LES PORTRAITS DU GRECO
Le Greco est un des plus grands portraitistes qui aient jamais existé. Ses portraits ont une qualité primordiale qui les met au-dessus de la plupart de ceux de ses contemporains ; ils ont le sens de la vie, non seulement de la vie extérieure, mais surtout de la vie intime. Par ce côté, ils s'imposent à nous d’une façon toute particulière, et peuvent être mis en parallèle avec les meilleurs du Titien et du Tintoret, dont ils ont le genre, l'allure et l'ampleur.
Ils s’en distinguent néanmoins, par un développement plus grand de spiritualité, par plus de nervosité. On sent chez leur auteur Pâme d’un primitif rendue experte au métier d’un Vénitien dela belle époque. Les portraits du Greco, une fois vus,ne fût-ce qu’une seule fois, ne s’oublient plus. Ils font véritablement revivre les personnes qu'ils représentent; nous renseignent admirablement sur leur milieu, leur genre d'existence, leur caractère, leur tempérament, à ce point qu'il semble qu'onles a rencontrés, que ce sont d'anciennes connaissances retrouvées.
Quoiquenousn’ayonspasla prétention de passer chronologiquement en revue les portraits peints par Domenikos Theotokopuli, ilnous faut de toute nécessité dire deux mots de ceux qu’il brossa en Italie avant de se rendre en Espagne.
Le premier que l’on rencontre est celui de
Giulio Cloyio, au musée de Naples. L'artiste macédonien est représenté assis, dans l’angle gauche d’une chambre, qu'éclaire, à l’autre extrémité, une fenêtre donnant sur la campagne ; de trois quarts, le front haut, le crâne dénudé, les yeux légèrement bridés, le nez fort et busqué, la bouche cachée sous, d’épaisses moustaches qui se perdent dans une barbe blanche, assez peu fournie, un livre de miniatures ouvert dans les mains, 1il semble àgé d’une soixantaine d'années. Cette toile, d’une facture un peu précieuse, signée en
toutes lettres du nom de Domenikos Theoto-
kopulos en caractères grecs, rappelle, par certains côtés, le Tintoret. Elle affecte la forme assez étrange d’un rectangle très allongé.
L'œuvre a très probablement été exécutée à Rome à l’époque où le jeune peintre était
l'hôte du cardinal Farnèse ou allait le devenir.
LA
Le critique catalan, Don Salvador Sanpere y Miquel, veut que pendant son séjour en Italie le Greco ait peint en pied Vicente Anastagi, un des plus héroïques défenseurs de Malte. Ne serait-ce pas le portrait connu sous le nom de celui du capitaine Julian Romero de las Hazanas, représenté agenouillé, les mains jointes, recouvert d’un ample manteau bleu semé de fleur de lys,accompagné d’un gentilhomme en armure placé derrière lui, qui disparaît presque dans la pénombre ?
Un des premiers portraits, brossés par le Greco après son installation à Tolède, est, sans doute, celui du conseiller d'État Yguera de la maison de Leyva, vu de face, en buste, la barbe et les cheveux noirs, qui après avoir longtemps été accroché dans une sacristie de la cathédrale de Valladolid, est aujourd’hui au Canada.
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Dans cet incomparable musée du Prado, réunion unique de chefs-d’œuvre, malgré les merveilleux portraits qu’il renferme de Raphaël, Titien,Tintoret, Antonio Moro, Sanchez Coello, Van Dyck et surtout de Velazquez, malgré ces redoutables et écrasants voisinages, les effigies du Greco forcent l’admiration et n’ont à craindre aucune comparaison. Ce sont huit portraits d'hommes, en buste, émergeant d’un fond sombre, dont ils se détachent avec une intensité de vie à peine croyable. Tous d’une observation si imprévue, si prompte, d'une vision si exacte, d’une profondeur intellectuelle si subtile.
