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qu’il est avec vous, qu’il est près de vous, qu’il est en vous et qu'il agit avec vous. Vous ne pouvez douter que cet exercice ne soit très-utile, et qu’il ne produise d'excellents fruits et d'admirables effets. 1. C’est le moyen d'acquérir une grapde pureté, d'autant que l’âme sachant qu’elle est devant Dieu, en conçoit un profond respect, et ce respect lui donne une grande crainte de lui déplaire. « Les plus sales passions de l'âme s’écartent à la présence de Dieu, dit saint Ephrem (1), comme les voleurs fuient devant le prévôt des maréchaux ; d’où vient que l'âme, qui est la demeure du Saint-Esprit, se trouve bientôt nette; mais quand le souvenir de Dieu en est banni, il n’y à plus que ténèbres, que puanteur et corrup-
‘tion, et toute sorte de méchancetés. » 4. C'est la source de
toutes les vertus et de toutes les grâces du ciel. Quand la présence de Dieu se fait sentir à mon dme, dit saint Bernard, elle éveille mon esprit, elle amollit mon cœur endurci, elle en déracine le vice et y plante toutes les vertus. C'est de là que viennent les bonnes œuvres, les paroles chastes, les saintes pensées, les généreuses enireprises et le mépris de toutes les choses extérieures, qu’il est aisé d'oublier quand on est occupé d’un objet plus noble, plus doux et plus ravissant. 3. C’est ce qui donne la paix et la joie spirituelle. La voix de l'époux réjouit le cœur de l’ami. La vue du secours qu'il avait attendu le fait tressaillir d’allégresse. Celui qui se tient en la présence de Dieu, demeure ferme parmi tous les assauts de l'ennemi, qu'il repousse avec une assurance inébranlable, et lorsque Dieu lui parle par ses inspirations secrètes, qui sont les voix de l’époux, il ressent une incroyable douceur ; et si la gloire du paradis est de voir Dieu continuellement, et de jouir dans cette vue d’une joie et d’une tranquillité parfaite, on peut dire que quiconque s’accoutume à regarder Dieu partout, et marcher toujours en sa
(1) Tom, 2, trait. de virt., c. 20,
présence, avec un entier oubli de tout ce qui n’est point Dieu, est le vrai portrait d’un bienheureux. 4. Au contraire l'oubli de Dieu est la cause de tous les maux. D'où vient que les hommes du monde violent si souvent les commandements de Dieu? c’est qu'ils perdent le souvenir de sa présence. Le pécheur, dit David, n’a point Dieu devant les yeux, c'est pourquoi toutes les actions de sa vie sont pleines d'impureté (1); et en un autre lieu : J'ai gardé vos commandements et vos volontés, parce que je marche toujours en votre présence (2). D'où vient que nous sommes si tièdes et si distraits dans nos prières? C’est que nous n’avons pas, dit saint Basile (3), une vive foi de la présence de Dieu. Nous n’avons pas celte pensée fortement imprimée : Dieu me voit (4). D'où vient que nous sommes si légers dans notre conversation, si vains, si précipités, si évaporés? C’est que nous oublions Dieu. Car si la présence de saint Bernardin de Sienne (5), lorsqu'il était encore jeune, retenait ses compagnons et leur faisait quitter tous les discours qui lui eussent pu déplaire, que ne ferait pas la présence de Dieu, si nous l’avions devant les yeux? D'où vient cette langueur dans la pratique des bonnes œuvres? C’est que nous ne regardons pas Dieu qui les doit récompenser. L'œil du maître encourage le serviteur au travail, celui du prince anime le soldat au combat, et l'œil de Dieu n’exciterait pas le chrétien à toutes sortes de biens? D'où vient cette faiblesse de cœur dans les afflictions, ces craintes, ces murmures, ces impatiences, sinon du peu de foi que nous avons de la présence de Dieu? Ayez confiance, disait Notre- Seigneur à ses disciples, me voici, ne craignez point (6). En effet, qui craindrait ayant le Fils de Dieu si près de soi? Toutes les craintes et même tous les dangers cessent en sa présence, dit saint Cyrille sur ces paroles. Enfin, d’où vien-
(1) Ps. 9. — (2) Ps. 118. — (3) In terr., 21 et 201. — (4) Genes., 22. — (5) Surius, 20 maii, — (6) Joann., 6. — S. Cyrill., 0. 23,
Re,
nent {ant de déguisements, d’hypocrisies, de dissimulations, de tromperies dont la vie humaine est remplie? C’est que la plupart des hommes ne pensent point à Dieu, et ne craignent que la vue des créatures. L’hypocrisie dit : Qui me voit? je suis au milieu de la nuit, enfermé dans mon cabinet. Et il ne voit pas que les yeux de Dieu sont plus lumineux que le soleil, et que toutes les voies de l’homme lui sont connues (1).
