Le guêpier italien
M. Je duc de Persigny a voulu savoir enfin ce qui empêche l'arrangement des allaires italiennes. Il ne comprenait pas la résistance du Saint-Père. Pourquoi le Sainl-Pèra reiase-t-il d'abandonner ses provinces, d'abdiquer son pouvoir temporel, de faire ainsi le bonheur de rilalie, de la France et du monde? M. le Duc pressentait un grave secret. Il court à Rome, il arrive le 15 avril, et le 30, le secret est expédie en France à l'adresse de M. le président du Sénat et de tout le genre humain.
A vrai dire, ce n'est pas merveilleux. M. le duc de Persigny nous apprend que la révolution italienne, juste en son essence, pure en ses œuvres, promet et donne déjà des fruits que le Chef de l'Église bénirait, s'il entendait mieux les choses de la terre et les intérêts du ciel. Non que les dispositions du Saint-Père soient mauvaises, mais il n'est pas libre; et les Cardinaux, assez sages aussi, ne sont pas libres non plus. Il existe à Rome une puissance occulte, « tout un monde de « diacres, sous-diacres, monsignori , auditeurs de Rote, prêtres,
«moines, princes, nobles, avocats, etc distribués dans une
« vingtaine de congrégation fi, et qui domine tout, le Pape, les Cardi- « nanx, les Congrôg-ilions. le Gnuvernetnent. » Or, ce monde est fou ; non-seulement fou, mais « autrichien, » non moins ennemi de la
France que du bon sens. « Il conspire au sein de la papauté contre la seule puissance qui la protège et qui puisse la protéger. » Tel est le <c secret; » là est la cause des entraves de l'Italie et des « difficultés qui divisent en France l'Église et l'État; » tout le mal vient de cet absurde parti des diacres, sous- diacres, raonsignori, etc., qui ne veut pas entendre raison. M. de Persigny propose un moyen bien simple de supprimer ce parti funeste : c'est de ne plus tenir aucun compte de ce qu'il fait dire au Pape. Il faut décréter, réformer, abolir, instituer et ordonner toutes choses dans Rome comme si le Pape y consentait, en sa présence s'il reste, en son absence s'il se retire; — et tout sera dit, et l'Église et l'État vivront en paix.
Ces imaginations violentes et contradictoires nous étaient connues. Il n'y a d'un peu nouveau que le détail du parti occulte, anciennement nommé parti réactionnaire. On n'avait pas encore inventé l'action politique des diacres et sous-diacres, c'est-à-dire des séminaristes; celle des monsignori, équivalents des simples chevaliers de la Légion d'honneur; celle des auditeurs de la Rote, juges civils, au nombre de douze, en partie nommés parles puissances étrangères. On n'avait pas songé à distribuer dans les Congrégations, conseils exclusivement ecclésiastiques, ce grand nombre de princes, de nobles et d'avocats. Si M. le duc de Persigny vient à savoir un jour combien sa découverte est extraordinaire, il en sera intimidé, et il s'expliquera pourquoi le « secret » a été gardé jusqu'à lui. Du reste, puisque tant de personnes dans des situations si diverses tiennent le même langage , c'est la preuve que l'opinion est unanime et que le Saint-Père exprime parfaitement le sentiment des Romains. M. le Duc n'a pas du tout compris ce sentiment public.
Son écrit, néanmoins, mérite attention. Les mêmes idées, les mêmes annonces diffèrent étrangement lorsque c'est, par exemple, M. About ou M. Havin qui parlent à leur peuple, ou lorsque c'est un ancien ministre, membre du Conseil Privé, qui s'adresse au président du Sénat, mfmbre du Conseil Privé. Tout devient sérieux tombant de ces hauteurs. Je n'offenserai pas M. de Persigny en disant que le nom de M. Troplong ajoute au poids du sien. M. le Duc est homme de guerre, il porte quasi l'épée, M. le Président est homme de loi et nous apparaît revêtu de toute l'ampleur de la toge; l'un, plein de feu, combat et
même ferraille; l'autre, plein de science, écoute et juge. L'accord de ces deux noms donne fort à penser. On se demande si M. le Président croit au secret découvert par M. le Duc, à ce formidable parti des diacres et sous-diacres ennemis de la raison et de la France? S'il ignore aussi comment les provinces pontificales ont été annexées et pourquoi le Saint-Père ne ratifie pas la spoliation? Si le caractère multiple de la révolution italienne ne lui est pas plus visible qu'à son impétueux correspondant? On se demande s'il estime comme lui que la question se doit résoudre par un coup de force qui laisserait le Pape évêque de Rome et roi de Fontainebleau en Italie? On se demande si ces rêveries lui paraissent conformes au droit, à l'histoire, au christianisme? On se demande où en sont les esprits dans les plus hautes régions de la société?