C’est d’abord, — une pure merveille, — un gentilhomme d’une trentaine d'années, se présentant complètement de face, le front haut, les sourcils arqués, le nez un peu court,
la main droite ouverte appuyée sur la poitrine,
le pommeau damasquiné de l’épée apparaissant à droite, à la base de la toile; puis Rodrigo Vazquez, président de Castille, âgé d’une soixantaine d’années, tourné à droite, de trois quarts, le visage maigre d’une distinction suprême et la barbe blanche en pointe, indubitable ancêtre du Comte de Benavente du même musée, peint par Velazquez. Le troisième personnage dont il existe une variante, hélas! des plus détériorées, montre un visage maigre, des yeux fouilleurs profondément enchâssés sous l’arcade sourcilière, les moustaches et la barbe en pointe, grises; le quatrième, au front haut et droit, encore plus maigre et sec que le précèdent, a la mine hautaine et sévère; le cinquième, la barbe et les cheveux châtains, le teint hälé et bronzé; le sixième, âgé d’une soixantaine d'années, a, comme tous les autres,
le front haut et droit; le septième, très maigre,
— la plupartle sont, — semble un fier hidalgo, comme ses compagnons d’ailleurs; enfin, le huitième et dernier, un médecin, croit-on, sans que rien nele prouve, à barbe blanche, à l’aspect plutôt doux et réfléchi, vu à mi-corps tandis que les autres, à part le premier, le sont seulement en buste, avance une main vers le spectateur, et tient l’autre sur un livre posé sur une table à ses côtés.
Les notes dominantes de ces œuvres hors de pair sont le noir, le gris, le blanc, l’ocre et le carmin. Le gris, si particulier et si personnel, dont use le peintre, pour le visage et les mains; le noir, pour les vêtements et les fonds; le blanc, chaud et très monté, pour les collerettes et les manchettes; le carmin, pour raviver les ombres. Ces trois ou quatre tons lui suffisent amplement, pour donner l'illusion de la vie,
pour arriver aux eflets de couleur les plus
surprenants, les plus fins et les plus délicats.
Cette technique du Greco est des plus instructives. Prenons pour type le premier de ces portraits, celui de l'Homme à l'épée. Les dessous foncés de la toile sont rehaussés par des carmins purs; les colorations au brun rouge tournant à la laque, produisent une magnifique harmonie de roux violacés; l'épée, avec les brillants de son damasquinage jaune ambré, est d’un travail précieux au possible et non moins habile, sous une apparence volontairement négligée. La dominante de l’œuvre qui va du noir au jaune, en passant par le violet, produit une matière d'ensemble d’une profonde résistance, solidement établie sur des surfaces transparentes.
Les inoubliables portraits du musée du Prado proviennent sans doute du palais du Buen KRetiro, ou de la Quinta du Pardo.
Ponz raconte que dans la grande galerie qui
entourait en partie la première de ces résidences royales, figuraient de son temps plusieurs portraits peints par le Greco, et qu’à la Quinta du Pardo, 1l en avait encore noté cinq ou six autres.
D’autres portraits du Greco sollicitent notre attention, non moins vivement. D'abord, celui du protecteur de l'artiste, le Cardinal de Quiroga ou de Guiroga, qui le montre en vêtements de chœur, un camail rouge violacé à capuchon rabattu sur les épaules, les deux mains longues et fines appuyées sur un livre ouvert posé sur une table devant lui. La tête, maigre et étroite, aux yeux enfoncés sous l’arcade sourcilière, les cheveux blancs et drus, la barbe également blanche et longue, tombant sur la poitrine, est superbe d’énergie et de volonté. Ce portrait, de si grande et si noble allure, existe en cinq
ou six exemplaires, dont l’un se trouve à la
National Gallery de Londres. Plusieurs critiques, parmi lesquels l'écrivain espagnol Don Manuel Cossio, étonnés de ses nombreuses répétitions, ont voulu voir en lui un Saint Jérôme. Mais ce Père de l’Église, le Greco l’a interprété à maintes reprises, dans un tout autre sentiment, décharné, hirsute, à peu près nu, dans une toile qui se trouve à Madrid, chez Doña Maria Montejo, dans une seconde, jadis dans l’église de Burguillos, dont il existe un double, à New-York, dans la collection R. Ehrich. Mais revenons au cardinal Quiroga, dont un dernier portrait de profil fait partie de la collection Beruete de Madrid. Après les portraits de cet archevêque, il convient de dire quelques mots de celui du Cardinal Tavera, dont il a déjà été question, qui représente ce prince de l’Église en buste, les cheveux
courts, le visage rasé, portant sur les épaules
un camail violacé comme le cardinal Quiroga, la main gauche appuyée sur une table où est posée sa barrette. C’est sans doute de toutes les effigies peintes par Domenikos Theotokopuli, la seule qu'il n’ait pas exécutée d’après nature, — car ce prélat était mort deux ou trois ans avant la naissance même du peintre, — mais seulement d’après des documents de seconde main, probablement d’après la statue de son tombeau par Berruguete.
