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CONCLUSION. — L'INFLUENCE ET LES ÉLÈVES DU GRECO

Pour nous résumer, disons que le Greco fut avant tout peintre, que c’est en cette qualité qu'il mérite une place privilégiée dans le panthéon des arts.

Comme peintre, 1l lui reste une dernière gloire et non une des moindres, c’est l’influence que son œuvre a exercée sur Velazquez. C’est à lui, ainsi que l’a écrit Don Aur.

de Beruete, que le portraitiste ordinaire de

Philippe IV doit ses « teintes gris argenté dans la coloration des chairs, emploi de certains carmins, une plus grande liberté d’exécution dans les draperies, étoffes et autres accessoires.. il lui doit certaines finesses de coloris, une harmonie de tons gris très distinguée... > que son œuvre ne montra qu'après qu'il eut vu et étudié à Madrid, l’Escurial et Tolède, des toiles de Domenikos Theotokopu.

Au nombre des productions de Velazquez, ‘dans lesquelles l'influence du Greco est des plus sensibles et des plus évidentes, il convient de placer au premier rang le superbe portrait d’un Comte de Benavente, au musée du Prado, à l'allure si hautaine et si dédaigneuse ; puis le Couronnement de la Vierge, encore au Prado, si proche du même sujet par le Greco de la chapelle de San José de Tolède, et de l’exquise

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petite toile de la collection de Don Pablo Bosch. Jusqu’à ses derniers jours, le peintre des Meninas se souvint du vieux maître crétois, son admiration pour lui fut sans bornes; nous en trouvons un dernier témoignage dans l’inventaire de son atelier, dressé après sa mort, dans lequel figurent trois portraits du Greco, deux d'hommes, un de femme.

Le Greco vieillit à Tolède respecté de tous.

Il profite de la haute situation qu’il a acquise, non dans son intérêt personnel, mais dans celui de l’art qu'il dirige et conduit dans cette voie superbe qu'il ne devait plus quitter et qui a produit le plus « peintre » des peintres, Velazquez. Les intérêts et la dignité de sa noble profession, il les défend en tout et pour tout. Dans ses désaccords avec le fisc, n’admettant pas que les artistes soient soumis à un impôt

et obtenant gain de cause devant le Conseil de

Castille ; dans ses procès et discussions avec les chapitres et communautés religieuses pour le paiement de ses ouvrages et ceux de ses élèves. Faut-il rappeler ses démèêlés avec les moines du couvent de la Sisla à Tolède ?

Ceux-ci lui avaient demandé de peindre une Cène pour leur monastère. N’eut-il pas alors le loisir d'exécuter la commande, ou fut-ce pour une autre raison, peu importe, toujours est-il qu'il la passa à un de ses élèves, Luis Tristan, tout jeune encore. Ce dernier s’acquitta de cette tâche à son grand honneur et à la complète satisfaction des religieux. Mais quand arriva le moment de payer les deux cents ducats que réclamait l'artiste, les Pères trouvèrent ses prétentions exagérées, vu son extrême jeunesse, et demandèrent au Greco d'intervenir. Celuici accepta le rôle d’arbitre; mais à peine eut-

il jeté un coup d’œil sur la composition de

son élève, qu’il se précipita le bâton levé sur Tristan, l'appelant « drôle, vaurien, déshonneur de la peinture ». Les assistants voulurent arrèter le Greco, essayèrent de le calmer en lui faisant observer que son élève était trop jeune pour s'être rendu compte de ce qu'il réclamait. « C’est bien ce que je lui reproche », répliqua-t-il, « son tableau vaut cinq cents ducats et si vous ne les lui donnez tout de suite qu'il le reprenne et l’apporte chez moi. > Làdessus, les moines, tout penauds, se hâtèrent de payer à Luis Tristan les deux cents ducats stipulés, heureux encore d’en être quittes à ce prix. Reste à savoir si l’anecdote est vraie.

L'activité du Greco ne se ralentit pas avec les années. Toujours occupé, 1l travaille jusqu’à ses derniers moments, dessinant, modelant, sculptant, écrivant, car cet esprit universel,

qui a plus d’un point de contact avec Léo-

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nard de Vinci, a laissé divers manuscrits malheureusement perdus.

