TROISIÈME MOTIF D'UN PROMPT ET PARFAIT RETOUR VERS DIEU
« Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel. » Marre. 25, 41,
PREMIER PRÉLUDE. — Représentez-vous l'enfer qui est le lieu destiné à la punition des réprouvés. Mesurez sa longueur, sa largeur et sa profondeur (1).
Deuxième PréLune. — Demandez humblement la grâce de concevoir une profonde appréhension des peines que les damnés souffrent dans cette horrible prison, afin que si vous vous oubliez quelquefois de l'amour divin, au moins la crainte du châtiment vous retire du péché.
PREMIER POINT
Considérez toutes les circonstances qui rendent le malheur des réprouvés effroyable, pour vous retirer du péché et vous résoudre à un prompt retour vers Dieu, par la crainte du danger où vous êles de tomber dans cet abîme, si vous ne changez de vie. Guillaume d'Auvergne (2), évêque de Paris, les réduit à six principales, qu’il faut peser à loisir.
La première est la rigueur des peines que souffrent les réprouvés, qui surpasse tout ce qu'on peut s’imaginer. Les vrais biens, dit ce savant évêque, et les vrais maux sont ceux de la vie future; les biens et les maux de la vie présente n’en sont que les ombres. Car ceux qui sont dans l'enfer
{) S. Ignat., in 5 exercit., 4 hebd, — (2) Dom. 1 post, Pent,., Serm. 2.
disent, au chapitre huitième de la Sagesse, que toutes ces choses ont passé comme une ombre (1). Et saint Paul dit que la figure de ce monde passe, pour nous apprendre que tous les biens et les maux de cette vie ne sont que des biens et des maux en peinture, en comparaison des biens du ciel et des peines de l'enfer. N'est-ce pas une grande folie de craindre tant les misères de cetle vie, qui ne sont que des ombres, et d'appréhender si peu celles de l’autre vie, qui sont les vraies misères dont la seule pensée devrait nous faire trembler? Que diriez-vous d’un homme qui craindrait l'ombre ou la figure d’un lion, et qui ne se mettrait pas en peine de fuir le lion même qui va le déchirer et dévorer? Ne jugeriez-vous pas qu'il aurait perdu le sens?
DEUXIÈME POINT
La seconde est la diversité des peines qui tourmentent les damnés, le ver qui ne meurt point, le feu qui ne s'éteint point, la puanteur intolérable du soufre qui brûle toujours et ne se Consume point, la faim enragée qui ne se rassasie point, la pauvreté qui manque de toutes choses, et ne les trouve point, l'horreur des ténèbres que le jour n'éclaire point, l'effort continuel que les malheureux font pour sortir de ces flammes, ei le désespoir continuel de ne pouvoir jamais en sortir qui ne les quitte point: car ce n’est pas seulement la diversité, mais encore la contrariété de leurs peines, qui contribue à leur tourment. Là les misérables éprouvent tout ensemble la douleur avec la crainte, le feu avec l'obscurité, et les tourments à leur mort prennent des qualités contraires pour les punir, parce que durant leur vie ils ont contrarié la volonté de leur Créateur. Ils souffrent, les malheureux, une mort sans mort, une fin sans fin, une défaillance sans
(1) Guil., Paris. e2., S2rm. 41, dom, 2 post. Pent,
défaillance, parce que leur mort est toujours vivante, leur fin recommence toujours, et leur défaillance ne peut défaillir. La mort les tue, mais elle n’éteint pas la vie; la douleur les presse, mais elle ne chasse pas la crainte; le feu les brûle, mais il ne dissipe pas les ténèbres; parce que s'étant accordées avec le démon contre leur Créateur, les créatures les plus contraires conspirent ensemble pour leur en faire porter la peine (1).
TROISIÈME POINT
La troisième est la durée des peines qui sera éternelle. Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel (2). I est de la justice du juge sévère, que ceux dont la volonté n’a jamais voulu être séparée du péché durant leur vie, ne soient jamais exempts de peine; car les méchants eussent volontiers souhaité de ne point mourir, afin de vivre toujours dans leurs iniquités. On punit, dit saint Augustin, la volonté qui a voulu jouir éternellement du plaisir de pécher; c’est pourquoi elle éprouvera la rigueur d’une éternelle vengeance.
