‹ Le guêpier italienChapitre 2 sur 3 · IH · texte numérisé non relu

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QLiant aux motifs de refus que M. de Persigny met au compte du parti des diacres, nous les connaissons par le Saint-Père lui-même. Le Roi Victor-Emmanuel, en noliliant à Pie IX le vœu si légitime des peuples, avait offert de « rendre hommage à la souveraineté suprême « du Saint-Siège, de diminuer ses charges et de contribuer à son in- « dépendance et à sa sécurUc!...:» Le Pape répondit. Sa lettre contient l'histoire de l'annexion; elle louche aux. suggestions diplomatiques ; elle affirme le droit et le devoir que le Saint-Siège leur oppose. Si M. le Duc ne connaît pas celte lettre, elle l'instruira beaucoup; s'il veut la faire oublier, c'est un motif pour la faire relire.

« .... Je pourrais dire que roccupation étrangère dans les Légations était depuis longtemps circonscrite à' la ville de Bologne, laquelle n'a jamais fait partie de la Romagne. Je pourrais dire que le prétendu suffrage universel fut imposé ; je m'abstiens d'ailleurs de demander l'avis de Votre Majesté sur le suffrage universel, comme aussi de lui en exprimer mon opinion. Je pourrais dire que les troupes pontificales ont été empêchées de rétablir le gouvernement légitime dans les provinces soulevées, par des motifs qui sont également connus de Votre Majesté. Je pourrais m'appesantir sur ces considérations et sur d'autres. Mais ce qui surtout m'impose le devoir de ne pas adhérer aux pensées deVotre Majesté^ c'est de voir Vimmoralité toujours croissante dans ces provinces^ et les insultes qui y sont faites à la religion et'à ses ministres. Bien plus, quand même je ne serais pas tenu par des serments solennels à maintenir intact le patrimoine de l'Église, serments qui me défendent de me prêter à toute tentative ayant pour but de diminuer Vextension de ce patrimoine., je me verrais obligé de repousser tout projet fait en ce sens, afin de ne pas souiller ma conscience par une adhésion qui me conduirait à donner ma sanction et à participer indirectement à ces désordres, et à concourir à rien moins qu'à justifier une spoliation injuste et violente. Je ne puis donc non-seulement faire aucun accueil bienveillant à Votre Majesté, mais je proteste au contraire contre fusurpation qui s'opère au détriment de l'État de l'ÉgUse, et qui laisse sur la conscience de Votre Majesté et de tout autre coopérateur à cette insigne spoliation les conséquences fatales qui en découlent. Je suis persuadé que Votre Majesté, en relisant avec un esprit plus tranquille et plus instruit des faits la lettre qu'elle m'adresse, y trouvera de nombreux motifs de repentir. Je prie Dieu de donner à Votre Majesté les grâces dont

elle a besoin.

« Plus PP. IX. .)

« Pu Vatican, 20 avril tsfio. »

Tl y eut uno réplique du PiôinonL Cd fut Castul-Fidardo et le rapt qui suivit. M. le duc de Persigny ne semble pas assez importuné de ces faits ënorraes; il redouble de mépris pour l'imbécile parti des diacres, ipii les a provoqués, dit-il. .Te ne perdrai pas le temps à lAcher de l'éclairer sur ce point. Sachant ce qu'il ignore, je sais ce qu'il ne peut comprendre. Qu'il médite cependant la lettre de Pie IX au Roi Vicior- Einmanucl. Le vrai secret de Rome y est publié.

J'achève l'histoire de la guerre, si nécessaire pour jeter du jour sur l'histoire de la paix.

La campagne fut rapide, glorieuse, sanglante. Le Roi Victor-Emmanuel, malgré sa bravoure, (îaribaldi, malgré ses fanfares, n'y donnèrent point la preuve qu'ils eussent pu, seuls, affranchir l'Italie. On apprit à Paris, coup sur coup, avec une joie immense, la belle victoire de Solférino, l'armistice, la paix.

Relisons celle éloquente dépêche de l'Empereur :

« Vallegio, 11 juillet 1859.

« La paix est signée entre l'empereur d'Autriche et Moi.

« Les bases de la paix sont :

« Confédération italienne sous la présidence honoraire du Pape.

« L'empereur d'Autriche cède ses droits sur la Lombardie k l'Empereur des Français, qui les remet au roi de Sardaigne.

« L'empereur d'Autriche conserve la Vénétie; mais elle fait partie inK;grale de la confédération italienne.