C'est à cause de ce doute que je tente d'écrire. Je n'ai l'honneur d'être ni diacre, ni sous-diacre, ni rien à Rome. En France je suis moins que rien. J'appartiens à cette opinion que M. de Persigny proclame ennemie universelle : Hostes geneiHs humani, principum, publici rei majestatis , ainsi qu'on disait au temps de Tertullien; je fais partie de cette nation amie des ténèbres et muette en public, Lucifugax natio, ac latebrosa, et muta in publico, dont M. de Persigny n'a pas compris la langue et qu'il prétend n'avoir pu faire parler. Moi, cependant, si je suis muet, c'est contre mon gré, M. de Persigny ne l'ignore pas. Il est de ceux qui m'ont refusé la parole. Il l'a même fait assez durement. Et je ne me sens pas aussi libre que devrait l'être un homme habitué à respecter la vérité. J'essaye, parce que j'ai un devoir. Je dois protester contre des conseils que je trouve pleins d'erreur et d'une suite funeste pour la religion et pour la patrie.
En accordant à M. le duc de Persigny tout son ténébreux parti des diacres tel qu'il le compose, il faut toujours arriver à une conclusion peu respectueuse et peu lumineuse, savoir : que le Saint-Père se laisse
moner par une foule absurde, laquelle possède le secret de tenir en échec toute la force et toute l'habilité du monde.
Quel est donc ce véritable secret de Rome? Car la lettre de M. de Persigny témoigne qu'il ne l'a pas découvert et pas même pressenti.
Ce secret, le secret de la force pontificale contre toute politique anlichréliennc, n'est nullement indéchiffrable. Si M. de Persigny l'avait demandé au Saint-Père, le Saint-Père le lui eût aussilôt révélé. Bien plus, s'il avait lu attentivement son livre de messe pendant qu'il séjournait à Rome, il aurait pu saisir lui-même le grand mystère, puisqu'il se fût mis dans la confidence des entretiens journaliers du Pape avec Dieu. Que de choses apprendraient les hommes d'État s'ils lisaient les livres d'Église! M. de Talleyrand, célébrant le mérite d'un diplomate, en attribuait la plus grande part à l'avantage que ce diplomate avait eu d'étudier la théologie. La théologie est utile lorsque l'on doit traiter des questions du temps avec les hommes qui tiennent compte de la question d'éternité.
Je ne terininerai point sans avoir mis au jour le secret de Rome ; mais, je suis contraint de faire d'abord un peu d'histoire contemporaine. M. le Duc y touche d'une façon qui ôte toute clarté.
Il y a dans le monde une chose qu'on appelle la Révolution. M. de Persigny lui donne un siècle d'existence; elle est plus vieille! C'est une chose très-diverse en ses tactiques, parfaitement la même en ses œuvres. Son nom dit ce qu'elle est : il signifie Renversement.
Or, comme il n'existe au monde qu'une seule construction définitive, ù savoir la sainte et unique Église catholique, il n'y a aussi qu'un but aux efforts de la Révolution. Elle aspire à renverser cet édifice divin. Elle ne veut pas moins; plus serait inutile. Une fois l'Église arrachée de la terre, la destruction y sera souveraine et organisée.