Jamais elle ne pourra, quoi qu’elle souffre, satisfaire à la justice divine, ni réparer l'injure qu'elle a faite à la majesté de Dieu, qui est infinie. Elle ne sera plus en état de faire péaitence, et demeurant éternellement criminelle, elle sera toujours digne d'une haine et d’une peine éternelles. Eh! que celte vérité est étonnante! Il est aisé, dit l’évêque de Paris(3), de coucher dans un lit de plume ou de rose; mais si l’on vous disait : « Vous y demeurerez cent ans sans en sortir, » vous répondriez assurément : « Qu’on me fasse plutôt: mourir. » Que sera-ce donc d’être couché sur des brasiers ardents, non-seulement pour un siècle ou pour un million de
(4) S. Grezorius apud Guil. Paris. loco prius citato. — (2) S. Bonav, de 4 ment. exercit, — (3) Dom. 4 post Pent., Serm, 2.
siècles, mais pour une éternité? Qui de vous pourra demeurer dans ce feu dévorant, dit Isaïe (1)? Cette pensée convertit Fouques, qui fut depuis évêque de Toulouse. Pourquoi ne vous convertira-t-elle pas? Donnez-vous le loisir de peser celte vérité : Je vais à l'éternité, et je ne sais pas si c’est à l'éternité bienheureuse où malheureuse. Je suis entre le ciel et l'enfer; dans le ciel, on me prépare des couronnes; dans l'enfer, on me prépare des flammes éternelles; et je m'amuse à la vue de l’un et de l’autre, je m'endors entre ces deux éternités, et je me joue du salut de mon âme! O éternité! que tu entres peu dans la pensée des hommes.
QUATRIÈME POINT
La quatrième est l’universalité des peines qui tourmenteront toutes les parties du corps et toutes les puissances de l’âme. Car, après le jour du jugement, l'homme sera tout entier dans le feu, qui agira avec une si grande force sur son corps et sur son âme, qu'il ne pourra penser qu’au mal qu’il endurera. La violence de la douleur sera si grande, que l'âme ne sera plus capable de recevoir d'autres mouvements que ceux que la douleur la forcera de produire. Ne vaut-il pas mieux méditer cette pensée dans le temps, que de ne pouvoir s’en défaire dans toute l'éternité? Faites ici l'application des sens, que saint Ignace vous marque dans le cinquième exercice de la-première semaine. Imaginez-vous.voir dans ces vastes gouffres de feu et de soufre, les âmes réprouvées enfermées en des corps de flammes comme en autant de prisons. Leur laïdeur est si prodigieuse, aussi bien que celle des démons, que la vue d’une seule serait capable de vous faire mourir d'horreur. Que sera-ce d’en voir des millions et ne pouvoir jamais en perdre la vue? Fi-
(4) Is.; 33. 44.
gurez-vous que vous entendez leurs cris, leurs hurlements, leurs gémissements et leurs plaintes, leurs grincements de dents et leurs horribles blasphèmes contre Dieu et les saints. Flairez l'odeur du soufre et de la fumée, la pourriture et les ordures de cette sentine et la puanteur de ce cachot. Goûtez l'amertume des larmes que versent ces misérables, du ver qui les ronge, de la haine qu'ils nourrissent dans leur cœur, du fiel et de l’absiuthe qui leur servent de boisson; touchez le feu qui les brûle sans les éclairer, sinon d’une lumière lugubre, qui ue leur découvre que des spectres horribles et des visages affreux, dont le seul regard leur est insupportable. Enfin, ramassez dans votre esprit l’universalité de leurs tourments, et tremblez dans la pensée que les chrétiens lâches et imparfails comme vous, ont tout sujet de craindre qu'ils ne les expérimentent un jour, s'ils ne mettent ordre à leur salut.
CINQUIÈME POINT
La cinquième et la sixième circonstances regardent l’inutilité de ces peines, jointé à une fyivation totale de soulagementet de consolation. Éa peine que vous prenez maintenant pour servir Dieu, et pour vous vaincre vous-même est courte et néanmoins très-ülile : poûr un moment de travail une éternité de récompense ; mais-celle des réprouvés est extrême, et néanmoins très-inutile : pour un moment de plaisir une éternilé de peines sans consolation, sans fruit et sans remède. Quand chacun d’entre eux verserait autant de larmes qu'ilen faudrait pour remplir tout le ciel et la terre, il ne pourrait pas effacer le moindre de ses péchés; une seule larme qu’il pouvait donner durant qu'il était en ce monde, eût eu plus de force pour laver ses taches que ce déluge de pleurs. Qui peut done penser quelle est la douleur et le regret des damnés de n'avoir pas évité leur malheur
éternel, pouvant le faire avec si peu de peine. L'été est passé, peuvent-ils dire, la moisson est faite, et nous n’avons point Pourvu à notre salut(1). Nous sommes perdus sans ressource. O triste et inutile repentir! ô malavisé pécheur! si quelqu'un des réprouvés pouvait racheter un de ces précieux moments que tu perds, que ne donnerail-il pas? Et cependant tu le perds de gaîté de cœur, et tu te ris de ta perte.
