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Mainlenanl , que propose M. le duc de Persigny, si dévoué au gouvernement de Florence? il pi'opose un arrangeaient qui, obligeant le Pape de quitter Rome, ou ne l'y laissant que dans les conditions de l'exil, livrerait Rome immédiatement à la Révolulion.
Cet arrangement, c'est le piogramme de 1S'j9, avec les aggravations que n'eût pas manqué dy apporter le temps : spoliation délinilive des provinces, sécularisation absolue, dépossession totale. Le Pape devient prince honoraire de Rome investie de la naîionaUîé ilaiienne, « ville libre, » disait M. Havin. On pourrait imprimer ci Rome Strauss et Renan; les Mormons y pourraient y avoir des temples; un révolutionnaire romain, membre du Parlement italien, irait déclamer à Florence contre le Pape, contre l'Église, contre le Christ, et viendrait ensuite étaler dans Rome le faste de son impiété. Du reste, l'Europe catholique payerait les dettes du Pape et lui servirait de belles rentes. Les rentes seraient-elles fidèlement servies, dans le cas où le Pape se permettrait encore de publier des encycliques?.. On éprouve du mal aise à énoncer seulement de pareilles idées.
?i!. le duc de Persigny ne voit aucune difficulté à son plan. Premiè-
rement, le plan est sage, pourquoi le Pape refuserait-il de l'accepter? Secondement, pour exécuter le plan, on a la force : qu'importe le refus du Pape? Pourtant la chose n'est pas si simple que l'imagine M. le duc de Persigny.
En 18^9, le Pape, encore à Gaële, refusa de rentrer dans Rome, aux conditions du programme français. 11 y a donc lieu de prévoir un nouveau refus. Eh bien! Il faut oser avouer à M. le duc de Persigny que ce refus désarmé prévaudra contre toute puissance humaine. Le Vicaire de Jésus-Christ pourra s'imposer l'exil, môme à Valence; il pourra rester auVatican: libre ou captif, ses anathèmes ont leur effet. Ce qu'il frappe tombera. Quant à l'heure, elle appartient à Dieu. Il y a des œuvres mauvaises que Dieu laisse accomplir par un effet de sa miséricorde envers ceux qui les subissent et par un coup de sa vengeance contre ceux qui les ont méditées. La Providence règle la durée de ces épreuves; la foi attend. Le Vatican ou Fontainebleau, qu'importe la catacombe !
M. de Persigny, oubliant certaines promesses failes au nom de l'Italie nouvelle, a pris soin de nous dire, en commençant, que la France est la a seule puissance qui protège et qui puisse protéger la Papauté. » En un sens, c'est vrai, et plaise à Dieu de nous garder et de nous accroître cet honneur! Mais l'honneur de pouvoir seul aujourd'hui protéger la Papauté, n'implique pas le droit de l'enfermer dans sa ville « libre, » à la merci des libres citoyens qui ne veulent plus de la royauté du Christ et qui disent amoureusement à Victor-Emmanuel, au nom de Rome : « Mon César, pourquoi m'as-tu délaissée (1) ! » Et comme la force protectrice n'a pas le droit de tout faire, la faiblesse protégée n'a pas le devoir de tout subir. On ne peut pas exiger et surtout on ne peut pas obtenir du Pape qu'il cesse de reconnaître une puissance supérieure même à la France, capable de le proléger encore quand la France ne le protégerait plus. C'est la puissance divine. La Papauté compte aussi sur cette puissance-là, et l'on doit se tenir
('!) Cesare mio, perché non m'accompagne! C'est Rome qui parle. Ils ont grav(j ce vers de la Divine Comédie sur une épée offerte à Victor-Emmanuel, à roccasion des It'los du Dante. Ils auraient pu aussi bien en illustrer une cravache, car, dans ce môme passage, le poëie traite rilalie de cavale rebelle et qui n'a pas assez senti le IVcin.
assuré qu'elle ne consentira jamais à n'en plus attendre de secours. Captive, traînée dans le cirque, sous la dent des bêtes, en vain on lui crierait de ne plus espérer. — Non possumusl
Mais il ne s'agit pas seulereient du Pape. M. de Persigny a négligé de considérer les embarras que son arrangement susciterait aux nouveaux Florentins, et par suite à la France.
