‹ Le GrecoChapitre 4 sur 14 · PARUS · texte numérisé non relu

PARUS

de la mère de Dieu, recouverte de riches et lourds atours, placée sur la muraille à ses côtés. Le tableau avait été commandé au Greco en souvéhir d’une image miraculeuse de la Vierge que renfermait un petit ermitage voisin, qui passe pour avoir appartenu à Saint Ildefonse ; M. Ed. Degas en possède une réduction.

À Madrid, au musée du Prado, cette merveilleuse collection de peintures qui renferme quarante et un Titien, soixante-cinq Rubens, vingt et un Van Dyck, soixante Bruegel, cinquante-cinq T'eniers, l’œuvre presque entière de Velazquez, le Greco est représenté par une vingtaine de toiles. Laissant de côté le Christ mort dans les bras de son père, provenant de l'église du couvent de Santo Domingo el Antiguo de Tolède, il convient de s’arrêter, d’abord, devant un Baptême du Christ, autrefois dans l’église de

Dona Maria d'Aragon, de Madrid, variante de celui de l’hôpital de afuera, de Tolède, représentant Jésus agenouillé sur un rocher, entouré d’anges chantant ses louanges, tandis que le Précurseur lui répand l’eau du Jourdain sur la tête et que dans le haut de la composition, Dieu le Père apparaît entouré de la milice céleste ; ensuite, devant une Résurrection du Christ, peinte sans doute pour le sanctuaire de Notre-Dame de Atocha si vénéré à Madrid, dans laquelle le Sauveur, comme dans le même sujet de l’église Santo Domingo el Antiguo, tient une banderole, alors qu’au-dessous du divin ressuscité, les soldats chargés de veiller sur son tombeau gisent renversés sur le sol. Au bas de cette toile le maître avait réservé un espace pour essayer ses tons; nous y retrouvons demeuré tel quel, un spécimen de sa palette. Enfin, arrêtons-

nous devant une Vierge entourée des Apôtres,

— longues figures expressives au possible, — le jour de la Pentecôte, jadis aussi, à Madrid, dans la chapelle de las Baronesas.

Ces trois tableaux, hauts et étroits, appartiennent à ce que l’on est convenu d’appeler le genre exalté du maïtre, aux colorations aiguës, lvides et blafardes, aux personnages allongés, aux gestes contournés, aux attitudes maniérées et bizarres. Ils n’en sont pas moins des plus passionnants.

Voici une Sainte Famille, où la Vierge et Sainte Anne soignent le divin enfant, tandis qu'à leur côté, un petit Saint Jean, nu, porte une corbeille de fruits et qu’un peu en arrière, se trouve Saint Joseph. Nous avons déjà vu le même sujet, traité par le maître à l'hôpital de afuera. D’autres Sainte Famille font partie de la collection du roi de Roumanie, ainsique de gale-

ries françaises et américaines. Revenons au Prado

et arrêtons-nous maintenant devant un bijou sans prix, une petite Annonciation ne mesurant pas plus de vingt-cinq centimètres de hauteur, sur tout au plus vingt de largeur, qui figure, sous le péristyle d’un palais de la renaissance italienne, la Vierge agenouillée, le visage tourné vers le messager céleste lui annonçant sa glorieuse maternité. Le panneau, peint à l’aide des glacis chers aux peintres des lagunes, date sans doute de la jeunesse du Greco et a dû être apporté par lui en Espagne. Le maître a brossé nombre d’autres toiles, toutes représentant le même sujet, les unes appartenant à des galeries publiques, les autres à des collections privées.

Le musée de Tolède s’est dernièrement enrichi d’une figure en pied, peinte par Domenikos Theotokopuli, provenant de la chapelle du colegio de San Bernardino de Tolède, un

certain temps déposée au Prado, probablement de la même époque que la décoration de Vhôpital de afuera. C’est un Saint Bernardin, sous le froc de son ordre, debout, en avant d'un paysage emprunté à la campagne tolédane; aux pieds du saint, sont posées trois mitres de soie blanche, ornées de broderies d'or et de pierres précieuses, du travail le plus curieux. Rarement le maître a montré une figure plus ascétique; rarement sa coloration a été plus chatoyante, le charme de sa palette, plus absolu.