Berruguete, ce maïître si puissant et si altier, quelque étonnante que la constatation en puisse paraître, semblerait avoir influencé le Greco. Dans la collection d’un amateur madrilène, Don J. Lazaro y Galdeano, se trouve une suite de bas-reliefs en bois de chêne peint représentant les quatre Évangélistes, provenant de Salamanque, attribués à ce maître, d’un
mouvement et d’une fougue qui font involon-
tairement songer à Domenikos Theotokopuli.
S'ils sont bien de Berruguete, comme tout le donne à penser, il faut bien admettre l’emprise de son œuvre sur le Greco, arrivé à Tolède une quinzaine d’années après la mort du sculpteur castillan survenue en 1661.
Un dernier portrait de cardinal ne le cède en rien aux précédents; il leur est même supérieur s'il est possible. C’est celui du grand inquisiteur Don Fernando Niño de Guevara, archevêque de Séville, aujourd'hui à New- York, dans la collection H. O. Havemayer.
C’est une des productions les plus puissantes et les plus impressionnantes du maïtre, un incontestable chef-d'œuvre. Le grand inquisiteur, qui a dépassé la soixantaine, est figuré en pied, de grandeur naturelle, assis sur un siège de bois des plus simples, à fond et à
dossier de cuir, les mains posées sur les ac-
coudoirs, en avant d’une tenture. Il est en vêtement de chœur, il a le front, que couronne la barrette, haut et bombé, les yeux volontaires et doux à la fois, brillants sous de larges besicles, la barbe courte et presque complètement blanche. Nous lavons dit déjà, mais nous ne nous lasserons jamais de le répéter, c'est une œuvre superbe de vie et d’énergie, un miracle de science et d’habileté technique. De cette extraordinaire effigie, il existe une répétition en buste, peut-être l'étude première prise sur nature.
Poursuivons la revue des portraits peints par le maître. Voici celui du célèbre Trinitaire le Père Hortensio Felix Paravicino, assis sur un siège haut, un gros in-folio sur les genoux, l’aspect noble et digne, la barbe soyeuse et brune comme la chevelure ; puis un second
portrait du même religieux, mais seulement
en buste ; ensuite, celui d’un Dominicain, une tête sans plus, au visage carré, aux lèvres minces, à l’aspect énergique et volontaire, dans lequel on a voulu reconnaître le peintre Bautista Mayno, ce qui est inadmissible, car ce dernier n’avait pas vingt ans quand mourut le Greco et il n’entra que plus tard en religion.
Au musée de Tolède se trouvent quatre portraits peints par le Greco, tous en buste ; d’abord les frères Covarrubias dont il a déjà été question à propos du Christ en croix du musée du Louvre; l'aîné, Don Diego, successivement évêque de Ciudad Real, de Ségovie et président du Conseil de Castille; le second, Don Antonio, chanoine dela cathédrale tolédane. Diego de Covarrubias est représenté une calotte sur la tête, la barbe et les cheveux blancs et courts, vêtu d’une soutane que couvre un rochet sur lequel pend une croix; Antonio de
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Covarrubias, la barbe et les cheveux également blancs et courts, porte un vêtement noir. Ces effigies, aux harmonies délicates, obtenues par les valeurs des vêtements, les gris des visages, les blancs des cheveux et de la barbe, rappellent les beaux bustes du musée du Prado.