« Amnistie générale. »

Ces brèves paroles proclamaient un résultat vraiment inespéré. La paix était française, monarchique et conservatrice ; tous les droits étaient rosp(;ctés, à l'abri du plus sacré de tous; l'affranchissement de ritalie ie trouvait «.'jién'' en dehors du révoiuiionari.-^nio et de la

diplomatie. L'Univers, avec une allégresse et une admiration sincères, s'écriait : « Gloire aux deux Empereurs calholiques, qui ont fait « entre eux la paix du monde et qui se réservent la protection de « l'Église, n

Le sentiment révolutionnaire était tout difTérent et se trompait moins. Tandis que le gouvernement affichait la dépêche impériale, dans le même instant, le Siècle nous faisait lire un commentaire prophétique du traité de paix, encore inconnu. Voici quelques passages de cet article, dont peu de personnes eussent alors deviné l'importance. Il est signé de M. Havin, et tout rempli de traits de son génie et de son slyle; mais certainement ce n'est pas l'esprit de M. Havin qui a été si bien informé de l'avenir, ni sa plume toute seule qui a si sûrement tracé d'avance le détail des avortements de Villafranca, et jusqu'à la récente brochure de M. le duc de Persigny :

« Ce que nous croyons pouvoir dire.... c'est qu'en dehors du programme annoncé à l'ouverlure de la campagne, tout nous semble mensonge, tout doit être mensonge. Qu'un soldat autrichien reste officiellement en Italie, que la plus petite influence autrichienne y demeure, et tout serait à recommencer dans peu d'années...,

« Un corollaire de ce programme, c'est V expulsion coynplète de tous ces petits prince^; qui depuis 1815, étaient en complicité permanente avec l'Autriche pour l'absorption de l'Italie. Si on en tolérait un seul, il est évident que ses États deviendraient le foyer de la contre-révolution, non-seulement italienne, mais européenne.

« Quant au pouvoir pontificaU c'est selon nous un pouvoir qui ne devrait rien demander à la force matérielle : c'est sur les âmes que devrait s'exercer uniquement son empire. Nous croyons fermement que si la ville de Rome, comme ville libre, était garantie au Pape, que si cette grande cité était pour ainsi dire le palais du Chet de l'Église catholique, que si une liste civile considérable lui était donnée par toute la chrétienté pour verser les trésors de la charité sur tous les points du globe, la Papauté, disons-nous, serait plus grande, plus respectée; et la religion, n'étant plus mêlée à toutes les misères des choses humaines, dominerait de toute sa hauteur les rois et les peuples.

« .... Mais si le Pape, dans le cas même oîi ses États seraient diminués, doit continuer à avoir un pouvoir temporel, le moment est venu d'appliquer les principes de la lettre célèbre (la lettre à M. Edgar Ncy; c'est l'un des évangiles du Siècle) que nous avons citée plus d'une fois : on ne peut

plus différer la sécularisation du gouvernement, la promulgation du code civil, et, avant tout, la liberté de conscience, cette divine garantie que réclamèrent les premiers chrétiens dans Rome même, alors que leur croyance et leur foi étaient persécutées.

« Le règne des oppresseurs des États Romains est fini. Les Cardinaux qui ont depuis dix ans compromis la popularité et Tautorité temporelle du Pape, n'ont plus que quelques jours à exercer un pouvoir qu'ils avaient rendu odieux. Nos armes n'ont pas seulement vaincu les Autrichiens, elles ont assuré le triomphe de la morale sublime sur laquelle repose le christianisme.

<■ Nous ne dirons que peu de mots de Naples; des événements plus ou moins prochains décideront de ses destinées. Quand l'Italie sera libre, libre comme l'entend la France, il faudra bien que Naples subisse cette grande et douce loi de la liberté. »

Je m'abstiens de foutes remarques sur la fraude de ces pensées et l'ineplie fondamentale de ce langage. Le Siècle dévot n'offre ni un spectacle auquel on veuille s'arrêter, ni un argument que l'on ait besoin de réfuter. Il suffit de constater une chose évidente : c'est que le programme de la paix tracé à Paris par le Siècle, le 11 juillet 1859, l'emporte manifestement sur le programme de la paix tracé par l'Empereur, le 11 juillet 1859, à Valeggio.

Les petits princes ont disparu, comme le Siècle l'avait dit, et avec eux a disparu la Confédération, première base du programme impérial, qui impliquait leur maintien. Le Pape, président honoraire de la Confédération dans le programme impérial, a été dépouillé et son État plus que sécularisé, suivant le programme du Siècle. Le programme impérial laissait à Naples au moins la couronne, le programme du Siècle lui promettait au plus une constilulion : Naj)les n'a plus la couronne et jouit d'une constitution.... militaire; le programme impf^rial est effacé, le programme du Siècle est dépassé. Il reste des Autrichiens en Italie, mais à létat de guerre, comme le Siècle l'a prédit, non à l'état de paix, comme l'Empereur l'a voulu. Il reste à Rome des cardinaux, des diacres et des sous-diacres, mais M. le duc de Persigny, conformément aux dictées du Siècle, contrairement aux déclarations impériales, nous avertit que Rome va être régénérée. La France en expulsera les sous-diacres et prendra soin (lue les Cardinaux et le Pape lui-même n'y soient plus ce qu'ils ont été.