DEUXIÈME AVIS
Persuadé par ces raisons de l'utilité et de la nécessité de cet exercice, tâchez de vous en rendre la pratique familière, et pour vous y établir solidement, prenez-en premièrement les principes, et les gravez bien avant dans votre esprit; pensez et repensez souvent que Dieu est en tout lieu par essence, par présence, par puissance, par providence. Il est partout, et remplit tout de son essence, parce qu’elle est infinie dans son étendue, c’est-à-dire que son immensité comprend tout ce qui est et tout ce qui peut être; de sorte que s’il y avait une infinité de mondes plus grands et plus vastes que le nôtre, Dieu y serait et les remplirait-tous, sans qu'il y eût un seul point en aucun lieu qui ne fût plein de Dieu. N'est-ce pas moi, dit le Seigneur, qui remplis le ciel et la terre (2)? Je les environne au dehors, je les pénètre au dedans. Je suis au dedans sans y être enfermé, je suis au dehors sans en être exclus. Dieu est partout et éclaire tout par sa présence, c’est-à-dire qu'il connaît tout, et qu’il n’y a point de créalure qui ne soit exposée à ses yeux (3). Il pénètre jusque dans la moelle de nos os et jusqu’au fond de nos entrailles. Il voit les secrets les plus cachés de nos consciences, et Les plus subiles ruses de nos esprits (4). Il découvre toutes nos pensées
(t) Eccl., 23. — (2) Jer., 25, — (3) Heb., 4, — (4) Minut, Felix in act,
et toutes les images de notre mémoire, et toutes les bizarreries de notre imagination. Il sonde toutes nos affections, et développe tous les replis de notre cœur. On ne lui peut rien céler. Il voit les choses occultes, lui qui a fait les plus éloignées de nos sens et de notre connaissance. Le Seigneur est partout ; l'esprit divin remplit tout (1). Dieu est partout par sa puissance, et comme dit saint Augustin, il remplit le ciel et la terre de sa vertu, qui n’est pas moins présente que son essence. C’est lui qui donne l'être à toutes choses, et avec l'être les puissances pour agir et son concours pour déployer leur vertu. Si bien que tout dépend de lui, il agit immédiatement avec toutes les créatures et dans toutes les créatures, opérant par elles, sur elles-mêmes, et quand il lui plaît contre elles-mêmes, car il faut que tout cède à son bon plaisir et plie sous son pouvoir, parce qu’il est le maître ab-
solu de tout. Enfin, Dieu est partout par sa providence, parce qu'il a soin de toutes choses, et comme c’est lui qui a tout fait, aussi c’est lui qui pourvoit à tout avec une sagesse et un amour si merveilleux, qu’il ne tombe pas un cheveu de notre tête, ni une feuille d’arbre sans son ordre et sa permission.