Laissant de côté une répétition du portrait de Diego de Covarrubias, passons au quatrième portrait brossé par le maître que renferme cette galerie provinciale ; celui d’un religieux au visage commun, aux cheveux drus et embroussaillés, aux yeux vifs et fouilleurs, une main appuyée sur la poitrine. On a voulu, à tort, voir dans ce moine hirsute, le bienheureux Juan de Avila, mais le célèbre apôtre de l’Andalousie mourut en 1,69 et Domenikos Theoto- Kopuli n'étant arrivé à Tolède que vers 1676 au plus tôt, n’a pu par conséquent le rencontrer. Ne s’agirait-1l pas plutôt du Père Julian de
Avila, qui en 1604, écrivit une relation de la vie de Sainte Thérèse, dont il fut un des chapelains attitrés ? nous le croirions volontiers. No— tons en passant, au musée Bonnat, à Bayonne, le portrait présumé du Duc de Benavente, à micorps, la collerette et les manchettes blanches tuyautées, le vêtement noir, l'épée au côté.
Le capitaine Archibald Stirlmg, à Keir, en Écosse, possède, provenant de la vente du roi Louis-Philippe, le portrait, vu jusqu'aux genoux, — sans doute peint par le Greco, à l’'Escurial, — du sculpteur italien Pompeo Leoni, si apprécié de Philippe IL, occupé à un buste en marbre de ce souverain, posé à ses côtés, sur une sellette. Dans la collection Stirling Maxwell, à Londres, particulièrement riche en œuvres de Domenikos Theotokopuli, se voient : un portrait de Jeune Fille, la tète couverte d’une
mantille, une fleur dans les cheveux; ensuite
un portrait de Jeune Femme, ayant, comme le portrait de Pompeo Leoni, fait partie de la succession du roi Louis-Philippe, connu depuis longtemps sous le titre de La Fille du Greco. Mais le Greco eut-il une fille, c’est douteux, très douteux. Son heureux propriétaire le considère comme une des perles de sa collection. La jeune femme aux larges yeux, qui envahissent tout le visage, frileusement enveloppée de voiles et de fourrures, nous conquiert par le charme de sa beauté maladive et presque fatale. Elle à ce je ne sais quoi de surhumain des êtres condamnés à quitter la terre dans tout l’éclat de la jeunesse. Ses grands yeux veloutés surgissent douloureusement de l’implacable ovale de son pur visage. Il semble que sur ses joues la terrible tache pourpre, et sur son front, les irrémissibles veines bleues des prédestinés
vont bientôt apparaître. Tout, jusqu’à sa main
aux longs doigts fuselés, trouble et obsède.
Cette jeune femme rappelle les douloureuses évocations d'Edgar Poe. Elle a les doigts pâles et les yeux mélancoliques de Morella; la beauté de Ligeia, « vision aérienne et ravissante, plus étrangement céleste que les rêveries ». — « On connaît les beaux yeux, l’ovale pur, le teint mat de la fille du Greco, mais de sa voix et des sentiments de cette émouvante fiévreuse, rien ne nous est parvenu », dit M. Maurice Barrès, auquel il faut sans cesse recourir, et qui écrit encore : « Quel livre d'amour si l’on recueillait les noms de tous ceux qui l’ont aimée ! » Pas un portrait dans lesanciennesécoles n'a la spiritualité intensive de cette figure. Par certains côtés, la soi-disant fille du Greco rappelle le faire de Sanchez Coello; elle est bien cependant de Domenikos Theotokopu. Est-ce elle, est-ce, comme le voudrait
M. E. Bertaux, le fils du peintre, qui posa pour l'enfant tenant le cierge dans l’Enterrement du comte d’Orgaz, qui sait ? C’est elle incontestablement que l’on retrouve dans une étrange composition du maître, l'Homme est de feu, la femme d’étoupe, le diable passe et souffle, où cette même jeune femme allume une torche à l’aide d’une étoupe enflammée, tandis qu'un singe apparaît au-dessus de son épaule à droite et souffle pour attiser la flamme, alors qu’à gauche un jeune homme, le chapeau sur la tête, rit en montrant les dents. Divers critiques, qui, au lieu de la fille problématique du Greco, voudraient voir, dans le modèle qui a servi au maître en ces circonstances, sa femme, seulement son amie, aux dires de certains, Dona Geronima de las Cuevas, penseraient encore la retrouver vieillie, — elle n'aurait donc pas été enlevée par la
maladie ? — mais encore belle, dans le buste de femme d’un certain âge aux traits nobles et réguliers, aux grands yeux fixes, aux lèvres plutôt minces, à l'aspect rigide, la tête enveloppée dans une double coiffe, exposé à Londres, en 1901, à l’Art Gallery sous le titre du portrait de la Princesse d’Eboli. Pour notre part, nous ne voyons aucun inconvénient à ce quil s'agisse de cette étrange et astucieuse personne qui remplit un rôle si mystérieux et si tragique à la cour de Philippe II.