Rien ne pouvant faire que le Pape ou ne s'exile ou ne se déclare captif, voilà subitement la Révolution triomphante et en même temps plus menacée que jamais, livrée ù tous ses délires et à toutes ses fureurs. Gomment le gouvernement de Florence se disculpera-t-il d'être la grande cause de perturbation du monde? Qui fusillera t-il en Italie? S'il accable les catholiques, c'est la masse : tout ce peuple finira par appeler un libérateur. S'il veut, lui excommunié, protéger l'Église, la Révolution l'excommuniera. Et Venise, qu'il faudra enfin tâter? Victorieux à Venise, tout seul^ c'est la guerre en Europe; victorieux par la France, l'Italie est française; battu, l'Italie est autrichienne.
Il est clair que la France devra tôt ou tard rentrer dans ce guêpier italien, ou pour conserver ce qu'elle a fait, ou contrainte pour sa sécurité aie défaire. Quand nous ne protégerons plus Rome pour la Catholicité, il faudra ou conquérir Venise, ou protéger Naples pour Florence, et ensuite Gênes pour nous. Tant que l'Italie aura besoin d'un appui contre elle-même, nous ne pouvons lui permettre aucune autre alliance que la nôtre. Et si nous voyons venir le moment où. aucune alliance ne lui sera plus nécessaire, ce sera le moment de prendre nos précautions contre les alliances qu'elle pourrait former.
Portons-nous à quelques années dans l'avenir, faisons par la pensée cette Italie qui n'existe pas encore, l'Italie sillonnée de chemins de fer, armée, munie de ports et de vaisseaux, sans Pape^ sans guelfes, sans vieux partis d'aucun genre, possédant Rome, n'ayant plus rien à désirer que Venise et la Corse.... Car enfin, la Corse, est aussi une des feuilles de l'Artichaut !
Supposons alors des complications en France, un règne moins heureux, un affaiblissement quelconque, et dans le même moment l'Europe reprise de ces inquiétudes qu'elle est sujette à concevoir lorsqu'elle tourne les yeux vers nous. Les plans de coalition qu'il a paru bon de prévenir par la guerre d'Italie se reforment. Nous invitons l'Italie à nous assister, l'Allemagne, la Russie et l'Angleterre l'invitent à nous accabler; nous lui rappelons nos services déjà vieux, la coalition menace ses prospérités encore frêles. Que fera l'Italie ? Quand même le parlement nous aurait juré que l'Italie ne voudra jamais fausser le but français dans lequel elle fut créée, il faudrait ne se fier à rien. C'est d'ailleurs le pressentiment de M. de Persigny. Cependant M. de Persigny loue l'Italie d'avoir déchiré le programme de l'Empereur pour se faire sur le programme de M. Havin. Il me semble que le programme de l'Empereur eût été meilleur pour elle, et certainement celui de M. Havin est plus mauvais pour nous. Cette Italie ainsi faite ne nous promet que soucis et périls ; toujours il nous faudra la garder, ou nous en garder.
N'y a-t-il pas un beau côté de la médaille italienne ? Je le cherche. Je voudrais voir ce que les artisans de cette merveille voudraient montrer comme un bien certain pour l'Italie, comme une bonne gloire pour eux-mêmes.
