héroïsme de la conscience. Le peintre a su interpréter le drame religieux, en dégager la pensée morale, sans que pour cela sa technique en ait souffert.

On connait jusqu’à sept variantes ou répétitions plus ou moins dissemblables, plus ou moins tronquées, du Partage de la tunique du Christ. Le tableau a la chance de se trouver encore à la place pour laquelle il a été commandé dans la sacristie de la métropole tolédane qui renferme en plus, du maître, un important Apostolado, c’est-à-dire une suite de treize tableaux représentant chacun des apôtres à mi-corps et un Christ bénissant, figures de grandeur naturelle, plus ou moins fantaisistes, de personnages de l’entourage du Sauveur, ou

plutôt de l'artiste, d’une noblesse d'expression

et d’une vigueur de coloration inoubliables ; enfin, un Saint François d'Assise agenouillé, priant devant une tête de mort.

Le sombre Philippe II bâtissant l’Escurial, recherchait de tous côtés les plus habiles artistes pour le décorer ; aussi, en 1679, commanda-t-il au Greco, dont la renommée s'était bien vite répandue dans les Castilles, un Martyre de Saint Maurice et de ses compagnons, destiné à être placé dans l’église du célèbre couvent, sur l'autel consacré à ces défenseurs de la foi. Le peintre, au lieu d’une scène de torture, faite pour des yeux espagnols, a représenté de nobles officiers en armure, qui semblent s’entretenir d’un plan de campagne.

Dans cet ouvrage, Domenikos Theotokopuli appartient encore par bien des côtés au XVI‘ siècle italien, par le sentiment de l’extériorité, du matérialisme du spectacle, par

LE GRECO 41 l'attrait de la beauté pour elle-même, par son intellectualité particulière. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, malgré son incontestable sentiment artistique, Philippe Il n’y comprit rien. Comme l’a écrit M. Maurice Barrès, on peut donner raison au roi. « Greco ne vit pas » le mérite des martyrs, « dans l’acceptation de la mort, — en cela des milliers de confesseurs les avaient égalés, — mais il rêva de glorifier que leur chef Maurice eût obtenu par son discours le sacrifice de toute la légion ».

Philippe Il ne voulut pas que le tableau fût mis à la place qui lui était destinée. Pour ly remplacer, il commanda une composition sur le même sujet à l’éclectique Romulo Cincinnato, venu de Florence, sa patrie, où il avait été élève de Salviati. Son ennuyeuse machine, veule, impersonnelle, sans caractère et pleine

de réminiscences, est encore aujourd'hui sur

l'autel consacré à Saint Maurice, au bas de Péglise où l'avait fait placer le fils de Charles- Quint voilà trois siècles et demi. La toile du Greco remise au prieur du couvent fut alors reléguée sur un humble autel de sacristie : elle se trouve aujourd’hui dans la salle capitulaire du monastère.

Le mécontentement du souverain fut un véritable désastre pour l'artiste, qui comptait sur le succès de cette composition pour lui procurer une haute situation dans sa nouvelle patrie. Tout n'était cependant pas irrémédiablement perdu. Le Père Siguenza écrit qu’une partie au moins de la cour ne partagea pas l’opinion du souverain, et que nombre de personnes de son entourage reconnurent, dans l’œuvre du peintre crétois, les preuves d’un grand savoir et d’un art supérieur.

A côté du Martyre de Saint Maurice et de

ses compagnons, il convient de faire une place au tableau connu sous le titre du Songe de Philippe Il, également à lEscurial. D’après Dom Manuel Cossio, qui semble bien avoir raison, cette toile aurait été brossée seulement après la mort du monarque, vers 1600, un peu plus tard même, commandée par le chapitre pour être placée au-dessus de son tombeau.Elle représenterait une sorte de gloire, de triomphe du Christ, de Jugement dernier où figure Philippe Il au nombre des élus, agenouillé, les yeux pieusement levés vers le ciel, tandis que les réprouvés sont engloutis dans la gueule largement ouverte du dragon, telle qu’on la retrouve dans toutes les interprétations du même sujet par les peintres primitifs.

. Une remarque à faire, à propos du Songe de Philippe II, c’est qu’en Écosse, dans la galerie du capitaine Archibald Stirling, se voit

une variante du tableau, une simple esquisse, dans laquelle, parmi les prédestinés au ciel, se trouvent le pape Jules II, le roi François [* et d’autres princes de l’époque.

On voit encore à l’Escurial trois autres toiles du Greco: un Saint François d'Assise en prières, variante d’un grand nombre d’autres que nous rencontrerons, et deux grandes et nobles figures en pied : Saint Pierre, nu-tête, enveloppé d’un grand manteau, les clefs de l’Église dans les mains et Saint Eugène, archevèque de Tolède, en vêtements sacerdotaux, la mitre en tête, la crosse pastorale dans la main droite et un livre ouvert, qu'il lit attentivement, dans la gauche.

