I. POINT
La pureté d'esprit est le but où doivent tendre tous les exercices de la vie spirituelle, parce que, comme le feu vole à son centre avec une extrême vitesse, lorsqu'il est pur et qu'il ne trouve point d'obstacle, de même le cœur qui est exempt de tache, et dégagé de toutes les choses de la terre, s'élève sans peine, et s’unit au souverain bien, qui est le centre de son repos et de sa perfection.
Mais quiconque veut sérieusement s'appliquer à purifier son cœur doit commencer par la pureté de ses pensées, parce que c’est en cela que consiste toute la force de l'âme, comme la force de Samson était cachée dans ses cheveux. Les
(4) S. Pasch, in Ps. 44.
bonnes pensées sont comme les fleurs qui nous promettent les fruits des bonnes œuvres, et de là dépend toute la saintelé que nous pouvons espérer en cette vie. C’est le principal ressort de notre conduite intérieure, et il n’y a rien qui soit plus propre à toucher, à émouvoir et à fléchir nos volontés, que les bons sentiments etles lumières que Dieu nous donne. C’est par là que les anges nous gouvernent et qu’ils portent, pour ainsi dire, notre âme dans leurs mains, en l’éclairant et l'enlevant vers le ciel, par les inspirations, les vues, et les saintes pensées qu'ils lui communiquent.
Or, pour arriver à ce degré de pureté, il est très-important et même nécessaire de regarder souvent et d'entrer le plus qu’il est possible dans le divin cœur de Jésus, parce que c’est le miroir qui nous découvre les taches de notre âme, et la claire fontaine de toute pureté, qui nous donne de l’eau pour les laver.
Considérons donc cet admirable cœur comme un ciel sans nuages et tout brillant de lumières, dont la sérénité ne fut jamais troublée, ni offusquée d'aucune pensée, je ne dis pas impure, mais inutile et superflue. S'il n’entrait dans notre esprit aucune idée qui ne fût sainte et céleste, ce serait une vive image de la divine nature et de ses perfections infinies ; mais cette glace délicate se salit aisément par l'oubli de Dieu et des choses spirituelles, et par le souvenir des choses de la terre, et par la multiplicité des images impures et grossières dont il se remplit par l’artifice du démon et par le désordre de ses inclinations déréglées. Qui verrait la confusion des pensées qui entrent dans notre cœur, en l’espace seulement d’une heure, serait également surpris et de leur qualité et de leur nombre. Les unes l’amusent, comme les pensées oisenses; les autres l’enflent, comme les pensées de vanité et d’orgueil; les autres le corrompent, comme les pensées-lascives et impudiques ; les autres Le déchirent, comme les soins et les inquiétudes du siècle ; les autres le dessèchent et le
tuent, comme les pensées chagrines et mélancoliques ; mais toutes ensemble le souillent et le flétrissent, en l’attachant à la terre et l’éloignant de Dieu qui est la source de toute pureté. Il n’y à que le cœur de Jésus qui n’a jamais admis aucune image qui ne fût toute pure et toute divine. Il était jour et nuit occupé de Dieu, dont la claire vue n’était jamais interrompue, non pasmême uninstant, non plus que le soleil n'interrompt jamais l'écoulement de ses rayons. Il ne s’oubliait point de nous, et le soin de notré salut ne sortait point de sa mémoire. Et parce que la gloire de son Père et le bonheur de ses élus étaient attachés à ses souffrances et à sa mort, l'image de la croix était aussi toujours présente à sa pensée. Tout ce qui n’avait point de rapport à l’un de ces trois objets, n’entrait point dans son esprit, et s’il avait une connaissance claire et distincte de tout ce qui se passe dans le
monde, ce n’était que pour en corriger les défauts, et veiller à la conservation de l'univers.