Est-ce encore la fille, la femme, ou l’amie du Greco, qui figure, au milieu d’autres personnages, dans une composition de l'artiste, jadis en Andalousie, aujourd’hui, croyons-nous, en Allemagne? Cette toile, beaucoup plus large que haute, représenterait alors La Famille du peintre. Au centre, une jeune femme assise,
— toujours le modèle du portrait de la collec-
tion Stirling Maxwell et de la scène au singe, — une ample guipure blanche tuyautée lui enveloppant le visage, brode, les yeux baissés sur son ouvrage; à sa droite, une autre jeune femme, un foulard sur la tête, se tourne vers elle, tout en filant sa quenouille ; à sa gauche, une vieille, une guimpe claire lui cachant la moitié du front, tricote en la regardant pardessus ses lunettes; en arrière, à droite, une servante soutient dans ses bras un enfant de dix-huit mois à deux ans, qui veut essayer ses pas encore incertains ; à gauche, un chat est grimpé sur un meuble. Faut-il voir dans cette scène d'intérieur la famille du Greco, qui sait ?
Continuons cette rapide revue des portraits dus à Domenikos Theotokopuli, par ceux que l’on pense encore le représenter, ou représenter des membres de sa famille. Le critique alle-
mand Justi et d’autres après lui, croient recon-
naître le Greco, — nous en avons déjà dit un mot, — dans le jeune homme placé à l’angle inférieur des Marchands chassés du Temple, de la collection Yarborough, aux côtés de Michel- Ange, du Titien et de Giulio Clovio; ce n’est, malgré tout, qu’une hypothèse. D’autres veulent le retrouver dans le centurion du Partage de la Tunique du Christ de la sacristie de la cathédrale de Tolède; dans le Saint Joseph de la Sainte Famille du Prado; c’est possible, rien de plus.
Pour le merveilleux portrait de Jeune Peintre ayant fait partie de la collection réunie par le duc de Montpensier dans son palais de San Telmo et généreusement offert par ses héritiers au musée provincial de Séville, il ne le représente indubitablement pas. Ne faudrait-il pas plutôt voir dans ce personnage, à l’aspect
élégant, aux traits fins, aux mains aristo-
cratiques, le fils de lartiste, Jorge Manuel Theotokopuli ? Mais comme ce dernier a fort peu peint, s’est surtout fait connaître par des travaux d’architecture, au lieu d’une palette et de pinceaux, son père ne lui aurait-il pas plutôt mis dans les mains un dessin de monument, un modèle de volute ou de frise, une équerre ou un compas? Ne vaudrait-il pas mieux reconnaître Jorge Manuel Theotokopuli dans le jeune garçon de la Vue de Tolède, dont nous avons déjà parlé, placé à droite, au premier plan de la composition, tenant dans ses mains un plan de la cité ? Mais qu'importe! Le portrait du musée de Séville est une œuvre hors de pair, le personnage est vivant, il semble que la bouche va s'ouvrir pour parler, que les mains vont s’agiter.
Faut-il voir le portrait du Greco dans un buste d'homme au front haut quelque peu
dénudé, à la barbe grise en pointe, aux yeux mélancoliques enfoncés sous l’arcadesouracilière, le nez long et droit, la collerette tuyautée au cou, rappelant singulièrement les personnages de ses tableaux, qui passent pour le représenter? Ce portrait à noble allure a été dernièrement retrouvé dans les environs de Teruel.