TROISIÈME AVIS
Sur ces principes les saints ont établi diverses pratiques de la présence de Dieu que vous devez essayer, afin de connaître celles qui vous sont plus propres, et quand vous les aurez reconnues, il faut vous y appliquer sérieusement sans vous rebuter de la difficulté que vous y rencontrerez. Car, encore que ces pratiques de la présence de Dieu soient trèsfaciles en elles-mêmes, toutefois elles ne le sont pas à notre égard. Il n’est rien, ce semble, plus facile ni plus doux que de voir la lumière quand elle nous éclaire. Quelle joie puis-
(1) S. Bern. 1. de modo bene vac., e. 9.
je avoir, disait Tobie, moi qui suis privé de la lumière du ciel (1)? Or, Dieu est la lumière des esprits, qui pénètre tout et qui luit même dans les plus épaisses ténèbres ; par conséquent la vue nous en devrait être plus agréable: et puis on pense volontiers à ce que l’on aime: et qu'y a-t-il de plus aimable que Dieu ? outre qu’étant partout, quand nous voudrions, nous ne le pourrions pas fuir. Comment est-ce donc qu'on aurait peine à chercher celui qu’on trouve partout, qui partout nous fait du bien, et sans lequel nous ne pouvons subsister ? Néanmoins, nous voyons par expérience que ceux qui s’adonnent à ce saint exercice, y trouvent au commencement de grands obstacles et de grandes difficultés, ce qui vient de la faiblesse de notre imagination, qui se plaît au change sans se pouvoir lier à un seul objet, ou si elle s’attache à quelque objet, comme elle est fort matérielle, elle se prend bien plus aisément aux choses sensibles qu'aux spirituelles qui sont au-dessus de sa portée. À quoi il faut ajouter la pente de nos inclinaisons naturelles que le péché a déréglées, les détournant de Dieu, et les portant à laterre. D'où vient que comme des enfants nous nous amusons à des pensées basses, inutiles, indignes de la noblesse de notre âme, et nous quittons Dieu, qui devrait ravir tous nos cœurs et nos esprits. De cette faiblesse naissent les mauvaises habitudes que nous prenons de jeunesse, nous accoutumant à penser à toute autre chose qu'à celui qui est le centre de notre âme, d'où elle ne devrait jamais sortir. Si bien que quand nous y voulons rentrer, le retour nous semble fort difficile, surtout quand nous avons vécu dans le vice, et que nos péchés se joignant aux soins de la terre, font la chaîne de noire servitude, qui nousrend esclaves du monde, et nous oblige à lui payer un tribut de nos pensées et de nos affeetions les plus ordinaires.
(4) Vide S. Ambr. I. 4. off., c. 14.
QUATRIÈME AVIS
Pour vaincre ces difficultés, servez-vous des moyens que je vous marque, si le Saint-Esprit ne vous en suggère de meilleurs. 1. Etudiez-vous à la pureté de cœur, et le tenez net de toutes taches, vous verrez Dieu avec plaisir dans ce miroir, pourvu qu’il ne soit point souillé; vous vous élèverez sans peine vers le ciel, pourvu que vous ne teniez point à la terre. 2, Augmentez en vous l’amour de Dieu par des aspirations fréquentes, plus vous aurez d'amour pour lui, moins vous aurez de peine à penser à lui; qui aime Dieu ardemment, n’en peut perdre la vue, parce que l'amour est l'œil de l’âme, et c’est voir en quelque façon que d'aimer. C’est l'œil de la colombe, qui ne regarde que Dieu dans le cours des choses humaines, qui passent et s’écoulent comme l'eau (1). OŒil qui ne se ferme point, parce qu'il n’a point de paupière, c’est-à-dire qu'il n’a rien de sensuel ni de charnel; œil qui ne se trouble point, parce qu'il n’y entre rien d'étranger qui lui puisse nuire ; œil qui n’est jamais offusqué, parce qu'il ne peut souffrir de ténèbres; ni endormi, parce que le cœur veille toujours, selon le témoignage de celui qui dit : Je dors, et mon cœur veille; œil toujours droit, qui n’est jamais détourné par aucune intention sinistre, ni abaissé par aucune affection terrestre : œil véritablement simple et elairvoyant qui n’est point ébranlé par des soupçons mal fondés, ni embarrassé par des soins curieux et inutiles, maïs qui regarde d’une vue ferme et immuable celui+que les anges désirent sans cesse de contempler. 3. Humiliez-vous profondément, et s’il est possible, oubliez-vous vous-mêmes, car Notre-Seigneur regarde amoureusement les humbles, et s'il vous regarde d’un œil favorable, il fera que vous le regarde-
(1) Rich. à S. Vic.