M. le duc de Persigny doit regretter de n'avoir pu visiter les grandes antiquités de Rome. Au palais des Césars, au Cotisée, anx thermes du magniliqne et divin empereur Caracalla, se f;iisant exidiquer les splen-
cîeui's de la \io romaine Iors(}ue la conslrnclion clirélienne cachai encore ses londemenls dans les Catacombes, il aurait découvert un autre secret. Il aurait appris que la mort n'a plus rien à désirer quand César est le seul prêtre et le seul dieu du genre humain.
Le centre de l'Église est à Rome. Dieu \ouIut y poser la Pierre qui porle tout l'édifice; Supei' hanc Peiram. La Révolution le sait; elle l'a toujours su, de quelque noiu (lu'elie se soit masquée. On peut le demander à tontes les hérésies : plus haut que toutes en fera l'aveu, celle qui se nomma hypocritement la Réforme.
Il faut distinguer entre la Révolution et les révolutions. Les révolulions naissent de sources mêlées : elles peuvent avoir de justes causes ; elles engendrent des conséquences acceptables, et qui, après plus ou moins de temps, plus ou moins modifiées, finissent toujours par être acceptées. Ainsi furent victorieuses mille révolutions qui ont emporté les dynasties, les institutions, la nationalité même; ainsi triomphe sous nos yeux, et n'est plus même combattu, le grand fait du siècle dernier, si considérable dans l'histoire des révolutions. Cet ensemble de déplacements, de desiructions et de restaurations, ce 89 si malaisé à définir, si facile à comprendre, n'aurait plus d'adversaires en France s'il n'avait plus de commentateurs; et ses commentateurs eux-mêmes, quoique si volontiers arrogants, ne parviennent pas à lui faire dos ennemis. On repousse le commentaire, on garde le fait. Et pourquoi le commentaire est-il repoussé? parce qu'il prétend conduire le fait au but implacable de la Révolution, au renversement de l'ordre chrétien, ordre (HerncI, ordre récessaire que le mouvement de 89 n'a pu ni voulu détruire, et dans lequel il doit rentrer. L'empereur Napoléon III a exprimé un jour cette pensée. Il a parlé de faire rentrer dans leur lit les fleuves et les révolutions. Le lit où l'esprit des révolutions doit être contenu, c'est l'ordre social, l'ordre chrétien.
Nous voyons à l'œuvre en Itahe ces deux choses distinctes, les révolutions et la Révolution : les révolutions qui sont des combats d'hommes contre hommes, des entreprises politiques quelconques, et qui se marquent des bornes et un arrêt; la Révolution qui ne se donne point de limites, qui ne veut point donner de repos, et qui est la suprême iniquité de l'homme contre l'homme, parce qu'elle est l'iniquité radicale de l'homme envers Dieu.
11 est aisé de marquer comment l'entreprise politique, devenue une guerre de conquête, et la conjuraiion d'apostasie, devenue une guerre de sacrilège, se sont unies sans avoir le même dess( in, se sont combinées sans avoir le même but; comment, aujourd'hui, se sentant contraires, elles cherchent réciproquement à se dominer. Là est la clef de la situation.
Parce que Rome est le centre de l'Église, la Révolution a longtemps travaillé à s'emparer de l'ilalic. Personne n'ignore combien elle y a été aidée par les gouvernements italiens eux-mêmes, lesquels, depuis plus d'un siècle, ont surpassé tous les autres en tout genre d'inintelligence. Les ambassadeurs travaillaient de concert avec les conspirateurs. Récemment un prince français en a développé les preuves devant le Sénat, et nous ne manquons pas d'autres témoins mieux éclairés. Le but a toujours été le même : décrier le gouvernement du Pape, l'affaiblir, l'abolir, afin de détruire l'Église, d'ôter Jésus- Christ au monde et le monde à Jésus-Christ. Jusqu'ici, il n'y a eu d'ôlés que les gouvernements dont les ambassadeurs jouaient cette belle partie.