Un autre portrait, que l’on pense avec assez de vraisemblance être celui de l’artiste par luimême, faisant partie de la collection Beruete, le montre, de face, la tête allongée, le front haut et dénudé, la barbe grise en pointe, une collerette tuyautée au cou, les épaules cachées sous un manteau garni de fourrures.
Peut-être conviendrait-il de mettre parmi les portraits les Apostolados et nombre de figurations de saints, qui, en réalité, ne sont pas autre chose.
Nous avons déjà parlé de l’Apostolado de la
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sacristie de la cathédrale de Tolède. Le musée de la vieille cité impériale en possède un second, provenant de l’église Saint-Pierre martyr; on en rencontre d’autres à Séville, à Oviedo, et ailleurs; c’est certainement une figure d’Apostolado que ce superbe Buste d'homme de la collection Henri Rouart, à Paris ; il en est de même de l’énergique Tête d'Apôtre, de la galerie W. van Horne à Montréal, Canada.
Parmi les figures de saints, également des portraits, signalons un Saint Bernard qui se trouvait dans la galerie de l’Infant Don Sébastien de Bourbon qui a renfermé tant de toiles de premier ordre, peut-être le même que celui que l’on a vu figurer dernièrement à la vente Cheramy à Paris; un Évangéliste, jadis chez la comtesse de Añover, sans doute aujourd’hui en Amérique; à Madrid, le tableau
de Saint Pierre et Saint Paul, — dans l’apôtre
des gentils, le Greco s’est probablement représenté lui-même, — chez la marquise de Perinat; un Santiago et un Saint Roch, chez Doña Maria del Carmen Mendieta ; un Saint Ignace de Loyola, que l’on a pu voir chez Don Pablo Bosch ; mais à quoi bon allonger indéfiniment cette liste ? Ajoutons-y, cependant, une œuvre unique, croyons-nous, dans l’œuvre du maître, une sorte de miniature, le portrait du D" Pisa, l’auteur de l’histoire de Tolède, représenté de face, les cheveux rares, la barbe blanche en pointe, sur un panneau d’une douzaine de centi-
mètres au plus.
Les écrivains et critiques espagnols ont célébré à l’envi les monuments élevés sur les plans du Greco, vantant les nobles proportions, la sobriété et la pureté de style de l’Ayuntamiento de Tolède et des deux églises d’Illescas, ses principaux ouvrages selon eux. Il est aujourd'hui prouvé que le plan de l’Ayuntamiento de Tolède et des deux églises d’Illescasne sont pas son œuvre. À part le palacio du Cigarral
de Buena Vista, édifié peut-être par lui pour le cardinal Don Bernardo de Sandoval y Rojas, sur la rive droite du Tage, aux abords du chemin de Tolède à Avila, défiguré depuis longtemps, nous ne voyons à mettre à son actif que des retables.
Les retables des églises espagnoles des XVI® et XVI siècles consistent, comme l’on sait, en fastueux autels à plusieurs corps, ordinairement en bois, peints et dorés, véritables monuments, montant parfois jusqu’aux voûtes. Il ne faudrait pas s’exagérer les qualités de ceux du Greco; il n'a point, pour eux, découvert un type architectonique nouveau, à physionomie distincte et particulière. Sa formule est plutôt mixte ; ses plans, comme ceux de tous les architectes de son temps, épris, à la suite de Palladio, du style de Vitruve, ne sont que des adaptations des monu-
ments gréco-romains, avec une tendance à l’exagération, à la boursouflure. Le Greco serait, paraît-il, l’auteur non seulement des peintures, mais aussi des retables de la chapelle de Santo Domingo el Antiguo. Pour ceux de la chapelle de San José, de l’église de Phôpital de Afuera, qu'il n'aurait cependant pas fini, — étant mort avant leur achèvement; — pour les retables de la Caridad d’Illescas, dont il brossa les décorations picturales, il nous semble difficile, malgré des opinions récemment émises, de lui en dénier la paternité, au moins partielle. Là ne se borneraient pas, selon certains historiens, les ouvrages d’architecture dus au maître; 1l passe pour avoir été chargé en 1690, par Dona Maria d’Aragon, de dresser les plans d’une église et d’un couvent destinés à servir de maison d’études aux religieuses Augustines de Madrid. Il est fort dou-
teux que Domenikos Theotokopuli soit pour quelque chose dans ces édifices, seul, probablement, le grand retable de l’église, qui contenait une de ses peintures, est de lui.
