POUR LE JOUR QUI PRÉCÈDE LA RETRAITE
« Qui me donnera des ailes de colombe, et je volerai, et je me reposerai. Je m’en suis enfui bien loin, et je suis demeuré dans la solitude. J’attendais celui qui m’a délivré du découragement et de la tempête. » Ps. 54, 6:
Preuier Précune. — Figurez-vous que votre ange tutélaire se présente à vous pour vous inviter à celte retraite, et pour vous v assister extraordinairement, Vous proposant quatre vertus qui vous serviront comme d'ailes pour y voler; savoir, l’amour et l'espérance pour l'avenir; et à l'égard du passé, la crainte et la pénitence.
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DEUXIÈME PRÉLUDE. — Demandez la grâce de connaître le besoin que vous avez de vette solitude, l'esprit avec lequel vous devez y entrer, et le fruit que vous devez en espérer.
PREMIER POINT
Considérez que vous devez vous porter à la retraite où vous entrerez demain, avec un esprit de crainte salutaire, à cause du pitoyable et dangereux état où vous avez vécu jusqu'ici. Les misères spirituelles qui vous environnent de tous côlés, les ténèbres de votre cœur, votre impuissance et votre lâcheté à faire le bien, votre inconstance à le poursuivre, vos passions déréglées qui vous ôtent la paix de l'âme, et vous engagent dans une horrible servitude; le nombre de vos péchés, qui surpasse celui des cheveux de votre tête, votre tiédeur au service de Dieu, et plusieurs autres maux que vous avez atlirés Sur vous par votre négligence, sont autant de motifs qui doivent vous convaincre du besoin que vous avez de penser sérieusement à votre salut, de peur que vous ne soyez surpris, et de recourir à Dieu comme le malade au médecin, l’aveugle à la lumière céleste, l'esclave à son libérateur, le pécheur au Saint des saints, et le plus indigent de tous les hommes à son trésor et à son souverain bien.
O mon âme! cesse de courir après les vanités et les folies du siècle, qui sont pleines de tromperies et de mensonges. Converlis-toi sans délai à ton Seigneur et à ton Dieu, qui est la source de toute consolation et de tout bien (1). Pourquoi te trompes-tu toi-même inutilement? C’est folie de demander l’'aumône au pauvre, et de mépriser le riche qui peut te faire beaucoup de bien et qui le veut. Qu’attends-tu donc des créatures qui sont plus indigentes que toi? 1 n'y à que Dieu qui soit riche en miséricorde et en grâce, et qui donne à
(4) Thomas à Kempis in sol. animæ, c. 10,
tous libéralement et sans reproche. Retourne, mon âme, retourne à Jésus-Christ dans le secret du cœur, comme la colombe dans l'arche vers Noé; il est dangereux de demeurer longtemps dehors. Renonce aux consolations extérieures, si tu veux être intérieurement consolée; ne t'arrête pas plus longtemps avec le corbeau hors de l’arche; fuis au plus tôt les corps morts. Retourne avec la faim, Jésus-Christ te donnera le pain de vie (1). Si la nécessité ou la faiblesse te pressent, pendant que tu es occupée au dehors, ne diffère point ta retraite; entre au plus vite en solitude, de peur que tu ne périsses dans le déluge, ou que tu ne tombes dans le piége de la tentation. Une âme qui s’épanche volontiers au dehors, est exposée à plusieurs dangers; la colombe qui n’y trouve point son repos, et qui rentre sans délai dans l'arche, est en assurance (2).
DEUXIÈME POINT
Considérez, en second lieu, que vous devez vous porter à la retraite avec un esprit de pénitence. L'importance d’une affaire aussi considérable qu'est celle du salut, mérite bien que vous preniez le temps et le lieu propre pour y penser, et pour travailler efficacement à réparer tant de distractions que vos occupations ordinaires vous apportent, à réchauffer ces froideurs qui surviennent dans les emplois de la vie active, à recouvrer, par la pénitence, ce que vous avez perdu par la paresse, à rétablir et affermir ce qui chancelle, à rabaisser ce qui s'élève trop haut, et enfin à vous mettre dans l’état où vous désirez que la mort vous trouve lorsqu'il faudra sortir de ce monde. Votre vie durant tout le cours de l’année n’est qu’une triste suite d’imperfections et de défauts; n’est-il pas juste que vous en preniez quelques jours, pour pleurer vos offenses et en arrêter le cours? Quelle excuse pouvez-vous
(4) Ibid, — (2) Ibid.