IT, POINT
Je dis bien davantage, non-seulement il n'entra jamais dans son cœur aucune pensée inutile, mais il n’y en pouvait pas entrer, parce qu'étant inséparablement uni à la première vérité et à la sainteté incréée, il n’était pas capable ni de fausseté, ni d'erreur, ni d'ignorance, ni d’oubli, ni d’aucune idée qui fût ou défectueuse ou inutile. Ajoutez à cela le grand pouvoir qu'il avait sur toutes ses pensées, n’en recevant aucune que par un choix volontaire, et ne s’en occupant qu'autant qu'il le voulait et qu'il le jugeait à propos.
Cette perfection est rare et singulière en sa personne. Les plus grands saints n’éprouvent et ne ressentent que trop souvent l'importunité des objets, qui entrent malgré eux dans leur cœur, et le tumulte des pensées qui s’y jettent en foule, soit par surprise, ou par force, ou par violence, C'était le sujet
des plaintes amoureuses que saint Antoine adressait au Fils de Dieu, lui disant avec une sensible douleur : Seigneur, je me veux sauver, et mes mauvaises pensées me troublent et traversent sans cesse mes bons désirs (1). C'était le sujet des soupirs de saint Jérôme dans sa solitude (2), et des regrets de David qui se plaignait que son cœur l’avait quitté (3).
A vrai dire, il n’y a que le cœur de Jésus qui soit le maître de ses pensées ; nous pouvons bien désavouer et rejeter celles qui se présentent lorsqu'elles sollicitent le consentement de notre volonté : mais nous ne pouvons pas toujours les prévepir, ni empêcher qu’elles ne nous attaquent et nous surprennent (4). Cette grâce ne peut venir que du cœur de Jésus- Christ, qui est le cœur de la sagesse incarnée, dont le propre est de présider à tous lessages conseils et à tous les bons sentiments de ses élus.
a III. POINT.
| f | De là vient qu’il ne dispose pas seulement de ses propres Hi à pensées, mais qu’il a un souverain pouvoir sur toutes les pensées des hommes ; en sorte qu’ils ne sont pas capables, sans son assistance et son secours, d’en former une seule qui soit sainte, ni d'empêcher ou repousser celles qui sont crimivelles (5). Jésus est le seul gardien de notre cœur, qui est le lieu de ses délices, il lui en faut confier la clef, afin qu’il n’y entre rien que par sa permission. C’est dans son cœur que nous devons prendre toutes les vues et tous les sentiments qui nous portent à Dieu; car c'en est la source, et tout ce qu’il y a jamais eu de bon dans tous les cœurs des hommes est un fruit de ses mérites. Ramassez toutes les plus sublimes
(4) S. Antonius apud $S. Antoninum, part. 4., tit. 2, ©. 8, $ 2. — (2) Vide S. Hier., L. advers. Luciferianos., — (3) Ps. 39.43 — (4) S. Antoninus, ibidem. — (5) 2 Cor., 3.
pensées que les saints nous ont laissées dans leurs écrits, ou qui sont demeurées cachées dans leur intérieur et connues à Dieu seul, ce ne sont que des rayons de ce soleil et des gouttes d’eau de cette grande mer. Oh ! quel trésor en sagesse ! oh! quel abîme de lumières!
C'est de ce même cœur que nous devons tirer la force pour étouffer les mauvaises pensées dans leur naissance, la grâce pour les prévenir, et les remèdes pour en guérir les plaies et effacer les taches. C’est le rasoir mystique, comme dit saint Paulin, propre à retrancher la superfluité de nos pensées, à couper la racine des vices, à purifier et orner notre cœur, à rendre notre âme agréable aux yeux de Dieu, et à la mettre en liberté, en détruisant toutes les images impures des choses périssables et terrestres, qui sont Îles liens de notre servitude. C’est la pierre vive, contre laquelle il faut briser la tête du serpent, c’est-à-dire la mauvaise pensée, qui est le commencement de tous les vices. C’est la fontaine de la vie, d’où sortent ces ruisseaux d’eau claire où les colombes, c’est-à-dire les âmes chastes et innocentes, se lavent et deviennent blanches comme le lait. Oh ! quelle doit être la pureté de ce sacré cœur, duquel est sorlie une liqueur précieuse qui a purifié toutes les immondices de la terre (1).