Tout proche du Tage qui enserre la capitale impériale de trois côtés, sur la crête escarpée du roc, se trouve l’église Santo Tomé,

surmontée d’une haute tour en briques roussies,

à arcatures arabes et à colonnes vernissées, qui domine les bâtisses environnantes. C’est à l'entrée de ce sanctuaire, au fond de la travée de droite, dans une arcature des plus simples qui lui sert de cadre, que se trouve la plus célèbre des œuvres du Greco, celle qui a suscité au plus haut point l’enthousiasme de ses contemporains ratifié par la postérité, l’Enterrement du comte d’Orgaz.

Cette merveilleuse peinture fut commandée à l'artiste en 1584 ou 1686 par le cardinal Gaspar de Guiroga, sur les instances du curé de l’église. Ne nous arrêtons pas à ce que l’hommage avait de tardif; il nous a valu un chefd'œuvre, n'est-ce pas assez ! Cette toile, à elle seule, suffirait à immortaliser à jamais son auteur. Elle le montre au point culminant de sa carrière, dans le plein épanouissement de son génie.

La composition est divisée en deux parties,

l’une supérieure, ou céleste; l’autre, inférieure, ou terrestre.

Dans la partie supérieure, le comte d’Orgaz, dépouillé de ses vêtements, escorté de nombreux saints, se présente à genoux devant le Christ qui trône, au milieu d’une gloire, entouré de la Vierge, de Saint Pierre et des milices célestes ; dans la partie inférieure, des gentilshommes, des religieux et des clercs, accompagnent Saint Augustin et Saint Etienne, en vêtements sacerdotaux, qui soutiennent, avant de le déposer dans son sépulcre, le corps du comte d’Orgaz couvert de son armure et portant le manteau de l’ordre de Santiago. A la droite de Saint Augustin, se tiennent un prêtre en surplis, les bras étendus et un autre prêtre en dalmatique, un livre ouvert dans les mains, en avant d’un porte-croix ; à la

gauche de Saint Etienne, un jeune page à

demi agenouillé portant un gros cierge allumé, et un franciscain.

Dans cette vaste composition, les différentes figures de la scène céleste, d’une très belle allure, quoique d’une conception quelque peu étrange, sont d’un coloris délicat et fin; les personnages de la partie terrestre, au-dessus de tout éloge.

Chaque tête, exécutée d’une touche large, savante et hardie, est un merveilleux portrait d’une facture superbe. Les noirs des costumes sont d’une harmonie sans égale; les blancs, d’une fermeté, d’un éclat, d’une transparence inouïs. Si l’âme de Partiste est chaude et ardente, son métier n’en reste pas moins raisonné et voulu, son exécution d’une sagesse absolue; ses procédés demeurent élémentaires, ses colorations sommaires et nullement com-

pliquées. Malgré tout, dans ce chef-d'œuvre,

c’est dans sa partie inférieure, dans sa partie purement humaine, que le Greco a mis le plus de sa personnalité. Comme tous les vrais maîtres, comme tous ceux dignes de ce nom, — ils sont rares, — il ne retrouve sa force entière et sa puissance absolue qu’en se retrempant au contact de la nature, dans cette intime communion avec la vie, qui lui donne l’oubli de ce qu’ont produit ses devanciers et par lequel il conquiert sa force créatrice.

On voit, au musée du Prado, une répétition de la partie terrestre de l’Enterrement du comte d’Orgaz, peinte sans doute par le fils du maître, Jorge Manuel Theokopuli.

A un carrefour où aboutissent d’étroites rues, peut-être vaudrait-1l mieux dire des ruelles, s'élève la petite chapelle de San José, où Sainte Thérèse entendit sa première messe à son arrivée à Tolède. Le Greco, en 187, y dressa trois

retables qu’il décora de cinq peintures. Sur le grand retable, il plaça d’abord Saint Joseph s’'avançant le long d’un sentier, un bâton à la main, l'Enfant Jésus, garçonnet d’une dizaine d'années, câlinement pressé contre lui. Audessus, dans l’attique, il a figuré le Couronnement de la Vierge, montrant dans des nuages, que domine la colombe symbolique, la mère du Christ, entre son fils et le Père Kternel qui lui posent une couronne sur la tête, tandis que divers personnages, coupés à /mi-corps, sont placés un peu plus bas. Sur le retable latéral de gauche, il mit La Vierge, debout sur des nuages, l'Enfant Jésus dans les bras, escortée d’anges et de chérubins et au-dessous, Sainte Inès et peut-être Sainte Thècle, vues de profil et coupées à mi-corps; sur le retable de droite, il peignit Saint Martin, gentilhomme des plus élégants, couvert d’une

riche armure, la tête nue émergeant d’une collerette empesée ; il est monté sur un cheval blanc, richement caparaçonné et tranche son manteau de son épée, pour en donner la moitié à un jeune mendiant à peu près nu, appuyé contre les flancs de sa monture. La dernière toile brossée par le maître pour la chapelle de San José est un Saint François d’Assise en prières, sujet si fréquemment traité par lui. La Vierge avec Sainte Inès et Sainte Thècle, ainsi que Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un pauvre, ne figurent plus sur les retables pour lesquels ils avaient été commandés et ont dernièrement quitté l'Espagne.