Quand les gouvernements n'ont pas conspiré formellement contre le pouvoir temporel de l'Église, ils se sont du moins appliqués à empêcher le Pape de gouverner son État. Ils ont fidèlement donné cette consola- '^'^ tmiVaux révolutionnaires que leur propre sûreté les obligeait de contenir. Le lendemain d'une prise d'armes de la Révolution arrivaient des requêtes diplomatiques où le Saint-Père lisait, à peine déguisées, les demandes de la sédition réprimée la veille. Grégoire XVI fut perpétuellement harcelé du Mémorandum de 1831, œuvre insidieuse d'un diplomate protestant, présentée en commun par l'Autriche, la Russie, la France, l'Angleterre et la Prusse. Que la Papauté n'ait pas sombré vingt fois depuis le commencement du siècle sous le continuel assaut de la Révolution et de la diplomatie, c'est le secret de Rome, le secret
dont M. de Persij^ny ne rend pas cuinpt»'. En 181i, en 1830, en ISiS, un Ircnibleinenl de tene a dénoué la siliiaiiiii, devenue i);irliculièi'emeiit. ppiillpuse. 18U lil croii er FfintaiiicliU'aii ; jaiiutis Pierre n'avait été enfermé dans des murailles si fortes! 1830 et 18^8 montrèrent les abîmes ouverts, et le monde eut peur.
Pie IX arrivant au trône proclama la plus gônerense amnistie, nf)o'ra de laiges réformes, enrichit s|)()nlanéin(Mii fa lilierté. L<'s ^^onvcrnemf'nts signataires du itiemorarKhim de 1831 trouvèrent (juMI donnait trop ; il promit davantage et ne demandait qu'un peu de tem|)s. On sait la suite : Rossi assassiné, le Pape assiégé par ceux qu'il venait d'amnistier, le Vatican bientôt désert, la République installée avec ses triumvirs. Les triumvirs faisaient dire la messe par des prêtres ci eux, et laissaient égorger les prêires fidèles. Dans toute 1 Kurope, le scnliment public ordoima de mettre fin à celte orj^ie. La Républii]ue française, mandataire des nations calliolitiues, se chargea d'exécuter la République romaine. Alors, je crois, fut dite une parole que l'on peut compter parmi les pierres fondamentales de l'Empire : « Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent. »
Tout le monde fut rassuré, les uns par la prise de Rome, les aulres par la Lettre au colonel Edgar Ney. Sécularisation, code Napoléon, amnistie. C'était un mémorandum, plus redoutable que celui de 1831. I! devait, quoi que ptit faire le Pape, entretenir dans Rome l'esprit d'ingratitude et de rébellion. A la vérité, une force française demeurait là, pour contenir ce mauvais esprit si puissamment excité. Mal et remède également périlleux ! Que le programme fût destiné à compenser les baïonnettes ou les baïonnettes à compenser le programme, il importe peu. La bonne politique eût été de retirer les baïonnettes et le programme. On le pouvait. Personne ne croira que toute l'Italie eût osé passer, je ne dis pas sur une sentinelle française, mais sur un simple avertissemeut rédigé en bon français. Dans ces conditions. Pie IX, vraiment maître chez lui, aurait fait le possible. Malgré la cruelle expérience de 1848, il eût tenté de voir ce qui peut rester de bon sens et de reconnaissance au fond des cœurs que la Révolution a séduits.
Il y GLit quelques années de repos, c'est-à-dire d'allente. Le Pape les Giii()loya à réparer les méfaits de la République. Il enleva les souillures, releva les ruines, créa de nouveaux éiaulissements et restaura les finances. La coutume est de crier contre l'indolence du gouvernement pontifical. Injure ignorante. On n'a pas partout le moyen de maçonner comme à Paris, il est permis de n'en avoir pas le goût, et ce n'est point la maçonnerie qui met le ciel sur la terre, môme pour les maçons. Le règne de Pie IX est d'ailleurs remarquable par l'importance des Iravéïux publics.
Tandis que Pie IX faisait ainsi son métier de roi temporel, un autre travail s'accomplissait dans la Péninsule. Sous la direction du Piémont, la trame un peu rompue par les événements de iSkS et 18^9 se renouait plus serrée; la Révolution et l'esprit de conquête se donnaient la main. Le Piémont, qui voulait conquérir l'Italie, avait besoin d'un masque, c'est ce que l'on appelle aujourd'bui Vidée; la Révolution, qui voulait continuer son entreprise sur Rome, avait besoin d'un bras. Le Piémont oflVit le bras, la Révolution posa le masque, chacun d'ailleurs réservant ses clauses secrètes.