alléguer, si vous négligez d'y apporter du remède, et quel remède plus salutaire pouvez-vous trouver que celui de la pénitence, « qui guérit, dit saint Augustin, ceux qui sont languissants, qui nettoie les lépreux, qui ressuscite les morts, qui augmente la sainteté et qui conserve la vie de la grâce? » Pesez ce que disait un saint abbé à ses religieux, et tâchez vous-même d’en profiter : « Malheur à nous, mes frères, si nous négligeons de faire pénitence, vu que nous ne sommes venus en religion que pour la faire toujours. Nous ne devons converser qu'avec Jésus-Christ crucifié, et pour cet effet il faut nous séparer entièrement de toutes les consolations du monde. Les contentements du monde ne sont point pour vous, âme religieuse, ni les délices, ni les jeux, ni les ris, ni les consolations de la chair; votre partage c’est la douleur, c’est la tristesse, ce sont les larmes de la pénitence; si vous ne les faites couler en abondance, vous perdez le nom de religieux, et vous n’êtes pas digne de le porter. Il ne vous est point permis de vous réjouir avec le siècle, puisque vous êtes mort au monde; et vous ne devez point chercher les consolations de la vie présente, vous qui avez promis au Seigneur de le servir dans la solitude, selon les règles de votre état. »
TROISIÈME POINT
Considérez, en troisième lieu, que vous devez vous porter à la retraite avec un esprit de confiance et d’amour : entrez-y avec amour; Car si vous aimez Jésus-Christ, vous n’irez point dans la solitude avec regret; vous y volerez sur les ailes de la charité, sachant bien que c’est là qu’on le trouve, et qu'il ne se plaît point ailleurs. Ce divin époux dont les plus chères délices étaient de converser parmi les hommes, fut néanmoins si amoureux de la solitude, que de trente-trois ans qu'il a vécu sur la terre, il voulut en passer trente dans une vie
cachée et retirée ; et pendant les trois autres, combien passa-t-il de nuits tout seul dans la prière? Combien de jours se retira-t-il à l’écarl? Pourquoi cela, je vous prie, sinon pour honorer et sanclifier vos retraites par sa présence? Allez donc où votre divin ami vous attend; mais allez-y tout seul, et faites sortir le monde d’avec vous; n’y portez point ces affections déréglées, ces désirs empressés, ces craintes yaines, ces joies trop sensuelles, ces tristesses superflues, ces amours volages, ces aversions qui blessent la charité, ces poursuites trop ardentes et ces complaisances trop naturelles, qui ne feraient que vous tourmenter; montrez par l'éloignement de tout ce qui pourrait troubler votre entretien avec Dieu, que toutes les créatures ne vous sont rien au prix de lui, et que vous l'avez choisi pour l'unique objet de vos pensées, de vos affections et de toutes vos délices.
Joignez la confiance à l'amour; allez dans la solitude avec un ardent désir et une ferme espérance d'y trouver le remède à tous vos défauts, et une source inépuisable de tous les biens spirituels qui vous sont nécessaires; car c’est là que Notre-Seigneur a coutume de faire des miracles de grâce; c’est là qu'il vous attend pour vous changer en un autre homme {1); et si vous y allez avec cette résolution d'en sortir tout autre que vous n’y serez entré, vous devez attendre de sa part toute sorte de faveur et de bénédiction.
Dites donc avec le Prophète roi : « Je dormirai et je me reposerai paisiblement dans cette attente, parce que c’est VOUS, Seigneur, qui m'avez établi dans l'espérance de vous posséder lorsque je serai seul avec vous (2). » Si nous voulons, dit saint Augustin, nous attacher à Dieu seul et à Notre-Seigneur, nous devons être solitaires et simples, c’est-à-dire séparés de la multitude et de la foule des choses mortelles, et amateurs de l'éternité et de l’unité, qui ramasse tout en un seul bien (3).
(1) Reg, 40, 6.— (2) Ps. 4. — (3) Aug., in Ps. 4.
souffrir le mal, vous ne pouvez regarder favorablement l'iniquité (1). Bienheureux ceuæ qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (2). Qui montera sur la montagne du Seigneur, qui demeurera en sa présence dans son sanctuaire? celui dont les mains sont innocentes et le cœur pur (3).
CINQUIÈME AVIS
Gardez exactement l’ordre du jour qui vous est prescrit, et les pratiques qu’on vous donne pour bien faire vos actions, afin de vous y habituer. Vous n'avez point d’excuse si vous y manquez durant le temps de votre solitude. Vous ne pouvez vous excuser sur vos occupations, puisque votre unique emploi est de vaquer à Dieu et à votre salut; ni sur les occasions de distraction que vous avez dans le monde, puisque vous vous en êles volontairement éloigné à dessein de les éviter; vous ne pouvez donc vous en prendre qu’à votre lâcheté, que vous devez bannir loin de vous, si vous craignez ces terribles menaces : Malheur à celui qui fait l'œuvre de Dieu avec négligence (4).
SIXIÈME AVIS
Représentez-vous d’abord ce que vous devez principalement rechercher durant votre retraite, et ce que vous devez y faire de plus important, qui est :
1° De réveiller et d'augmenter autant que vous pourrez le désir de votre salut et de votre perfection.
9% D'’entrer bien avant dans la connaissance de vousmême, de ce qui vous fait plus de peine dans la vie spirituelle, de la pente que vous avez au mal, de voire faiblesse et de votre impuissance pour le bien, du peu de lumière que vous avez pour les choses du ciel, de vos passions, de vos
(4) Baruch., 1. 13. — (2) Matth., 5. — (3) Ps. 23. — (4) Jerem., 48, 10.
inclinations, de vos mouvements déréglés et des intentions trop basses que vous suivez en tout ce que vous faites, afin d'y apporter les remèdes nécessaires, et de prendre occasion de là d’anéantir votre orguril, et de vous fonder solidement dans le mépris et dans la défiance de vous-même.