Malgré la haute estime dont il jouissait dans sa nouvelle patrie, le Greco resta toujours une sorte d’énigme. Ses élèves qui l’approchèrent cependant de si près, ses confrères auxquels il avait rendu tant de services, dont ils lui étaient reconnaissants, ne purent jamais s’habituer à sa liberté d’allure et de pensée. Pacheco raconte que lui demandant un jour ce quilui semblait préférable de la couleur ou du dessin, — question éternellement ressassée et oiseuse s’il en fut, — le maître lui répondit: « La couleur naturellement ». Notre pédagogue en fut tout scandalisé ; mais ce fut bien autre chose, quand l'ayant questionné sur Michel-Ange, le Greco osa dire que si l’auteur du Moïse avait été un bon professeur, c'était bien dommage qu’il n'eût pas su peindre. Ce fut le coup de grâce

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pour Pacheco ; aussi celui-ci écrit-il qu’ « une opinion aussi monstrueuse ne semblera pourtant point extraordinaire à ceux qui ont connu le Greco. Là, comme dans sa peinture, il aura sans doute cherché à ne ressembler à personne ». Ses compatriotes castillans ne purent non plus s’habituer à son genre de vie, sidifférent du leur, à son goût pour les étoffes ondoyantes, à son amour du chatoiement et du scintillement des broderies d’or et d’argent, — ressouvenir atavique de l’ancienne Byzance, — à la pompe vénitienne, dont 1l ne se déshabitua jamais complètement. Ils le blâmaient, pour profiter de toutes les jouissances à la fois, d’avoir tenu dans samaison, — bien petite et bien exiguë cependant, s’il faut s’en rapporter à Don Francisco de Borja de San Roman, — jusqu'à des musiciens qui jouaient pendant ses repas. Mais

il ne faut pas oublier que notre artiste avait

passé les brillantes années de jeunesse, celles qui ne nous échappent jamais de la mémoire, à Rome, à une époque où le faste et la pompe étaient poussés à un point dontilest difficile de se faire une idée. Alors un cardinal de San Sisto dépensait en un jour vingt mille ducats pour une fête en l’honneur de la duchesse de Ferrare ; celle-ci faisait son entrée solennelle dans la Ville EÉternelle, accompagnée de deux cents jeunes femmes et d'autant de jeunes seigneurs, tous à cheval et des plus luxueusement vêtus.

Qui n’a lu la description de la procession de la compagnie du Broncone dont Laurent de Médicis était le capitaine, célébrée à l’occasion de l'élévation de Léon X au pontificat, avec ses chars sculptés par Bandinelli et peints par le Pontormo ? Encore une fois ces souvenirs demeurent à jamais inoubliables. Après

cela, comment reprocher au Greco d’avoir

dépensé tout ce qu’il gagnait, de n’avoir laissé à sa mort que deux cents tableaux ébauchés et d'innombrables maquettes de sculpture ?

Domenikos Theotokopuli mourut à Tolède, le 7 avril 1614, à l’âge d'environ 67 ans.

Quoiqu'il passe pour avoir été inhumé dans l’église de San Bartolomé, des documents, découverts 1l y a quelques années, prouvent d’une manière irréfutable qu'il fut enterré dans la chapelle de Santo Domingo el Antiguo qui lui doit sa décoration.

Finissons par quelques lignes sur les élèves du Greco formant avec lui l’école de Tolède, qui eut une si grande influence sur l’art espagnol en général et sur l’école madrilène en particulier, par son chef Velazquez. Cette école se compose cependant d’un nombre bien restreint d’adhérents: de son fondateur d’abord, puis de ses disciples directs. Arrêtons-

nous un peu longuement, sinon au plus remarquable d’entre eux, au moins au plus intéressant pour nous, au fils du Greco, Jorge Manuel Theotokopuli, né, selon les récents documents découverts par Don Francisco de Borja de San Roman, en 1678, trois ans après l'installation à Tolède de l'artiste crétois. Celuici lui enseigna la peinture, la sculpture et l’architecture; mais c’est surtout comme architecte que Jorge Manuel Theotokopuli se distingua.