Cependant, bras piémontais, idée italienne, force de Carignan et splendeur de Garibaldi, que pouvait tout cela contre le quadrilatère? Mais la France donna son appui. Selon Fiî. le Duc, ce ne fut pas principalement pour famour de l'Italie; ce fut par précaution contre l'Autriche, noyau possible d'une coalition. Ainsi, le Piémont rêvait un grand brigandage, la Révolution un grand sacrilège, la France uu grand coup de politique. L'Italie n'est pas aimée pour elle-même!
Tout étant prêt, le Piémont parut d'abord à la guerre de Crimée. L'on se demandait ce qu'il allait faire dans cette lutte de géants? il allait chercher sa carie d'entrée au congrès de Paris. La politique moderne entend bien la partie scénique. Les caractères laissent à désirer, le siylc manque; mais un art raffiné pose les personnages,
prépare de loin les situalions et multiplie les péripéties, toujours surprenantes el toujours logiquement amenées.
Le Piéuiont vint donc au Gonjïrès. Son diplomate, le fameux comte Cavour, mort depuis en état d'imbécillité, se dissimula. Il n'y perdit rien. La France crut opportun de questionner le Congrès sur deux points des affaires d'Italie : Rome et Naples. L'Angleterre se chargea de répondre. A propos de Rome, lord Glarendon fit reparaître le fond du programme de 18Zi9: Sécularisation, système administratif «en harmonie avecl'espritdu siècle,» force armée nationale; et si ce régime ne pouvait être étendu à tout l'État pontifical, il fallait au moins en réclamer le bienfait pour les Légations. C'était proposer d'enlever au Saint-Père ses plus riches provinces. Personne n'appuya ni ne contredit. A l'égard du roi de Naples, la France opina que ce souverain devait être averti de mieux gouverner et invité à des actes de clémence. L'Angleterre insista. Elle dit que le Congrès devait recommander au roi de Nnples l'amélioration de son système de gouvernement el l'amnistie de tous les condamnés et détenus politiques. Par ces déclarations, rendues publiques, la guerre révolutionnaire était commencée. De la guerre politique, pas un mot.
La presse redoubla de violence contre le roi de Naples, surtout contre le Saint-Père. Alors fut montée cette lâche machine du petit Mortara, qu'exploitèrent six mois durant les journalistes elles diplomates du monde entier. Il s'agissait d'un enfant juif baptisé, que le Pape avait légalement retiré de la maison de son père pour le faire élever suivant sa dignité de chrétien. On vit les gouvernements de Russie et d'Amérique, d'accord avec le Charivari, exhorter Pie IX à respecter enfin les droits de l'humanité. M. Mocquart mit en mélodrame cette aventure tragique. Ensuite la presse exalta le livre de M. About. La civilisation du xix^ siècle ne se ménage pas sur les ignominies!
Pendant que ce pestilentiel vacarme s'exécutait au profit de la Révovolution, le Piémont obligeait l'Autriche à le menacer. L'Empereur imlra en campagne. Il partit de Notre-Dame pour se mettre à la tête de son armée. Déjà il avait rassuré le sentiment catholique et antirévolutionnaire de la France. Le ministre des cultes, M. Rouland, crut devoir insister anpiès des évêques. << Il twpor/e, leur écrivit-il, d'éclai-
« rer le clergé sur les conséquences d'une lutte devenue inévitable... « l'Empereur y a songé devant Dieu, et sa sagesse, son énergie, sa « loyauté bien connues ne feront défaut ni à la religion, ni au pays. « Le Prince qui a donné à la religion tant de témoignages de <( déférence et d'attachement... est le plus ferme soutien de l'unité « catholique, et il veut que le chef de l'Église soit respecté dans tous « ses droits de souverain temporel. Le Prince qui a sauvé la France de « l'invasion de l'esprit démagogique ne saurait accepter ni ses doc- « trines, ni sa domination en Italie.