Mentionnons encore, au nombre des œuvres architectoniques attribuées au Greco, le catafalque qu'il aurait dressé, sur les ordres du chapitre de Tolède, dans la cathédrale, pour rendre les honneurs funèbres à la reine Marguerite d'Autriche, femme de Philippe III, en 1611. À cette époque, ces édicules, quoique éphémères, étaient d’un luxe et d’une richesse dont on ne peut que difficilement se faire une idée. Aucune dépense n’était épargnée pour ces mausolées d’un jour, à l’ornementation desquels, à la suite des architectes, des sculpteurs, des peintres, tous les corps de métiers collaboraient.
Le Greco est beaucoup moins connu comme
sculpteur, même que comme architecte. Il le serait encore trop à l'opinion de Don Francisco Borja de San Roman, d’après laquelle il n'aurait été ni l’un ni l’autre. C’est peut-être aller un peu loin. Il paraît difficile de rejeter ainsi en bloc les dires si explicites des contemporans de l'artiste. N'oublions pas surtout Pacheco, le maître de Velazquez, racontant que lors d’une visite qu'il fit, en 1611, à Domenikos Theotokopuli, à Tolède, celui-ci, en train de lui montrer ses travaux, l’introduisit d’abord dans une pièce de sa maison remplie des * maquettes en terre cuite de ses ouvrages de sculpture.
Ce qui est difficile, c’est de rencontrer des sculptures que l’on puisse donner en toute certitude au Greco. Les édifices religieux de Tolède et de ses environs doivent en renfer-
mer, mais lesquelles ? Parmi celles que l’on
soit en droit, croyons-nous, de lui attribuer, malgré que Don Francisco Borja de San Roman les veuille de Monegro, se trouvent les statues, en bois, constituant la décoration du grand retable de l’église du couvent de Santo Domingo el Antiguo exécutée en même temps que les peintures, entre 1577 et 1679, qui consiste en figurations des trois Vertus théologales, de deux Prophètes, et en un groupe de deux Anges soutenant un grand médaillon. L’élégance des Vertus théologales, les proportions sveltes des Prophètes, l'attitude des Anges, la petitesse des têtes de ces différents ouvrages, d’un caractère italien indiscutable, rappellent, au dire du D" Justi, les œuvres de Sansovino.
En même temps qu’il commandait, aux environs de 1679, à l'artiste la composition du Partage de la tunique du Christ, le chapitre de
la cathédrale lui demandait de construire et sculpter un retable pour l’encadrer. Ce travail, — chose étrange, — avait été payé à son auteur un prix beaucoup plus élevé que sa toile. La relation d’une visite que le cardinal de Sandoval, archevêque de Tolède, fit à la cathédrale en 1601, rapporte que ce retable, — disparu au XVII siècle, — « était orné de pilastres, de bases, de chapiteaux et de frontons complètement dorés et sur le côté, de personnages dorés, représentant Notre Dame donnant la chasuble à Saint Idefonse ».
Un fragment de cet encadrement vient d’être fortuitement retrouvé au séminaire de Tolède, c’est le groupe de La Vierge remettant la chasuble à Saint Ildefonse, montrant la Mère de Dieu posée sur des nuages d’où émergent des têtes de chérubins, accompagnée de quatre
anges à demi nus, aux ailes éployées, — beaux
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jeunes hommes sveltes et élégants, — donnant la chasuble au saint évêque agenouillé à ses pieds. La figure de la Vierge rappelle jusqu’à un certain point celle de Marie figurant dans la partie céleste de lEnterrement du comte d'Orgaz.
Un autre ouvrage, sans doute, de Doménikos Theotokopuli, est la statuette de Vierge en bois, malheureusement mutilée, récemment découverte par le marquis de la Vega Inclan.