M. de Persigny regarde, et il est charmé. Il se presse trop, puisque rien n'est fini nulle part, sauf peut-être à Turin, définitivement évacué peut-être. r>n pille encore l'Église partout; on insulte encore partout la religion, la pudeur, la morale. On tue encore dans les Deux-Siciles, et l'armée qui s'exerce à ces carnages est encore formée de troupes qui ont tourné. Les emplois sont encore remplis de défectionnaires, les prisons encore gorgées de suspects. M. de Persiguy croit avoir vu cinquante mille habitants de plus dans Naples;il n'a vu que cinquante mille réfugiés des campagnes livrées au fusil. La Révolution, dit-il, a habillé les lazzaroni; oui, mais elle a déshabillé la société. M, de Per-
signy n'a pas vu cela. Il n'a pas vu les prêtres excommuniés qui desservent cinq églises; il n'a pas vu le débordement favorisé des autres scandales. Ses regards sont négligents! Il néglige aussi son langage. Il revient de Naples et il écrit posément que la révolution italienne ne s'est souillée d'aucun crime. Quoi! les trahisons de fonctionnaires, les expéditions de forbans, les territoires neutres envahis sans déclara lion de guerre, les honneurs publiquement rendus au régicide, nous n'appelons plus cela des crimes ! Un homme d'Élat considérant l'engourdissement passager qu'ont produit tant d'horreurs, n'en devrait pas parler avec cette conscience engourdie. Laisser croire au gouvernement florentin qu'il n'a rien à se reprocher, par conséquent rien à réparer, c'est le trahir. Il est nouveau, il a besoin de remettre en honneur la fidélité civile et militaire ; il a été inique et dur, il a besoin de devenir juste et doux; il lui importe de beaucoup se souvenir, parce qu'il a besoin de faire beaucoup oublier. La besogne est vaste et elle est urgente! Depuis que la croix y est voilée, l'Italie apprend qu'elle avait un astre plus lumineux et plus fécond que son soleil. Naples apparaît lugubre au bord de ses flots éclatants. On emporte de Naples une impression de pitié et de dégoût : « Tout s'en va d'ici, écrit un voyageur peu soucieux de politique, tout, la religiou, l'honneur et le bonheur; la poésie est partie dès longtemps. » Et je ne lis nulle part que ces choses qui s'en vont de Naples annoncent leur arrivée à Florence. Elles sont, avec la liberté et la paix, là où M. de Persigny s'est condamné à ne les point voir, à Rome, dans les rues de Rome, sur la voie Appienne, au Colisée, sous le portique de Saint-Pierre; elles habitent les bénignes splendeurs du Vatican, cette maison paternelle du genre humain; mais Rome n'est plus en Italie.
Il faut donc détourner les yeux du présent et demander à l'avenir cette Italie régénérée qui sera la gloire de ses auteurs.
J'en aperçois une, lo'n, bien loin, p^ut-ôire dans les nuagps. Je vois un roi d'Italie qui vient sans année aux portes de Rome; il de-
mande la permission d'cnlrcr, il se dirige vers le Lalran, il se met à genoux. C'est ce que fitCharlcmagne. II dit au Ponlife : Da pacem! Le Pontife lui répond : Pax libiJ Et cette paix qui s'établit entre eux, ils délibèrent de la donner au monde. L'Italie, par la main de son Roi, rend à l'Église ce qui lai appartient; et l'Église, par la main du Vicaire de Jésus-Cbrlst son chef éternel, donne à l'Italie, aux conditions qu'elle aie droit d'imposer, ce qu'elle a le droit de donner; je parle du droit humain et historique autant que du droit divin. L'Église ajoute cette consécration sans laquelle aucun trône italien ne saurait être bien solide ; et alors il y a vraiment un roi d'Italie, parce qu'il y a vraiment un protecteur du Saint-Siège; et il y a aussi une paix vivante dans l'Église et dans l'État. Sans doute, une grande sagesse sera nécessaire à ce Roi d'Italie ! Pour que l'Italie soit toute aux Italiens, il faut premièrement que le Pape soit bien à tout le monde. Le Pape devra donc habiter chez lui, parfaitement et manifestement chez lui, et le protecteur prendra soin de ne pas se transformer en geôlier. Pour un Roi vraiment chrétien , la difficulté est moindre qu'il ne semble. Et après tout, il pourra être plus difficile encore de supprimer le Pape et d'empêcher que l'Italie n'échappe aux Italiens, ou pour y ramener le Pape, ou pour d'autres raisons.
Mais il faut craindre que cette Italie, royale et pontificale et purement italienne, ne réponde pas aux vœux de tous les fondateurs de la moderne Italie. Cherchons un horizon différent.
Une autre Italie se dessine, plus conforme à tous les programmes. Celle-ci n'a nul besoin de Charlemagne. Elle est constitutionnelle, démocratique, industrielle, militaire, oratoire, marchande. Au lieu de cloches, on y entend le clairon ; elle brûle plus de tonnes de charbon en un jour qu'elle ne brûlait de grains d'encens en une année; elle a plus de généraux qu'elle n'avait d'évêques, plus de casernes qu'elle ne comptait de monastères. Elle est tranquille; elle a été si pacifiée
qu'elle est devenue pacifique. L'institution de la conscription corrige ce que pourrait offiir de périlleux l'institution de la tribune et l'introduction de la grande industrie. La démocratie approuvée parle, l'armée se promène, le peuple se tait.