Sur un promontoire, sorte d’éperon, en avant de Tolède, un peu plus bas que la porte de Visagra, au-dessus du Tage, se dressent les importants bâtiments de l'hôpital de San Juan-

Bautista, d'ordinaire désignés sous le nom

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d'hôpital de afuera, c’est-à-dire hors les murs, fondé par le cardinal Tavera, dont la chapelle renferme non seulement le merveilleux sarcophage en marbre de son fondateur, par Berruguete, mais encore cinq peintures du Greco qui avait été vers 1608, peut-être même un peu plus tôt, chargé très probablement de l’édification de ses retables et de leur décoration. Ces tableaux consistent en un Baptëéme du Christ, une Sainte Famille, Les Larmes de Saint Pierre, un Saint François d'Assise et un portrait du Cardinal Tavera. Le Baptême du Christ, divisé en deux parties, montre, dans sa zone supérieure, le Père Éternel dans sa gloire, et dans sa zone inférieure, sous un dais soutenu par des anges, Jésus, les pieds dans le Jourdain, recevant l’eau lustrale de Saint Jean- Baptiste ; la Sante Famulle, la Vierge, l'Enfant

Jésus dans les bras, accompagnée de Saint

Joseph et de Sainte Anne; Les Larmes de Saint Pierre, dont il existe diverses répétitions, le chef de l’Église, dans une grotte sombre, pleurant son reniement ; le Saint François d'Assise en prières, n’est qu'un des nombreux exemplaires du même sujet si souvent reproduit par le maître. Pour le portrait du Cardinal Tavera, il en sera plus loin question.

Théophile Gautier, qui a vu les peintures du Greco de l’hôpital de afuera en 1841, voilà près de trois quarts de siècle, écrit, dans son « Voyage en Espagne », qu’au premier abord on prendrait la Sainte F'amille pour un Titien, que « l’ardente couleur du coloris, la vivacité de ton des draperies, ce beau reflet d’ambre . jaune qui réchauffe jusqu'aux nuances les plus fraîches du peintre vénitien, tout concourt à tromper l'œil le plus exercé ». Il trouve dans le Baptême du Christ « des abus de blanc et

de noir, des oppositions violentes, des teintes singulières, des attitudes strapassées, des draperies cassées et chifflonnées à plaisir; mais tout cela », finit-il par dire, n'empêche pas que ce soit là l’œuvre d’un grand peintre.

Signalons encore à Tolède, dans l’église de San Vicente, une Annonciation et un Saint Dominique de Guzman; mais ce dernier est-il d’une authenticité absolue? Dans le colegio de las Doncellas se trouve un Christ en croix ; un autre, au musée; dans l’église de San Juan- Bautista, un Sant Jean-Baptiste et un Saint Jean l’Évangéliste, longues figures ascétiques et sauvages, maigres et décharnées.

Non loin de Tolède, dans l’église du bourg de Bayona, le Greco avait placé cinq tableaux se rapportant à la vie de Sainte Marie-Madeleine, auxquels, probablement, son fils, Jorge

Manuel, a travaillé avec lui; un Ange appa-

raissant à la Madeleine ; Jésus enseignant la Madeleine ; le Christ apparaissant à la Madeleine ; le Repas chez Simon et l’Assomption de la Sainte s’enlevant nue dans les airs soutenue par deux anges. La décoration se complétait d’une Sainte Face. Tous ces tableaux ont disparu. Le Repas chez Simon faisant partie à Londres de la collection de sir Edgar Vincent où la table que préside le Christ entouré des invités est vide, comme le sera plus tard celle des Pèlerins d'Emmaüs de Rembrandt, est-il le tableau de Bayona ? C’est probable, mais il est impossible de le certifier.

A côté des épisodes de la vie de Marie- Madeleine de l’église de Bayona, le Greco a peint d’autres Madeleines, mais des Madeleines pénitentes, toutes ayant entre elles de sensibles rapports, toutes à mi-corps, demi-nues, le visage extatique et transfiguré par l’amour divin,

les cheveux épandus sur les épaules, les mains d'ordinaire croisées.

A une date qu'il est difficile de préciser, le marquis de Villena, un des protecteurs les plus fidèles du Greco, qu’il soutint même de ses deniers, chargea le maître d'exécuter diverses peintures pour la chapelle du palais qu’il possédait à Escalona, non loin de Tolède.

Domenikos Theotokopuli décora les deux autels latéraux de ce sanctuaire; il mit sur celui de droite deux Saints F'ranciscains ; sur celui de gauche, Saint Jean-Baptiste et Saint Jean

l’Évangéliste.

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