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rez aussi avec plaisir. Ce qui fait qu'il nous laisse courir çà et là, c’est que nous sommes pleins de nous-mêmes, et que nous cherchons nos intérêts avec trop de passion. Vidonsnous, il nous remplira, quittons le soin de nous-mêmes, le souvenir de Dieu nous sera doux. 4. Demandez cette grâce à Dieu instamment, et ne vous lassez point de le prier, jusqu'à ce qu'il vous lait accordée. 5. Secondez les mouvements qu’il vous en donne, et soyez certain que vous ne réussirez pas en cet exercice, si vous n’y apportez une grande diligence et une application particulière, car le bien que vous voulez acquérir étant si considérable et si difficile tout ensemble, vous ne devez pas prétendre d’y arriver, si vous ne vous y appliquez avec une grande ferveur et une grande assiduité. 6. Mais parce que l'estime que nous faisons d’un bien est la mesure du soin et de la diligence que nous apportons à l’acquérir, formez une haute idée de celte sainte pratique. Considérez que Dieu vous a choisi, dit saint Paul, pour vous sanctifier par amour et mener une vie innocente, exempte de tout reproche en sa divine présence (1); que vous n'êtes au monde que pour cela, que toutes les créatures sont pour vous, mais que vous êtes pour Dieu, que tout votre soin doit être de lui plaire (2) ; qu’il attend cela de vous, qu'il vous le commande, et comme à tout moment il vous fait dubien. qu’il veut aussi que vous pensiez à lui, sinon à tout moment, au moins le plus souvent que vous pourrez, que tous les saints ont tenu ce chemin pour arriver à la perfection, et que vous n’y arriverez jamais que par là ; que c’est le conseil que Tobie donna à son fils, et saint Dorothée à son disciple saint Dosithée, qui l’accomplit si fidèlement, qu'il ne perdait jamais le souvenir de Dieu, conversant avec lui, et lui parlant avec tant de confiance et de ferveur, qu’en cinq ans, d’un jeune cavalier adonné aux vanités du monde, il
(4). Eph., 4. 4. — (2) S. Aug.
devint un parfait religieux et un grand saint; que tous les prophètes de l’ancien Testament ont excellé en cette pratique, et qu’on peut dire de tous ce que David dit de soimême, qu'il avait toujours Dieu devant les yeux (1); enfin, que c’est l'emploi de tous les saints dans le ciel, et que rien ne nous peut empêcher de les imiter que notre lâcheté,
comme disait le père Joseph Anchieta de la compagnie de Jésus.
CINQUIÈME AVIS,
Commencez de bonne heure à vous accoutumer peu à peu à la présence de Dieu. Il y a des gens qui voudraient employer tout le meilleur de leur vie à plaire au monde, se réservant à chercher Dieu lorsque la vieillesse les aura tout usés et rendus inutiles à toutes choses. Comme ce fameux comédien dont parle saint Augustin, qui après avoir passé sa vie sur le théâtre à plaire aux hommes et à s’enivrer de leurs applaudissements, étant devenu pesant sur ses vieux jours, et voyant que tout le monde le quittait, s'avisa d’aller au Capitole jouer devant les statues des dieux, parce qu'il ne pouvait plus plaire aux hommes. Il est vrai que Dieu ne rebute point ceux qui reviennent sincèrement à lui, en quelque temps que ce soit; mais de se flatter de cetle pensée, et de s’oublier de Dieu sous ce prétexte, c’est un mépris si malin, qu’il attire souvent un total abandon, et mérite que Dieu nous laisse tomber dans l'impénitence finale. Faisons donc au plus tôt une ferme résolution de cheminer toute notre vie en la présence de Dieu, et de faire si parfaitement toutes nos actions, qu’elles soient dignes de ses yeux (2).
(1) Goloss., 1, 9. — (2) Ps. 15. 8.