Au Prado, nous trouvons un Crucifiement, douloureux au possible, de grandes proportions, provenant de l’église de l’Inquisition de Tolède où la Vierge, Marie-Madeleine et l’apôtre bienaimé, sont prostrés au pied du gibet, tandis que des anges aux ailes éployées recueillent le

sang qui s'échappe des plaies du Rédempteur ;

un Christ à mi-corps, ceint de la couronne d’épines, tenant dans ses bras l'instrument de son supplice, noble figure au visage expressif et douloureux, aux mains fines et aux doigts fuselés dont un double fait partie, à Madrid, de la collection Beruete ; une Téte de Vierge, à l'aspect angélique, encapuchonnée jusqu'aux épaules, dont le musée de Strasbourg possède une répétition absolument identique ; un Saint François d'Assise en extase, provenant de l’église de las Recogidas, de Madrid; un Saint Antoine de Padoue à mi-corps, dans sa robe de bure, lisant, une branche de lys dans la main droite ; un Saint Jean-Baptiste et un Saint François d'Assise en pied, de proportions réduites, bien proches du Saint Jean-Baptiste et du Saint Jean l’Évangéliste de l’église de San Juan-Bautista de Tolède.

Le musée du Louvre possède deux ouvrages

importants du Greco : un Christ en croix et une figure de saint roi. Le Christ en croix provient du palais de justice de Prades, petite sous-préfecture des Pyrénées-Orientales, auquel il avait été donné par M. Péreire. Déposé à la mairie de la ville, lors de l'enlèvement des emblèmes religieux en 1904, il a été acquis depuis par la direction des Beaux-Arts. Il montre, devant un fond de nuages déchiquetés et sombres, le Sauveur sur le gibet, les deux donateurs de œuvre Diego et Antonio de Covarrubias, les fils du célèbre architecte de Charles-Q uint, à ses pieds, l’un à droite, l’autre à gauche. Au xvIr siècle, la toile se trouvait encore au couvent de la Visitation à Tolède où Palomino et Ponz la virent. La figure de monarque auréolisé, Saint Ferdinand roi de Castille, ou Saint Louis roi de France, montre le souverain à mi-corps, de face,

recouvert d'une armure damasquinée qu’un

manteau drapé en forme d’écharpe recouvre en sautoir ; de la main droite, il tient le bâton de justice; de la gauche, appuyée sur son casque que porte un page, il soutient un sceptre terminé par une fleur de lys.

La galerie royale de Roumanie est particulièrement riche en productions du Greco. Elle renferme une superbe composition des Fiançailles de la Vierge, où la future mère du Christ, enveloppée dans un voile qui lui tombe jusqu'aux pieds, la main dans la main de Saint Joseph, écoute, avec lui, lexhortation du grand prêtre, debout devant eux, une haute mitre blanche sur la tête ; la Dernière Entrevue de Jésus et de Marie, émotionnantes figures coupées à la hauteur des genoux, dont tout récemment encore le couvent de San Pablo de Tolède possédait un double; une Adora-

tion des Bergers provenant de la vente du roi

Louis-Philippe, dont le haut est occupé par des anges développant des banderoles; une esquisse du Martyre de Saint Maurice et de ses compagnons, sans doute, jadis, au couvent de San Torquato de Tolède et enfin plusieurs portraits. Sainte Veronique tenant le voile sur lequel apparaît la Sainte Face, ou la Sainte Face seule, sont l’un des sujets pour lesquels le Greco eut une affection particulière. Nous avons parlé des Sainte F'ace du couvent de Santo Domingo el Antiguo, de l’église paroissiale de Bayona. Il en peignit pour les églises de Mostoles et de Covarrubias, mentionnées par Ponz et Cean Bermudez. La Sainte Veronique de Mostoles est encore dans cet humble sanctuaire. Pour celle de Covarrubias, est-ce la Sainte Véronique faisant partie de la collection de Don Manuel Casado à Buenos-Ayres, en est-ce une autre, est-ce la Sainte

Face récemment retrouvée à Séville, qui sait ?