Eofin, c’est par l'union intime de ce cœur avec le nôtre que nous arrivons à la parfaite pureté de nos pensées, qui consiste principalement en quatre choses.
La première est de prendre toujours des pensées derigueur pour nous, en retranchant toutes les inutiles où l’amour-propre cherche son divertissement ; les naturelles où il s'attache sous prétexte de nécessité, comme celles du boire et dumanger, et les soins excessifs de la santé et des commodités du corps; et enfin les criminelles qui flattent les inclinations de la nature corrompue, et qui nous portent au luxe, à l'impu-
(4) Cassianus, L. 6, c. 13.
reté et à l'orgueil; car il importe peu qu’elles viennent de nous ou de l'esprit des ténèbres. Comme il est impossible de faire un justediscernement entre la faiblesse du cœur et la morsure du serpent, comme dit saint Bernard, aussi est-il inutile, vu que de quelque côté qu’elles viennent elles sont également dangereuses, et il les faut fuir avec une même vitesse (1).
La seconde est de prendre toujours des pensées de douceur pour le prochain, et n’en former que des jugements favorables (2). C’est une marque de relâchement d’être si prompt à juger ou à mal penser des autres. Cela montre un esprit dissipé qui pense à ses propres défauts, et qui est tout épanché au dehors. C’est encore un signe de peu de charité, car la charité n’est point susceptible de soupçon, de jalousie ni d’envie. Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugé, Car vous serez jugé comme vous aurez jugé les autres, etvous serez mesuré à la méme mesure que vous aurez mesuré les autres. L’aigreur que vous aurez conçue contre voire prochain, aggravera les fautes dont vous serez accusé devant Dieu au jour du jugement, comme dit saint Chrysostôme (3).
La troisième est de prendre toujours des sentiments sincères et véritables des objets qui se présentent, donnant à chacun l’estime qu’il mérite et qu’il en faut avoir, sans se laisser préoccuper des fausses opinions des hommes et des vaines apparences du siècle. Les âmes lâches qui suivent le jugement des mondains, et qui ont la même estime des biens du siècle, sont aussi sujettes aux mêmes troubles et aux mêmes gênes d'esprit. Mais ceux qui en font un généreux mépris, el qui ne prisent rien que ce qui est immortel, font en peu de temps un progrès considérable en toutes sortes de vertus, parce que leurs pensées élant pleines d’une sagesse céleste, soulagent et adoucissent notablement leurs peines et leurs
4) S. Bern., serm. 52 in Cant, — (2) S. Hier., epist. 22, — (3) Hom, 3 ad popul.
travaux ; au lieu que celle des autres ne leur servent que d'un poids insupportable qui les attache à la terre, et fait de leur cœur une prison ténébreuse où ils tournent sans cesse la meule du moulin comme des bêtes, et travaillent sans fruit et sans récompense comme des esclaves du démon.
La quatrième est d’avoir toujours pour Dieu des sentiments de respect, et de ne perdre point, s’il est possible, le souvenir de sa présence ; car il n’y a rien qui soit plus agréable à Dieu que le recueillement d’une âme qui pense toujours à lui, et qui ramasse toutes les forces de son cœur pour s’attacher uniquement à sa bonté. Cet unique regard, cette vue très-pure et très-simple est le trait amoureux qui blesse le cœur de l'époux, et qui attire sur nous ses plus tendres complaisances. Sans cela, il est difficile de parvenir à un haut degré d’oraison, et nous savons que la main de l’ange qui enleva le prophète Ezéchiel entre le ciel et la terre, ne le prit que par un cheveu pour le porter en Jérusalem, non plus que celui qui porta le prophète Habacuc en Babylone sur la fosse aux lions, afin de secourir Daniel; pour nous montrer que celui qui s’oublie de la présence de Dieu, et qui ne s'étudie pas à simplifier ses pensées et à les recueillir dans un regard, n’arrivera jamais à la contemplation, et ne fera pas même beaucoup de fruit dans le monde , quelque peine qu’il prenne pour la conversion des pécheurs.