3° De connaître les obligations de votre état, les fautes que vous y faites, les moyens de vous corriger, et l’ordre que vous devez tenir pour régler votre vie selon votre vocation, et pour vous acquitter de vos devoirs.
4° De faire une revue de toutes vos actions tant de chaque jour, que de chaque semaine, de chaque mois et de chaque année, afin de connaître les manquements que vous commettez, causes de ce désordre, et le remède que vous devez y apporter.
So De faire une sérieuse réflexion sur les mouvements les plus fréquents de la nature et de la grâce, qui font impression dans votre cœur, et sur les vertus qui vous sont plus nécessaires, ou que Pieu vous sollicite de pratiquer plus souvent, et sur les moyens de les acquérir ou de les exercer avec plus de perfection.
G° De régler vos pénitences et mortifications, en sorle que vous puissiez prévenir les peines du purgatoire, et en diminuer la rigueur et la durée. À quoi servira encore le bon usage des indulgences, pour suppléer au défaut de vos propres satisfactions, que le grand nombre de vos péchés surpasse de beaucoup. C’est à vous de voir comment vous en usez, et si vous les avez négligées jusqu'ici, de vous corriger à l'avenir, de peur que Dieu ne vous demande un jour un compte exact de la perte que vous faites d’un si riche trésor. |
“ De rentrer en vous-même, et de voir si vous êtes bien préparé à la mort; s’il n’y a rien dans votre conscience qui pût vous faire peiue, s’il fallait paraître maintenant devant votre juge; si vous n'avez point d'attache à la vie; si vous
avez mis ordre à vos affaires spirituelles et temporelles: si vous êtes prêt à sortir du monde quand il plaira à Dieu vous appeler à lui; si vous soupirez souvent après l'éternité : et enfin si vous avez prévu ce ‘que vous devez faire au temps de la maladie et de la mort.
SEPTIÈME AVIS
Si vous désirez conserver longtemps le fruit de votre retraite, écrivez chaque jour dans un cahier qui vous serve de mémorial, les bons sentiments que Dieu vous donnera, soit dans vos méditations, ou dans la lecture, ou dans les autres . exercices de la journée. Dressez un réglement de vie qui soit conforme à votre état, et que vous puissiez facilement, mais aussi exactement observer à l’avenir. Si vous l’avez déjà fait, marquez seulement ce qui pourra vous être utile pour le garder plus parfaitement, ou pour corriger les fautes que vous y faites.
Le fruit de ces remarques que vous ferez par écrit, est qu’en les relisant de temps en temps, vous rentrerez dans la ferveur que vous aurez conçue durant les exercices; vous témoignerez l'estime que vous faites des bonnes pensées que Dieu vous a inspirées, et le désir que vous avez de les suivre et de ne les oublier jamais: vous recevrez de la consolation si vous les avez mises en pratique, vous en rendrez grâces au Fils de Dieu, et vous l'obligerez à vous départir plus libéralement ses grâces et ses lumières; et enfin, si vous {rouvez que vous vous soyez relâché dans l'exécution de vos bonnes résolutions, la confusion que vous en aurez, excitera votre cœur à reprendre une nouvelle vigueur dans Je service de Dieu.
HUITIÈME AVIS
Comme toute votre industrie serait inutile sans le secours du ciel, employez ce jour à vousle procurer le plus soigneuse-
ment que vous pourrez. Dressez à celte fin votre méditation, vos pénitences, vos prières et vos bonnes œuvres. Offrez durant et avec le sacrifice de la messe, votre mémoire au Père, votre entendement au Fils, votre volonté au Saint-Esprit, afin qu’ils y metlent les dispositions qui vous sont nécessaires pour coopérer à la grâce. Unissez votre solitude à celle de Notre-Seigneur dans le désert, ou sur la montagne des Oliviers, ou sur la montagne du Thabor, ou dans le trèssaint-SaCrement. Tenez-vous tout le jour avec lui dans l’une de ces solitudes, pour lui ouvrir votre cœur, ei pour apprendre de lui ce que vous devez faire conformément à la fin que vous vous êtes proposée, soit à la générale, qui est la réformation totale de votre vie, soit à la particulière, qui est l'acquisition de quelque vertu ou de quelque grâce que vous désirez obtenir : par exemple, la conformité avec la volonté de Dieu, le sublime esprit de la croix, le pur amour et d’autres semblables.
Enfin, mettez-vous sous la protection de la bicnheureuse Vierge, de saint Joseph, de votre ange tutélaire, de saint Ignace et des autres saints auxquels vous avez une singulière dévotion, implorant leur assistance, et réilérant souvent durant le jour quelques oraisons jaculatoires, qui expriment le désir ardent que vous avez de bien faire cette retraite, qui sera peut-être la dernière de votre vie.