Le 10 mars 1625, il fut nommé par le chapitre métropolitain sculpteur et architecte de la cathédrale. En cette qualité, il fut chargé de dresser les plans de la coupole et de la lanterne de la chapelle mozarabe érigée par le cardinal Cisneros. Quoiqu’ils aient été trouvés trop audacieux par la commission désignée pour les examiner, particulièrement par un des membres de cette sorte de jury, le fray

Alberto de la Madre de Dios, carme déchaussé fort expert en la matière qui les jugeait inexécutables, le chapitre passa outre et Jorge Manuel Theotokopuli en entreprit l’exécution qu'il mena à bonne fin. L'œuvre fut achevéeen 1631; elle consiste enune voûte surbaissée sur laquelle, en qualité de sculpteur, l'artiste plaça les blasons de l’Infant Don Fernando, du cardinal Antonio Zapata et du chanoine Don Horacio Doria.

Plus tard, Jorge Manuel Theotokopuli donna de nouveaux projets pour l’achèvement de la chapelle de lPOchava, qu’on ne lautorisa pas, après débats, à mettre à exécution.

Comme peintre, on ne peut lui donner en toute certitude que deux reproductions d’œuvres de son père : la réduction du Partage de la tunique du Christ et la partie terrestre de l’'Enterrement du comte d’Orgaz, toutes deux au musée du Prado. Sans aucun doute, nombre

de variantes ou de copies de toiles du père sont sorties des mains du fils. Jorge Manuel Theotokopuli mourut à Tolède vers 1631, 1l avait alors ç3 ans.

Les autres élèves du Greco qui travaillèrent plus ou moins dans son atelier, sous ses yeux, sont : Bautista Mayno, tout jeune encore quand sont maître disparut, qui se fit moine et s'était fait une sorte de spécialité des portraits de petite dimension; Pedro Orrente, sorte de Vénitien espagnol; Luis Tristan dont il a déjà été quelque peu question, le plus célèbre des disciples de Domenikos Theotokopuli, dont l’œuvre néanmoins est fort peu définie et encore moins connue, Car rien ne prouve que la belle Tête d'homme qui avoisine les portraits de son maïître au musée du Prado et le petit Saint Jérôme pénitent de l’Académie de San

Fernando soient non seulement de lui, mais

du même peintre. Au nombre des productions absolument authentiques de Luis Tristan, il convient de citer, d’abord, la décoration du grand retable de l’église de Yepes, sur lequel il plaça : la Naissance du Christ, V'Adoration des Mages, le Christ à la colonne, le Portement de croix, la Résurrection, l’ Ascension, et plusieurs figures de Saints ; puis, diverses compositions pour les chapelles des couvents de la Sisla et des religieuses de la reine, à Tolède, pour léglise de Uclés, enfin, le tableau de la Trinité, de la sacristie des calices de la cathédrale de Séville, imitation servile du Père Éternel tenant son fils mort dans les bras, peint par le Greco pour Santo Domingo el Antiguo.

Signalons encore, parmi les disciples de Domenikos Theotokopuli : Antonio Pizarro, le moins fidèle des élèves du maître; Diego de Astor, qui

s’adonna à la gravure si peu pratiquée dans les

Castilles. Le Greco, auquel aucune branche de l’art n’était indifférente et inconnue, enseigna cette dernière à celui-ci, qui reproduisit sur cuivre, d’après une composition de son maiïtre et sous ses yeux, un Saint François d'Assise à genoux, une tête de mort dans les mains. Cette estampe, des plus rares, signée et datée comme suit : « D. D. Astor. sculp. Toleti. 1606 », est d’une vérité surprenante, d’une puissance faite pour étonner. Nous en avons d’ailleurs pour garant Cean Bermudez qui a pu comparer la gravure au tableau, — de son temps appartenant à Don Nicolas de Vargas, — et qui la loue grandement de son exactitude et de sa correction.

Après les élèves directs du Greco, viennent ceux de Luis Tristan, au nombre desquels il convient de compter Juan de Toledo et Diego de Rodriguez.

L'école tolédane se confond ensuite avec l’école madrilène et ne fait bientôt plus qu'une avec elle. L'école tolédane, jusqu’à Velazquez, comme, d’ailleurs, toutes les écoles espagnoles, qui ont fleuri, pour ainsi dire exclusivement, à l’ombre des autels, est essentiellement religieuse. Elle se distingue par la délicatesse et la finesse de son coloris qui rappellent souvent ceux du Titien et du Tintoret; par son dessin toujours correct, souvent sévère et même noble et grandiose; par sa composition expressive, pondérée et pleine de charme. Elle se fait encore remarquer par son attrait de la nature extérieure, si peu

prisée, comme l’on sait, à ces époques.

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