SIXIÈME AVIS
Joignez dans l'exécution des avis précédents la discrétion à la ferveur et la persévérance à tous les deux. Fuyez l'empressement excessif et tout effort violent de l'imagination. Ne vous découragez point si vous manquez au commencement à vos résolutions, et quoique vous soyez cent fois distrait de la pensée de Dieu, relevez-vous autant de fois que vous y ferez réflexion sans perdre cœur. Mais aussi d’ailleurs, ne pensez pas que vous l’emportiez à force de bras, je veux dire par un effort indiscret et par une application trop fendue. Usez donc d'adresse et de conduite en ce point, et contentez-vous d’abord de vous prescrire un petit nombre d’actes de la présence de Dieu, que vous pratiquiez durant le jour; par exemple, trois fois avant midi, et trois fois après, et puis ayant acquis l'habitude de vous élever à Dieu, multipliez les actes, et tâchez à chaque heure du jour, l'horloge sonnant, de renouveler le souvenir de sa présence. Après que vous aurez gagné cela sur vous, souvenez-vous au commencement, à la fin et au milieu de vos actions, de rentrer en Dieu, de lai demander secours, ou de lui rendre grâces ; et enfin, s’il est possible, faites en sorte que tout vous porie à Dieu, et que vous puissiez vous prévaloir de toutes les accasions et de toutes les rencontres pour vous mettre en sa présence et vous y conserver. Pour cet effet faites un bon propos le matin, renouvelez-le vers le midi, et sur le soir faites une revue sur le progrès que vous y avez fait, et sur les fautes que vous y avez commises, afin de corriger celles-ci, et remercier Dieu de celui-là.
Première pratique de la présence de Dieu.
Je vous ai averti que les saints se sont servis de plusieurs pratiques différentes pour se metire en la présence de Dieu,
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et que vous en deviez faire l'essai, afin d’en choisir quelques-unes de celles qui vous reviennent le plus. En voici quelques-unes des plus considérables que je vous marque. La première est de regarder Dieu dans le ciel, comme dans le séjour de sa gloire, d’où il contemple et gouverne toutes choses. Nous tenons cette pratique de Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui veut que nous nous en servions dans nos prières, disant : Notre Père qui étes dans les cieuæ. Et la naturemême nous l'enseigne, vu que dans les dangers qui nous menacent, nous avons coutume de lever les yeux au ciel, comme pour chercher Dieu par un instinct naturel, non qu’il ne soit partout ailleurs, mais parce qu’il est là comme dans la principale partie de son domaine, où est toute sa cour, et où nous espérons être un jour pour le bénir et le louer à jamais. De là vient que cette pensée est fort utile pour élever nos cœurs de la terre, et tenir toujours la vue haute, nous souvenant que nous sommes nés pour le ciel, et que la terre n’est qu’un triste exil qui nous sépare de la présence dé notre Père céleste et de notre chère patrie; considération qui touchait si fortement le cœur de saint Martin, qu’il avait presque toujours les yeux levés vers le ciel, où il aspirait sans cesse, comme au lieu où était tout son trésor et son amour.
Deuxième pratique.
La seconde est de regarder Dieu partout, et nous rendre cetle pensée familière, en quelque lieu que nous allions, Dieu est ici. Cette pensée nous tiendra dans un profond respect envers la majesté de Dieu, et nous fera dire avec une sainte frayeur, ce que Jacob disait au pied de l'échelle mystérieuse: Oh! que ce lieu est terrible! C'est ici la maison de Dieu et la porle du ciel. Quand les pèlerins entrent dans la maison de Loreite, où la bienheureuse Vierge conçui le Verbe incarné,
ils sont pour la plupart saisis d’une sainte horreur, se souve-
nant que c'est le lieu où le Fils de Dieu est descendu pour opérer le salut de tous les hommes. Pourquoi donc ne serionsnous pas touchés d’une crainte respectueuse, si nous avions un peu de foi, nous souvenant de cette vérité, Dieu est ici ; oui, le même qui s’est incarné dans le sein de la bienheureuse Vierge, le même qui réside dans Le Saint-Sacrement, le même que les saints adorent avec tremblement dans le ciel.
Troisième pratique.