SIXIÈME POINT
Quoique toutes les circonstances que vous avez considérées jusqu'ici fassent voir clairement que l'enfer est un mal Souverain, il est vrai néanmoins que toutes ces peines si effroyables ne sont point comparables à celle de perdre Dieu pour une éternité. Plusieurs ont horreur de l'enfer, dit saint Chrysostôme, mais pour moi j'estime que d'être privé de la gloire, c'est un mal beaucoup plus grand que l’enfer même. L'enfer est un mal intolérable, je l'avoue; mais si quelqu'un me proposait mille enfers, il ne dirait rien qui égalât, à mon sens, le malheur de déchoir de la gloire, d’être haï de Jésus-Christ, et d'entendre de sa bouche ces tristes paroles : Je ne vous connais point. 1] vaudrait mieux êlre frappé de mille foudres, que de tomber dans sa disgrâce, et que d’être assez malheureux pour qu'il nous bannisse à jamais de sa présence, pour qu'il détourne de nous son visage plein de douceur et pour que son œil, dont les regards font le repos et le bonheur des bienheureux, ne puisse nous souffrir dans toute l'éternité (2). Oh! qui pourrait comprendre ce que porte cette effroyable sentence : Qu'on chasse l’impie, et qu'il ne voie jamais la gloire de Dieu. O malheur incompréhensible! ne voir jamais Dieu, ne l’aimer jamais, ne le posséder jamais! Sondez ici
(1) Jerem., 1. — (2) S. Chrys. apud Guill. Paris. episc., domin. 8 post Pentec., Serm. 2., et apud S Bonav. de 4 ment, exercit,
PREMIÈRE RRTRAITE. 103
votre cœur, et voyez s’il est aussi sensible à la perte de Dieu, qne le fut autrefois celui des auditeurs de saint Augustin, lorsqu'il leur fit cette terrible proposition de la part de Dieu : « Si vous êtes résolus de vivre toujours dans le péché et dans l’impénitence, si vous aimez si éperdument vos plaisirs, que vous ne puissiez les quitter pour l'amour de moi, jouissez-en tant qu'il vous plaira, inais vous ne me verrez jamais. » À ces foudroyantes menaces, ils commencèrent tous à pleurer, et à battre leur poitrine avec des gémissements et des sanglots qui allaient jusqu’au ciel, et qui montraient bien que l'amour de Dieu était le maître de leur cœur. Le vôtre est-il de cette trempe? La crainte de perdre Dieu vous touche-t-elle davantage qne ne fait l’appréhension des flammes éternelles? Ah! si vous n'êtes pas encore arrivé à ce point de perfection, tremblez au moins si vous n'aimez pas encore assez, et rendez grâce à Jésus-Christ de ce qu'ayant exercé sa juslice sur tant de millions de réprouvés, il a étendu sur vous avec tant de douceur les effets de sa souveraine miséricorde.
Colloque, — Mon Seigneur Jésus, souverain arbitré de ma félicité, juge très-équitable et très-clément des vivants et des morts, je vous supplie de me remettre les péchés que j’ai commis, et les peines que j'ai méritées par l'excès de mes crimes; faites paraître sur moi les merveilles de votre miséricorde; puissé-je relirer de la pensée de l’enfer, les fruits d’une digne pénitence ; que la vue des flanmes et des ténèbres éternelles devienne pour moi comme une vive source de larmes, qui éteigne l’ardeur des convoilises qui ont désolé mon âme. Faites que je retrouve la vie dans le sein même de la mort, en regrettant de l’avoir tant de fois méritée, et craignant deretomber une autre fois dans ce malheur. Accordez-moi celte grâce, que je puisse par le feu .de l'enfer éteindre toutes ses flammes; car ce sont là les miracles de votre toute-puissance et de votre
en
miséricorde, de changer la mort à leur égard en un puissant remède de l'immortalité par la grâce de la pénitence. |
LR