Mais en même temps que la Révolution était ainsi reniée, Garibaldi et sa bande prenaient place dans l'armée piémontaise, sous leur drapeau distinct, comme une troisième puissance. Faible puissance physiquement. L'Aventurier n'avait qu'une troupe d'aventure; toute la bonne volonté du monde ne lui put procurer qu'une ou deux victoires d'escarmouche; encore le nom et le sîte n'en furent-ils jamais bien connus. Pourquoi donc, à côté de nous, le général des triumvirs? Il était là, comme le Piémont avait été en Crimée, pour prendre un certain droit d'intervenir à sa façon dans les événements futurs, pour qu'on parût ne pouvoir l'empêcher de se jeter sur les Siciles. Quel meilleur instrument que Garibaldi, plein de jactance, écrivailleur, et, en somme, si facile à brider!
Quoi que l'on veuille dire des aspirations des peuples, de leurs vœux impérieux, de l'impossibilité de n'y pas céder, il est trop évident que ni le Piémont, ni Garibaldi, ni la haine de la Papauté, ne sont des produits populaires spontanés. Tout cela est factice, forgé A grand labeur; rien n'était si aisé que de ne pas laisser naîlre et grandir tout cela.
Le Saint Père avait fait savoir aux deux empereurs qu'il leur laissait le choix d'occuper ou d'évacuer les Étals pontificaux. Sa magnanimité offrait d'ôler cette cause alléguée des troul)les de l'Italie. Les Français voulurent rester à Rome et les Autrichiens à Bologne.
L'on sait comment ensuite les Autrichiens évacuèrent !e pays qu'ils gardaient. Ce fat la victoire du prince Napoléon. Elle ne coûta point de sang. La coutume est de dire que « les populations, » se trouvant libres, se donnèrent au Piémont. Les populations non gardées se donnent à qui se trouve en mesure de les prendre. Un bataillon français les eût maintenues sous l'autorité légitime avec autant de facilité que la manœuvre du prince Napoléon les avait délivrées des Autrichiens. Mais nous proclamons le principe de la non-intervention, qui ne doit jamais être violé, sauf par Garibaldi ou pour assister Garibaldi. A l'égard des Légations, on aima mieux supposer un vœu contraire au Pape que de s'exposer à violer le principe de la nonintervention en faisant respecter le principe de la neutralité. Quelque populace, dirigée par M. le comte Pepoli, héros de M. About, se chargea d'agir pour a les populations. » Elles se « donnèrent » de la sorte; et ainsi il se trouva que lord Clarendon avait prophétisé dans le congrès de Paris. Toutefois Victor-Emmanuel n'accepta que provisoirement. En présence de l'Empereur, il fallait respecter sa parole encore chaude. L'affaire fut remise pour être régularisée par le sufrage universel. Le suffrage universel, si j'ose me servir de l'expression de M. Rouland « ne fit pas défaut. » La guerre finie, le traité signé, les droits du Pape reconnus de nouveau, le suffrage universel consacra l'annexion, moyennant quatre millions de la cassette du Roi, en sus des frais militaires.
M. de Persigny argumente passionnément pour démontrer que la perte dos Légations est uniquement le fait du parti des «diacres.» Aux propositions les plus avenantes de Victor-Emmanuel, qui se résumaient toutes à garder ce qu'il avait pris, le parti des diacres ne cessa d'opposer les prétentions les plus folles, qui se résumaient toutes à demander que ce qui avait été pris fût rendu. Par ce stupide entêtement, le parti des diacres perdit un temps précieux, et l'Italie, plus habile, déclara tout de bonne prise. M. de Persigny estime qu'elle fit bien. Pour le prouver, il ajoute, un peu plus loin, ces simples mots : « Il est clair que sans la Romagne, les Marches etl'Ombrie, le royaume « d'Italie était impossible. »
Puisqu'il voulait dire encore cela, pourquoi prendre la peine de chercher autre chose !