La troisième est de graver bien avant cette pensée dans notre esprit : Dieu me voit, et de la porter en tous lieux par un simple souvenir d'une foi nue. Les dieux des gentils étaient vus-de leurs adorateurs, mais ils ne les voyaient pas, parce que ce n'étaient que des idoles; le vrai Dieu que nous adorons est d’une condition toute contraire, il nous voit et nous ne le voyons pas. Vos yeux, à Seigneur, plus brillants et lumineux que le soleil, éclairent toutes mes imperfections (1). Car étant partout, vous allez considérant toutes mes voies, et remarquant ioutes mes inclinations, mes desseins, mes pensées, mes actions, avec autant d’aitention et d'application comme si vous vous étiez oublié du ciel et de la terre, et de toutes vos créatures, ou que je fusse seul au monde, ou que tout le reste ne vous füt rien à l'égard de moi; car la lumière de votre connaissance ne peut recevoir de changement ni de perfection. Elle ne serait pas plus forte ni plus distincte, si vous ne voyiez qu'une chose, et elle ne souffre point de diminution pour les considérer toutes ensemble, parce que vous les voyez toutes ensemble avec autant de perfection et de discernement que si vous les regardiez à part et une à une. C’est pourquoi vous arrêtez voire vue aussi attentivement sur moi, comme si vous aviez oublié tout
(1) S. Aug., Solil., c. 14.
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le reste, et que vous n’eussiez autre chose à penser qu’à moi. Ainsi quelque part que j'aille, vous m’accompagnez et je vous trouve partout; je ne serais pas, si je n'étais avec vous et dans vous, et vous voyez mieux ce que je fais que moimême. Voilà la pensée la plus ordinaire des grands saints, qui leur sert d’aiguillon pour les porter à toutes sortes de bonnes œuvres, de frein pour les retenir dans les occasions du péché, et de renfort pour les soutenir dans les attaques des tentations. Suivez leur exemple, si vous voulez avoir part à leur couronne. Craignez de faire le mal en la présence de Dieu, quoique vous soyez à l'écart et tout seul dans les ténèbres. Entretenez de saintes pensées dans votre cœur, sachant bien que Dieu voit tous les plis de votre conscience, qu'il pénètre dans votre intérieur, et qu'il prévoit de loin tous vos projets, même avant que vous les ayez formés.
Avis important sur la fréquente prière durant le jour.
Cet avis regarde généralement tous les hommes, quoique peu de personnes l’observent. Soyez du petit nombre; si vous aimez votre salut, vous ne pouvez vous en dispenser.
41. Vous êtes souvent attaqué de tentations; vos ennemis veillent sans cesse, et ne veillent qu'à votre ruine. Il faut donc prier souvent pour vous défendre de leurs assauts, parce que la prière, dit Cassien (1), est le bouclier du chrétien, qu’il ne doit jamais quitter dans le combat. Nous nous levons, dit saint Chrysologue, sans savoir ce qui nous doit arriver. Nous passons le jour en de continuels périls; à chaque heure nous sommes sujels au changement, chaque moment porte son danger, nous ne pouvons dire une parole ni faire une action, qu'il ne s’y glisse quelque défaut. D'où vient donc que nous négligeons le matin d’enirer dans V'Église, et de faire la prière pour demander la protection de: Dieu? d'où vient que tout le jour nous parlons volontiers
(4) Collat, 10, c. 10,
aux hommes, et qu'à peine pouvons-nous parler à Dieu un moment sans nous distraire (1)? Ce n’est pas nous, mes frères, ce sont nos ennemis qui nous dressent des piéges, et qui tâchent de nous décevoir, en nous ôtant les armes de la prière. Mais quiconque ne demande à Dieu l’heureux succès de ses desseins, n’a pas sujet de se plaindre du malheur qui lui arrive. Qui ne va pas souvent à l’oraison, va souvent à la tentation. Pensez-vous que celui qui ne peut trouver de parole pour implorer le secours de Dieu, puisse tirer des larmes de ses yeux pour le fléchir (2)?