De tout ce qui prdcdJe, il résulte deux choses :

La première, c'est que, quelque dessein qu'oit eu la France en faisant la guerre d'Italie, jamais conseil politique n'a tourné davantage au plan de la Révolution, jamais événement ne l'a davantage rapprochée de son but de destruction. A vue humaine, elle y marche d'un pas victorieux, elle y louche.

La seconde, c'est que, ni l'Église, ni le gouvernement pontifical, ni la conscience des peuples, quoique si lamentablement atTaiblie, ne sont pour rien dans cette catastrophe imminente de la société chrétienne. Le gouvernement pontifical a perdu ses provinces parce qu'elles étaient à la convenance des i'abricateurs de l'Italie, il a été accusé parce qu'on voulait le dépouiller, il est diffamé parce qu'on l'a dépouillé; raison et pratiques du plus fort. Semblablement, l'Église est injuriée parce que le décret politique la condamne à servir et le décret révolutionnaire à périr. La conscience publique s'épouvante de ce dernier crime. La Révolution seule le réclame, le genre humain en a peur; reux-là même qui le proposent ne le font qu'on hésitant. Ils balbutient des excuses, ils se prétendent en cas de légitime défense contre l'Église, ils vont jusqu'à se dire chrétiens. Le Siècle se réjouit parce que « nos <c armes ont assuré le triomphe de la morale sublime sur laquelle M repose le christianisme. » Étrange comble de déraison, de parjure et de ridicule! Étrange malheur du monde, qui voit dérouler cette supercherie hideuse, qui la pénètre, qui en prévoit l'aboutissement terrible, et qui n'ose ni siffler ni gémir!

Cependant, rien n'est encore fait. Au moment du triomphe, les conjurés se divisent. La prétention suprême de la Révolution est si exorbitante, que le Piémont lui-même n'en veut pas. En effet, elle le menace dans un avenir prochain.

Je crois volontiers que le Piémont n'aspire plus à Rome; je crois même qu'il ne s'est jamais proposé de pousser jusque-là. Maître de Milan, de Naples, de Florence el de Bologne, pouvant espérer Venise ou par conquête ou par marché, assez puissant pour obtenir la paix s'il craint de risquer la bataille, le Piémont, qu'on me passe ce mot, tient son affaire. Il n'a pas besoin de Rome : elle est suffisamment dans sa main. Quand même le Saint-Père posséderait toutes ses provinces, que pourrait-il contre le possesseur unique de l'Italie? Rome serait donc périlleuse à prendre davantage, onéreuse à garder plus directement. Sur ce rapi, nulle espérance d'assoupir jamais l'opinion en Italie ni ailleurs. Le Pape exilé ou captif, les catholiques poussés au désespoir et contraints de s'offrir à la persécution matérielle, le danger de ce combat contre toute justice et toute innocence, le péiii même d'un triomphe qui ne peut s'obtenir que par ia plus ingouvernable démoralisation, ce sont des éventualités que n'eût point alfroiitées l'audace de Cavour. De plus, comment prendre Rome et ne pas se jeter bientôt après sur Venise? Et comment aller à Venise sans la France? Et si la France vient ù Venise, n'aura-t-elle pas fantaisie de rouler dans ses bagages, en se retirant, ou Turin, ou ia Ligurie, ou la Sardaigne, comme déjù elle a empaqueté le comté de Nice et la Savoie? Alors il n'y aura plus d'Autrichiens en Italie, mais il y aura des Français ; et l'on ne peut pas même espérer que M. Havin s'y oppose, parce que M. Havin se sent bien capable de résister à Jésus-Christ, mais non pas de braver un avertissement! Et enfin, enfin, le dernier des désastres et le plus irrémédiable : quand l'unité de l'Italie sera faite par la possession de Rome et de Venise, quand la Révolution

n'aura pins non ?) attpndre rie la dynastie do Savoie, que deviendra la dynastie de Savoie, que deviendra le royaume d'Iiaiie, que devieiidi'a l'Italie? A quelles secousses du dedans el siuloul à quelle entreprise du dehors pourra résister celle nation de fabrique, sans remparts, sans forteresses, sans princes, sans patriciens, toute formée de nationalités vaincues et découronnées, toute fumante d'incendies, toute frémissante d'amers outra<,'es, et dont les principales paities ne sont en réalité que collées les unes aux autres par du sang?