Le grand retable de lhôpital de afuera, peint par le Greco, a probablement été dressé et également sculpté par lui. Sa décoration consiste en dix statues, dont neuf qui font penser à celles de Santo Domingo el Antiguo, ont de grandes chances d’être du maître. Plus grandes que nature, elles ne sont pas en
marbre, comme on pourrait le croire de
prime abord, mais en bois peint à limitation du marbre. Les deux qui figurent dans le premier corps représentent Sant Pierre et Saint Paul; celles du second corps, également au nombre de deux, Saint Mathieu et Saint Jacques; sur lPentablement au milieu, se trouve un Christ en croix, la tête retombant sur l'épaule droite, les jambes légèrement infléchies et arquées, avec La Vierge et Saint André à sa droite, Saint Jean, l’apôtre bien-aimé, et Saint Thomas à sa gauche. Cette décoration du grand retable de l’église de afuera est incontestablement inférieure à celle de la chapelle de Santo Domingo el Antiguo, de plus de trente ans plus ancienne, puisque Domenikos Theotokopuli ne fut occupé à la fondation du cardinal Tavera que vers 1608.
C’est pour les églises des Franciscains et de
l'hôpital de Illescas, dont nous avons déjà parlé,
que le Greco exécuta ses principales œuvres sculpturales.
Dans l’église des Franciscains on pouvait voir encore, à la fin du xvur° siècle, les mo- numents funéraires de Gedeon de Hinojosa, ministre du Conseil et de la Chambre de Castille et des Indes, mort en 1$9$, et celui de sa femme, Doñna Catalina Velasco, fondateurs du sanctuaire. S'il faut s’en rapporter à ceux qui les ont admirés, ces deux tombeaux consistaient en deux édicules en marbre blanc, ornés de pilastres et de frontispices, dont la partie centrale était occupée par une table sur laquelle les défunts étaient agenouillés sur un coussin dans l'attitude de la prière. Aux coins du sarcophage de Gedeon de Hinojosa se trouvaient deux pleureurs.
Hélas! ces tombeaux ont complètement dis-
paru, on n'en connaît pas un seul fragment.
Dans léglise de lhôpital de la Caridad, il reste dans le chœur quatre statues en bois, deux peintes et deux dorées. Les deux statues peintes sont celles du vieillard Siméon et du prophète Jsaïe; les deux dorées, celles de la Foi et de l’Espérance agenouillées, très proches parentes des anges soutenant un médaillon du retable de Santo Domingo el Antiguo. Ces statues, taillées dans les toutes premières années du xvi® siècle, sont beaucoup plus mouvementées que celles de Santo Domingo el Antiguo et n'ont plus rien de leur allure, jusqu’à un certain point classique. Elles rappellent quelque peu les peintures du maître de la même époque. Le vieillard Siméon fait songer néanmoins au Père Eternel tenant son fils mort dans les bras aujourd’hui au musée du Prado; le prophète Jsaïe, au Saint Pierre de la sacris-
tie de l’'Escurial. Malheureusement peintes et
repeintes, empoissées de couleurs, elles ont perdu leur délicatesse primitive et n’offrent plus que des arêtes des plus émoussées.
Les statues du Greco que nous venons de passer en revue, seuls vestiges à peu près authentiques de son œuvre sculpturale, témoignent d’une indéniable noblesse de proportions, d’un sens affiné des formes élégantes et sveltes, d’un goût délicat et averti; il faut cependant reconnaître que l’on n’y trouve pas, au même degré que dans sa peinture, l’émotion intense, la passion concentrée qui fait le caractère du maître.
Pour les monuments de Don Gedeon de Hinojosa et de sa femme Dona Catalina Velasco, il est bien difficile de s’en faire une idée. Il semble, cependant, que, comme tant d’autres tombeaux de la même époque, ils ne devaient
être, jusqu'à un certain point, qu'une glorifi-
cation à la mode classique et assez vague de ceux dont ils renfermaient la dépouille.
Quoique le Greco, une fois établi dans les Castilles, ait renié jusqu’à un certain point, nous l’avons vu, les enseignements reçus par lui des maîtres italiens, il ne montre pas la même indépendance, si les ouvrages que nous venons d’énumérer sont bien de lui, en tant que sculpteur qu’en tant que peintre. De ce côté, plus circonspect, moins primesautier, 1l est, il faut en convenir, beaucoup moins inté-
ressant.
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