2. De plus, vous souillez à toute heure la pureté de votre âme par vos infidélités, quel moyen de la purifier si vous ne recourez souvent à la prière, aux soupirs, aux gémissements de la colombe? Celui qui désire entretenir la pureté de son cœur, dit saint Diadoque (3), doit l’enflammer sans cesse par le souvenir de Jésus-Christ, s’occupant de lui, et vaquant à l’oraison sans relâche. Car il ne faut pas penser que ceux qui s’étudient à purifier leur âme et en essuyer les taches, puissent y réussir en priant à certain temps, et ne priant pas en l’autre; mais ils doivent s’efforcer de prier continuellement, encore qu'ils ne soient pas à l’oratoire. Car comme celui qui purifie l’or, s’il laisse éteindre ou refroidir le feu où il l’a mis, trouve qu'il s’endurcit de nouveau, et par ce moyen il retient ce qu'il y a d’impur, qu'il était près de quitter; de même celui qui laisse l'oraison pour un temps, en perdant la présence de Dieu, perd par cette cessation et par cet oubli ce qu'il avait gagné par le souvenir et par la prière. Il faut donc que ceux qui sont touchés du véritable amour de la vertu, et qui se portent de bonne sorte à sa conquête, s’accoutument à prier sans cesse, afin de consumer tout ce qui est de terrestre dans leur cœur, et que leur
(4) S. Chrysol., ser. 43, — (2) S. Chrysol., ibidem. — (3) C. 97 de perfect. spirit.
RÉFLEXIONS IMPORTANTES, ETG. 367
âme neltoyée de ses ordures, puisse acquérir la splendeur divine qu’elle doit avoir pour être au point où Dieu la veut.
3. D'ailleurs vous êtes obligé pour être semblable à Dieu, de faire vos actions avec toute la perfection possible, ainsi qu'il est écrit de lui qu’il fait bien toutes choses, et qu’il est saint en toutes ses œuvres. Il faut donc prier souvent et ne commencer jamais aucune action sans réclamer son secours, puisque sans lui vous ne pouvez rien faire qui soit parfait. C'est dans cette vue que les pères du désert, comme remarque Cassiodore, disaient si souvent ce verset de David : 6 Dieu! veillez à mon aide, hâtez-vous de me secourir (1). Prière qu’ils répétaient par trois fois au commencement de chaque action, et que l'Église à leur imitation nous ordonne de dire à l'ouverture de chaque heure canoniale, et même quatre fois à celle de prime, pour commencer heureusement les actions de la journée par l’invocation du secours divin tant de fois réilérée.
4. D'abondant, vous savez que l’œil de Dieu est toujonrs ouvert sur vous, et qu'il pense à vous de toute éternité sans vous oublier un seul moment; n'est-il pas juste que vous pensiez à lui le plus souvent que vous pourrez? Il n’y à moment auquel il ne vous fasse du bien; ne le devriez-vous pas bénir et remercier à tout moment? Vous ne vivez et ne subsistez que par lui; ne faudrait-il pas soupirer après lui, s’il était possible, autant de fois que vous respirez? Enfin vous dépendez continuellement de sa bonté; il est l'arbitre de votre bonheur, il est votre souverain bien, votre béalitude, votre dernière fin, votre centre, votre tout; il faut donc que votre cœur soit dans une tendance continuelle vers lui, et dans un désir infatigable de lui plaire. Or, la chose du monde qui lui est plus agréable, c'est que vous soyez toujours près de lui, que vous y pensiez souvent, que vous lui
(4) Cassiodorus ad illum versum, Ps. 69, Vide Cass., col. 40, c, 10.
rendiez vos hommages, que vous l’aimiez actuellement, que vous le consultiez dans vos doutes, et que vous lui communiquiez tous vos desseins et tous vos désirs, afin qu’il les bépisse et qu'il vous en donne l’accomplissement. Vous ne pouvez douter de son intention puisqu'il vous l’a déclarée en cent endroits de l'Écriture. J7 faut toujours prier et ne se relâcher jamais (1). Veillez à votre salut (2), pensez-y sérieusement, n’en perdez jamais le souvenir ; et pour cet effet adonnez-vous à la prière, vaquez-y à toute heure sans intermission (3); Soyez-y assidu ét vigilant; faites vos prières en esprit avec une ardente affection et une invincible persérérance (4); ne vous excusez point sur le lieu, car on peut prier partout (5); ni sur vos affaires, car rien ne vous doit empécher de prier (6); ni sur votre faiblesse, car l'esprit de Jésus prie pour vous, et la grâce de prier ne vous est point déniée (7).