Telles sont les préoccupations des hommes d'Éiat italiens, piémontais d'origine ou attachés à la fortune du Piémont. Elles les écartent de Rome. Ils ont peur de Rome pour l'Italie, peut-être pour eux-mêmes. Eux aussi, tiennent leur affaire. Les événements en ont éclairé quelques-uns; ils en ont enrichi davantage et ceux-là sont convertis. Nous avons traversé assez de révolutions pour nous rendre compte de ces mouvements intérieurs, déjà tout-puissants, lors même qu'ils restent encore cachés. Tel a juré, avant de quitter Turin, d'aller bientôt à Rome, et crie encore : Rojne oula mort! qui votera demain pour demeurer à Florence, et souhaite d'y mourir en paix « muni des sacrements. »

Le Piémont, agrandi de l'Italie, ne voit qu'un moyen de se consolider, c'est de se régulariser, et il y est résolu. Il a voulu conquérir, le coup est fait, il n'aspire désormais qu'à être un gouvernement comme un autre. Il serait enchanté de se mettre en paix avec l'Église, en paix avec lui-même, en paix avec le monde, sans excepter l'Autriche, certainement. La pente s'est dénoncée à Aspromonte, où Garibaldi fut arrêté avec autant de décision que d'à-propos. El l'on peut encore croire que le héros niçard, peu habitué à marcher de lui-même, ne s'est pas enfourré dans celte gorge par les seules combinaisons de son génie. Ce qui fut dès lors visible , ce qui devint manifeste après la convention du 15 novembre, est avoué par la négociation entamée pour remplir les sièges épiscopaux. On dit que le gouvernement de Florence, sur la liste longue, helas! qu'il présente, s'est abstenu d'inscrire aucun de ses amis. Je ne crains pas d'ajouter que si Garibaldi, tué politiquement à Aspromonte, pouvait aujourd'hui tenter le moindre effort militaire pour s'épargner l'humiliation d'avoir un évêque, il courrait grand risque d'être fusillé plus haut que le talon.

Mais parce que Garibaldi et ses illustres escouades sont relombés sous la surveillance de la police, la RîH'olulion n'est |)as désarmée. Sans doute, Garibaldi était précieux ! Un général en chemise rouge, en bottes éculées, qui faisait de si fortes proclamations contre le « chancre pontifical, » qui se rendait si cher aux dames et aux étudiants, qui, sans désespérer le génie politique des caporaux, leur donnait l'exemple d'une si belle fortune, c'était une bonne pièce, un excellent agent de décomposition sociale. La Révolution peut le regretter, elle a de quoi le remplacer. Outre ses armes de poches qu'on ne lui ôtera poini, outre ses encriers inépuisables, outre les perversités et la folie qu'elle sait toujours répandre, elle a ses gens de cabinet, froids et fermes fanatiques habiles à exploiter toutes les passions et toutes les terreurs; elle a le concours de la plupart de ceux qui se sont introduits dans les grandes places par le chemin de ses œuvres, poussés de sa main. Ceux-là gardent son esprit, même lorsqu'ils se flattent de l'abjurer. Elle peut compter sur leur ignorance des lois sociales, sur leur tempérament pétri d'orgueil et d'audace. Partis du plus bas, arrivés au plus haut, pleins de foi en eux-mêmes, de mépris pour le reste, tranquillement décidés à fouler du même pied les principes, le droit et les hommes, prêts à fusiller également Garibaldi et le Pape, ils n'adnîeltent ni qu'ils puissent se tromper, ni qu'on ose seulement les inquiéter. On les inquiète dès que l'on paraît toucher au fait révolutionnaire qui les a créés, et ils frappent. Avec ces forces, la Révolution peut se passer du haillon rouge. Le sabre de Garibaldi ne lui est nullement nécessaire pour contrecarrer la tardive sagesse des hommes d'État italiens, même protégés par le sabre de La Marmora.

Or, la Révolution se soucie peu de Milan, de Naples, de Bologne, de Venise; elle veut Rome. L'indépendance de l'Italie n'était que son moyen, Rome est son but. Avec Rome elle a tout, sans Rome elle n'a rien. Rome ou la mort! Toute la Révolution est dans ce cri, politique-

inenl sUipide. Qu'importe à la Révolniion un royaume et un roi d'Iialie, s'il y reste une Église et un Pape? Dans le royaume, elle finira par être traquée, le royaume ne pouvant durer qu'à de certaines conditions d'ordre public dont elle est irréconciliable ennemie. En Italie, le cœur populaire est calbolique, la foi catboiique est par conséquent la vraie force : le labarum peut donc réapparaître, un roi d'Italie peut donc un jour se trouver chrétien ! Et alors, pourra-t-on recommencer la guerre?...

Ainsi, outre sa passion, la Révolution a ses raisons très-réflécbies de vouloir Rome immédiatement, quel que soit l'intérêt contraire des Florentins.

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