I. POINT
Notre cœur n’est pas moins déréglé dans ses désirs que dans ses pensées. Nous désirons trop de choses, nous les désirons trop, nous ne savons ce que nous voulons, nous voulons ce que nous ne pouvons, nous ne voulons pas ce que nous devons, et par un étrange aveuglement, nous rendant propriétaires de nos désirs, nous voulons que Dieu s’accommode à nos inclinalions, au lieu de les soumettre à sa volonté qui est la souveraine règle de tous les bons désirs. Le Fils de Dieu a pris un cœur d’homme pour remédier à ces désordres, et nous tracer un modèlesur lequel nous puissions régler les nôtres. La grâce de Dieu notre Sauveur a paru à tous les hommes, dit saint Paul, et elle nous a appris à renoncer à l’impiéié et aux désirs du siècle, pour vivre en ce monde sobrement, justement et religieusement. Attendant la béatitude que nous espérons, et l’avénement glorieux du grand Dieu notre Sauveur Jésus-Christ, qui s'est livré lui-même pour nous, afin de nous racheter de tout péché et de nous purifier, pour se faire un peuple chéri par-dessus tous, el porté aux bonnes
œuvres (1). Paroles saintes, qui nous excitent à purifier nos désirs par quatre considérations puissantes , prises du cœur et de la personne de Jésus-Christ.
La première regarde l'exemple qu’il nous a donné dans son premier avénement, nous apprenant à bannir de notre cœur, comme il a fait, le désir des richesses, des plaisirs et des honneurs du siècle, afin de vivre dans le siècle présent avec tempérance, avec justice et avec piété, en quoi consiste la parfaite pauvreté d'esprit et la pratique de tous les vœux religieux ; car celui qui ne désire rien dans le monde, ni biens, ni honneurs, ni plaisirs, est parfaitement pauvre par le mépris des richesses, parfaitement chaste par l'horreur de toutes les voluptés du corps, et parfaitement obéissant par la fuite de tous les honneurs. Or, qui l’a jamais fait si parfaitement que Jésus-Christ, qui dès le premier moment de sa vie passible, s’est dénué de toutes choses, fermant son cœur à tout ce qui flatte la convoitise des hommes, pour y loger le seul désir d'accomplir la volonté de son Père et de procurer notre salut (2)?
La seconde est la récompense qu’il nous promet à son dernier avénement, dont la gloire et le bonheur devraient faire mourir en nous tous les désirs de cette vie périssable ; car que peut désirer sur la terre celui qui aspire à la couronne du ciel? O0 mon Sauveur, l'unique objet de mon cœur, que désiré-je dans le ciel, sinon vous? et que puis-je souhaiter sur la terre, que vous seul ? Ma chair et mon cœur sont dans la défaillance. L’ardeur du désir qui me consume à détruit et anéanti toutes les affections de la terre, vous êtes le Dieu de mon cœur et mon parlage pour jamais (3).
La troisième est l'excès de sa bonté et la générosité de son cœur, avec laquelle il s’est donné à nous, pour nous purifier dans son sang et nous délivrer du péché ; car si Jésus-Christ
(1) Ad, Titum, 9, 12 12,13 st14. — (2) Ps 39. 9.— (3) Ps. 72. 26.
se donne à nous, pourquoi n’acceplerons-nous pas une donation qui nous est si avantageuse? Or, nous ne pouvons recevoir Jésus-Christ que dans le cœur, ui le posséder parfaitement s’il n’y entre ; et jamais il n’y entrera s’il le trouve déjà occupé de l’amour du monde, et souillé par l’impureté des désirs de la terre. D'ailleurs, si Jésus-Christ se donne à nous, il est juste que nous nous donnions réciproquement à lui; mais comment nous donnerons-nous à lui, si nous sommes déjà pris et possédés par des désirs périssables ?
La quatrième est le prix du sang qu’il a tiré de son cœur pour nous racheter de la tyrannie du démon, et nous rétablir dans la possession des biens célestes. 1 n’est pas raisonnable que nous perdions par notre faute ce qui lui a coûté si cher, et que nous rendions ses travaux et ses souffrances inutiles, en nous attachant aux biens du monde; car pendant que nos désirs seront tournés vers la terre, jamais nous ne serons en liberté, nos passions déréglées seront autant de liens avec lesquels Satan nous tiendra captifs sous son empire (1). Jamais nous ne serons parfaits disciples de la croix. Il n’y a point de plus visible marque qu’une âme n'est pas de bonne intelligence avec l'esprit de Jésus-Christ, que lorsqu’elle sent une grande multiplicité de désirs qui l’agitent, parce que lorsqu'on goûte et qu'on trouve qu’il a toutes sortes de saveurs et de charmes, on néglige tout pour le suivre, et l’âme n’a plus qu'une affaire, qui est de se lier étroitement à sa bonté. Jamais nous ne jouirons de la paix et de la tranquillité de l'esprit ; tandis que notre cœur ne sera pas où Dieu le veut, il ne sera point en repos. Il est capable d'un bien infini qu’il ne trouvera jamais que dans la fin de ses désirs. Un désir déréglé a troublé la paix du ciel, faut-il s'étonner s'il trouble la paix de la terre (2)? Enfin, jamais nous ne ferons aucun progrès dans la vertu, ni dans la pratique des
(1) Ps. 139, 9, — (2) S, Bern. in declamat, de Crucifero loquitur,
bonnes œuvres, ni dans l'union avec Dieu. Il n’y a point de plus dangereux écueil pour le salut, ni de plus grand empéchement de la perfection qu’un désir mal mortifié, qui est la racine venimeuse qui corrompt toutes les bonnes œuvres et qui produit tous les vices.
Toutes ces considérations prises du cœur de Jésus-Christ nous obligent étroitement à mortifier le nôtre; mais ce n'est pas assez d’en bannir les mauvais désirs pour suivre son exemple, il faut encore y entretenir ce feu des saints désirs qu'il a apporté du ciel, afin de l’allumer sur la terre.