4. Les sainis ont tous été dans la fidèle pratique de ce conseil. Saint Paul, le premier des anachorètes, a vécu cent vingt ans, et sa longue vie n’était qu'une continuelle prière. Saint Antoine y passait les nuits d’un soleil à l’autre, sans changer de place ni de posture. Saïnt Martin avait toujours les yeux et les mains levés au ciel, tenant son esprit si attaché à la prière, que rien né l’en pouvait divertir. David, qui était chargé des affaires d’un grand royaume, avait ses heures réglées pour prier sept fois le jour, sans compter ses élévations de cœur presque continuelles, tant de jour que de nuit. Saint Barthélemy fléchissait les genoux cent fois le jour et autant la nuit. Saint Jacques était si assidu à l’oraison, qu'il avait les genoux endurcis comme ceux d’un chameau, et un cal au front qu’il avait contracté par la longuenr des prières qu’il faisait la face contre terre. Je ne vous porte pas à ce
(4) Luc. 18.1. — (2) Luc, 21. — (3) Thess. 5, 47. — (4) Eph. 6. — (5) 1. Timoth., 2. — (6) Eccl. — (7) Joan, 6, 45.
haut point de ferveur que plusieurs saints ont imité; mais je vous demande trois temps dans la journée pour traiter avec Dieu du salut de votre âme, et pour lui rendre vos devoirs, à savoir au commencement, au milieu et à la fin du jour. A quoi j'ajoute que dans le cours de vos actions vous ayez soin de faire des élévations d'esprit courtes et ferventes le plus souvent que vous pourrez. La fidélité que vous y apporterez vous en facilitera la pratique, et vous y fera trouver le paradis sur la terre. Faute de cela, vous n’avancerez jamais en la vertu, étant certain ce que dit saint Chrysostôme (1), que celui qui n’aime pas la prière n’a rien de noble ni de bon dans l’âme. Certes, j'ai pitié de voir le misérable état de ceux qui ne prient point Dieu ou qui le prient fort rarement et qui le font très-mal, ensuite de quoi ce n’est pas merveille s'ils deviennent tout charnels et attachés à la terre, s’ils se rendent si lÂâchement aux assauts de leurs ennemis, s'ils se laissent gourmander à leurs passions, s’ils consentent sans résistance à toutes les inclinations de leurs sens, et s’ils meltent si souvent leur salut en danger. Mes jours, dit le Prophète roi(2), s’en sont allés en fumée, les plus chères heures de mon iofsir .se sont écoulées en légèretés et en actions vaines; mes os se sont affaiblis, les vertus qui faisaient toute la force de mon esprit se sont évanouies, mon cœur s’est flétri et séché comme le foin qu’on à fauché, parce que je me suis oublié de manger mon pain, et de donner à mon âme sa nourriture ordinaire qui est la prière. N’est-il pas tout à fait déplorable que de toutes les actions de piété que les personnes même vertueuses exercent, il n’y en ait point qu’elles fassent plus mal et avec plus de négligence que l'oraison? Cela est vrai, prenez-y garde et vous en tomberez d'accord. La raison est parce que le diable ne hait rien tant que la prière, et par suite iln’y a rien qu’il attaque avec plus de force et d’arti-
(4) Or. 4 de precatio, — (2) Ps, 104.
fice, sachant bien que c’est le plus court chemin et le moyen le plus sûr pour nous perdre, que de nous retirer de la communication avec Dieu, et de nous y traverser en sorte que nous n’y allions qu'avec peine, ou que nous la quittions tout à fait. Et lâches que nous sommes, nous nous laissons vaincre par ces importunités, et nous rendons les armes au moindre effort de la tentation et au premier dégoût qui nous prend.
Pesez ce que je dis, et convaincu de la nécessité de la prière et du besoin particulier que vous en avez, faites résolution de n’abandonner jamais, sous quelque prétexte que ce soit, l'usage des pratiques que vous vous serez prescrites.