Parmi les plus étranges productions de Domenikos Theotokopuli, il faut placer le tableau, ou plutôt les deux fragments du tableau connu sous letitre del’Amour divinet del’ Amour profane,sans doute inspiré par un passage de l’Apocalypse, livre resté cher à l’Église grecque, à laquelle appartenait peut-être, très probablement, même le peintre. Cette composition, divisée en deux parties, montre dans sa partie supérieure, propriété des héritiers du marquis de Castro- Serna, des anges à grandes ailes éployées célébrant, à l’aide d'instruments de musique, la gloire de Dieu; la partie inférieure, appartenant à Don Ignacio Zuloaga, figure au premier plan, à droite, un personnage drapé dans une tunique à plis nombreux, les bras levés vers le ciel, la tête à demi renversée, dans une attitude d’extase, alors que plus

loin, au second et au troisième plan, évo-

luent, dans des attitudes aussi étranges et maniérées que rythmiques et modulées, de sveltes jeunes femmes, de longs jeunes hommes nus. Cesêtres, que l’on pourrait presque qualifier du titre d’ombres, s’agitent dans des limbes étranges et extrahumains. Ils troublent, ils inquiètent, par leur aspect mélancolique et résigné, voluptueux et ardent à la fois.

À la même inspiration appartient la Mort de Laocoon et de ses fils qui a fait partie de la galerie de San Telmo à Séville. La composition, — on devait s’y attendre avec le Greco, — n'offre aucune analogie avec le fameux groupe antique. Le vieillard et ses deux fils nus, renversés à terre,se tordent pantelants dans les affres de lagonie, mordus par les serpents envoyé par Neptune, tandis que trois longs et élégants éphèbes, nus comme eux, et ne s’in-

quiétant en aucune façon des malheureux expi-

rant à leurs pieds, évoluent en de langoureuses poses plastiques qui font valoir leurs formes. Au dernier plan s’étagent les palais et les édifices de Troie, c’est-à-dire de Tolède.

On sait jusqu’à quatre interprétations du sujet du Christ au Jardin des Olviers par le Greco. Deux, peints pour des édifices religieux de Madrid. Le premier, pour l’église de San Sebastian; le second, pour le monastère de las Salesas Nuevas; le troisième, pour la chapelle du palais ducal de Medina Cœl; le quatrième est au musée de Lille. Les deux derniers sont dans la manière heurtée et allongée du maître.

Aucun saint na plus captivé Domenikos Theotokopuli que Saint François d'Assise. Ses figurations du disciple angélique sont innombrables. Nous avons déjà eu l’occasion d’en

citer quelques-unes. Il nous en reste d’autres

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à signaler. D'abord le Saint François d'Assise, en compagnie d’un moine de son ordre, probablement le tableau connu sous le titre des Deux Ermites qu'il peignit, nous apprennent ses historiens, pour le réfectoire du monastère de Hiéronymites de Tolède, appartenant au- -Jourd’hui au marquis de Cerralbo, à Madrid : puis toujours à Madrid, les Saint François d'Assise des collections Silvela, Pidal, S. Moret, P. de Quinto, R. Garcia, Castro-Serna, Carmen Mendieta, Traumann ; d’autres se trouvent à Barcelone, Tolède, Bilbao, Logroño, Valence; en France, aux musées de Pau, de Lille ; à Paris, chez M. Christian Cherfils, chez le peintre Ignacio Zuloaga, qui en possède jusqu’à trois, dont l’un représente le fondateur des Frères Mineurs dans un paysage des plus accidentés, parsemé d'arbres et de rochers, au ciel