Au milieu de cette prospérité, dans un coin de Eome, il y a un prêtre entouré d'un reste de pompe. Il célèbre certaines cérémonies antiques, il donne de certains papiers aux sujets que l'on fait évêques, il maintient de certains règlements touchant la manière de disposer les cierges sur l'autel; il marie les rois, casse leur mariage et les remarie; il bénit les peuples en certaines occasions et leur recommande en toute occasion de bien obéir. Il est très-honoré, et les souverains lui font un beau traitement. Si les souverains étaient mécontents de lui, son traitement serait supprimé. Ce prêtre, c'est le Pape, c'est le gardien des âmes, c'est celui qui a dit à César : Tu n'es pas Dieu!
Voilà, je crois, l'Italie idéale, absurde et hideuse comme une femme impie. Je présume que M. Havin la reconnaît.
Si M. de Persigny en espère la réalisation par les moyens relativement anodins qu'il propose, il ne manque pas de foi; et si la réalisation lui paraît bonne quels que soient les moyens employés , il est béat à sa manière! Du reste, plus cette réalisation serait aisément obtenue, plus elle écraserait siirement l'humanité.
Il y a certainement une chose au monde que IVL le duc de Persigny considère comme indispensable à la dignité humaine. Cette chose, — ce sera ce qu'il voudra ; comme elle ne peut être qu'avouable, elle dépend de notre chose à nous, — cette chose, dis-je, que M. de Persigny l'imagine ôtée, sans que le monde à qui elle est nécessaire fasse un mouvement pour la retenir : assurément il jugera que l'ignorante lâcheté qui abandonne le bien est un mallieur plus grand que la privation même du bien.
Or, il n'est rien d'indispensable au monde moral; rien, ici-bas, n'est le Bien, autant que la liberté de l'Église. Que la liberté de l'Église soit supprimée par une aberration de la force, c'est un malheur immense, incomparable, non encore sans remède. Les martyrs se lèvent et ensemencent la terre de liberté.
Mais que la liberté de l'Église sombrât dans la fange d'une apostasie générale, et qu'il n'en fût plus question parmi les hommes, ce serait la catastrophe irréparable, le triomphe de la vieille mort. Aussitôt l'humanité déchue retomberait sous la dent païenne. Elle y retomberait inerte et stupide, et telle qu'elle en fut tirée, et elle achèverait ainsi ses destins.
Dans le poëme de VEnfer, l'âme du suicide devient un arbre que broutent les harpies, et de chaque déchirure, il sort une douleur. Au jour de la résurrection, cette âme, comme les autres, retrouvera son corps, mais ne pourra le revêtir. Il restera éternellement suspendu à l'arbre prison. Car la justice ne permet pas que l'homme rentre en possession de ce qu'il s'est volontairement ravi :
Che non è giusto aver ciô, ch' nom si toglie.
Image du supplice des peuples apostats, rongés sans relâche dans leur esclavage sans lin.
L'on me demande peut-être une conclusion. Nous autres catholiques, nous n'avons point à conclure; nous attendons. On traite de nous sans nous. Nous assistons au spectacle politique un peu comme de la fenêtre — une fenêtre grillée, — regardant ce qui se passe, ne pouvant que nous exhorter mutuellement à la patience, n'ayant rien à faire qu'à marquer nos 'portes du sang de l'Agneau. Je ne conclus point. Je proteste seulement que l'Italie idéale de M. Haviu et de M. le duc de Persigny serait l'œuvre inaugurale d'une très-basse et mauvaise époque du monde.
— oZ —
Riais, s'il faut dire mon avis sur ce qui arrivera demain, je crois que le gouvernement de Florence, écartant les vues de M. le duc de Persigny et celles de M. Havin, suppliera très-humblement S. M. l'Empereur Napoléon III, de garder encore quelque temps, un temps indéterminé, Rome et le petit territoire qu'on a laissé autour; je crois que ce vœu sera écouté; je crois que ce statu quo paraîtra généralement le moindre mal; je crois que M. le duc de Persigny en jugera comme moi, et que M. Havin n'en dira que ce que l'on trouvera bon qu'il en dise.
Je crois aussi que ce siècle conjuré contre l'Église de Jésus-Christ, ne laissera rien à la postérité de si grand, de si calme et de si fort, que la figure de Pie IX, prêtre de Jésus-Christ.
Paris, Vigile de la Penlecôte, <86o.
PAniS. — IMP. V. GOUPY ET G', KUlî GAHANCILliE ,