d'orage, à genoux, les bras écartés du corps,

les mains largement ouvertes marquées des plaies des stigmates, implorant son créateur, tandis que la foudre terrasse, à ses côtés, un moine de son ordre. Impossible de rien voir de plus beau, d’une coloration plus riche, d’une impression plus poignante que ce petit panneau, d’ailleurs signé du maître, en toutes lettres, qui mesure tout au plus trente centimètres de hauteur sur vingt-cinq de largeur.

Il est une face du talent de Domenikos Theotokopuli qu’il faut se garder de négliger, c’est son merveilleux sentiment du paysage. A son époque, où la nature extérieure n'était considérée que comme un motif de décoration, et n'avait d'autre but que de servir de cadre à la scène qu’elle accompagnait, que de la situer, pour ainsi dire, 1l en fit une partie impor-

tante de ses compositions. Dans bon nombre

de ses tableaux les fonds sont de sublimes et farouches apothéoses de la terre castillane, des monts tolédans, bossués et stériles, coupés de torrents grondeurs, plantés de loin en loin d’arbres tordus par le vent, dressant leurs cimes abruptes sur des ciels jaunes et empourprés, traversés de lourds nuages, qui courent éperdus, prêts à crever en cataractes.

Quoi de plus dramatique que les vues de Tolède et de ses arides environs, que montrent les lointains du Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un pauvre et du Saint Joseph cheminant avec l'Enfant Jésus de la chapelle de San José; de plus épique que les fonds du petit Saint François d’Assise de la collection Ignacio Zuloaga, de la Mort de Laocoon et de ses fils, et de nombre d’autres tableaux qu'il serait fastidieux de rappe-

ler ?

Mais le Greco ne s’est pas contenté de ces fonds, il a peint plusieurs toiles dont la nature extérieure a été non seulement le principal, mais, pour ainsi dire, l'unique motif. De celles-ci, deux sont de première valeur. D'abord, la Oue de Tolède, aujourd’hui au musée de l’antique cité, jadis dans l’escalier monumental de son Ayuntamiento, dont, au xvII‘ siècle, une répétition se trouvait à Madrid, dans léglise des Recoletos; elle montre, à droite, un jeune homme, en costume élégant, la fraise tuyautée au cou, des manchettes de guipure aux poignets, présentant un plan de la ville; à gauche, un personnage mythologique, à peu près nu, à demi couché et appuyé sur une urne d’où s'échappe un filet d’eau, sans doute le Tage ; au-dessus, dans le ciel, la Vierge s'élève au milieu d’un

groupe d’anges musiciens; au-dessous, et c’est

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là tout le tableau, la capitale castillane se développe avec sa cathédrale, ses couvents, ses églises, ses chapelles, son alcazar, ses palais et ses innombrables maisons.

Une autre toile du Greco est encore plus exclusivement un paysage, rien qu’un paysage. C'est une seconde vue de la cité impériale, jadis à Madrid, dans le palais des comtes d’Oñate, aujourd’hui à Paris, à moins qu’elle ne soit, elle aussi, récemment partie pour l'Amérique, comme tant d’autres productions du maître.

Au premier plan, entre deux berges abruptes, parsemées d'arbres agrippés à leurs flancs, le Tage tumultueux se fraie un passage en grondant; plus loin, le pont d’Alcantara enjambe ses eaux bouillonnantes, laissant sur une éminence, à gauche, le château de San Ser-

vando, tandis qu’à droite, la ville grimpe le roc,

be. AE GRÉCO ce

Li < rampe sur ses pentes, prend possession de son : sommet couronné par son alcazar et sa ca= = thédrale, dont les tours déchirent d’épais nuages | chargés d'électricité qui s’entre-choquent fu-

ribonds.

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