SUR LES RÈGLES QUE SAINT IGNACE DONNE POUR DISCERNER , LES ESPRITS
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1. Remarquez, en premier lieu, que le cœur de l'homme, dit saint Augustin, est entre le bon et le mauvais esprit, qui tâchent de l’attirer chacun de son côté, et qui lui donnent des mouvements fort contraires, comme ils tendent aussi à des fins fort différentes. La fin du bon esprit est de nous unir au souverain bien qui est Dieu, et de nous éloigner du péché qui est le souverain mal, et de l'enfer qui est la souveraine misère. La fin du mauvais esprit est de nous séparer de Dieu et de nous porter à toutes sortes de crimes. afin de nous rendre éternellement misérables. Car jamais il ne nous porte au péché véniel (ce qu’il faut bien observer), qu'à dessein de nous engager insensiblement dans le péché
mortel, et jamais il ne nous porle au péché mortel, que pour nous faire tomber dans l'enfer (1).
9. Remarquez, en secord lieu, que comme leurs fins sont fort opposées, aussi les moyens qu’ils emploient pour y arriver sont entièrement contraires; ceux dont l'esprit malin se sert sont en grand nombre, car il a mille artifices pour nous nuire; mais on peut les réduire presque tous à six chefs.
4. Le premier (2) est de nous porter au péché et de nous y retenir par le plaisir des sens, ct par les appas de la chair et du monde: et c’est ce qui arrive ordinairement à ceux qui tombent facilement dans le péché mortel, et qui accumulent crimes sur crimes; car il les empêche de faire pénitence, et les retient aisément dans ses liens par les charmes des voluptés sensuelles et par l'amour du monde et de la chair.
9. Le second (3) est de nous détourner du chemin de la vertu et de la perfection, par les serupules et par les peines d'esprit, qu'il remplit de Lénèbres et de tristesse, et qu’il embarrasse par mille fausses raisons, pour le lasser et le dégoûter du bien; et c’est de cet artifice dont il se sert contre ceux qui s'efforcent de se retirer du vice ei de s’avancer dans le service de Dieu.
3. Le troisième (4) est de nous porter au relâchement, à la tiédeur et à la négligence. Car c’est alors qu'il devient impérieux et insolent, quand il voit une âme lâche et pusillanime, qui s'imagine qu'il est trop difficile de résister à la tentation et qui plaint trop sa peine, comme au contraire il perd cœur, quand il nous voit fervents et résolus à combattre.
k Le quatrième (5) est de nous fermer le cœur et la bouche,
pour nous empêcher de découvrir nos tentalions, parce que
(1) Regula 3. secund. hebd., conven. ad plen. spir. discret. — (2) 4. Reg. ad sp. dignoscendos. — (3) 2. Reg. ad sp. dign. — (4) 12. Reg. ad sp. dignos. — (5).Reg. 13. ad spir. dignos.
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tandis que ses piéges demeurent cachés, il espère nous vaincre facilement en combattant seul à seul. Mais quand il est découvert, il est à demi vaincu; et souvent même il prend la fuite, dès là que nous avons recours à celui qui gouverne notre conscience, et qui prend soin de notre conduite.
Le cinquième (1) est de nous attaquer par l'endroit qu'il voit le plus faible, épiant pour cet effet nos inclinations, nos habitudes, nos passions prédominantes et les vertus qui nous manquent; Car C'est en cela que consiste sa force, et en vain il nous attaquerait au dehors, s’il n'avait quelque intelligence au-dedans. :
Le sixième (2) est de nous accabler de désolations spirituelles, et de nous jeter en de grandes défiances de notre salut, et en des appréhensions excessives des jugements de Dieu, pour affaiblir notre espérance en sa bonté, et pour nous refroidir dans son amour.
Que si vous demandez par quelle raison Dieu permet ces désolations, saint Ignace en apporte trois (3). La première est pour punir notre tiédeur dans son service, qui nous rend indignes de ses faveurs et de ses délices spirituelles. La seconde, pour éprouver notre fidélité, et nous donner occasion de le servir pour ainsi dire à nos'dépens. Vous diriez qu'il, veut voir, ou plutôt qu'il veut nous faire voir si nous l'aimons, et si nous sommes bien aises de souffrir quelque chose pour son service. La troisième est pour nous apprendre par noire propre expérience qu'il n’est pes en notre pouvoir d'acquérir ni de conserver par notre seule industrie Ja ferveur de la dévotion, ni les saintes ardeurs de l'amour, ni l'abondance des larmes, ni les autres consolations intérieures; mais que ce sont des dons gratuits qui dépendent
(4) Reg. 14. ad spir. dignos. — (2) 4, Reg. ad spir, dignos. — (3) Reg. 9. ad spir. dignos.
de sa seule bonté, et que nous ne pouvons nous attribuer sans nous rendre coupables d’un orgueil extrême, qui attire sa colère et met notre salut en danger.
Remarquez, en troisième lieu (1), que le bon esprit se sert de moyens tout contraires pour nous porter à la vertu.
Premièrement, il étonne l’âme qui est dans le vice, et l'agite par les remords de sa conscience, pour la retirer du péché en troublant la fausse paix et le malheureux plaisir qu'elle y trouve.
Deuxièmement (2), il lui fait trouver de la douceur et de la joie dans la pratique des bonnes œuvres; il l’encourage, il la calme. il la fortifie, il l’éclaire, il lui facilite l'exercice de la vertu, et lui lève tous les obstacles.
Troisièmement (3), il entretient sa ferveur, et soutient son courage dans les tentations, et quand elle se relâche, il la réveille aussitôt et la fait marcher à grands pas vers la perfeclion.
En quatrième lieu, il lui donne de la facilité pour découvrir ses tentations, en lui ôtant la honte, ou la crainte, ou la difficulté qu’elle a à s'expliquer.
En cinquième lieu, il l’avertit intérieurement de se munir et précautionner du côté par où l'ennemi l'attaque plus fréquemment.
Et enfin (4), par un merveilleux surcroît de bonté, il la comble de consolations, de lumières, de délices et d’illustrations célestes.
Remarquez, en quatrième lieu (5), ce que c’est que désolation spirituelle, et comment il faut s'y comporter. Saint Ignace comprend sous ce nom les obscurités et les ténèbres où l'âme se trouve, la peine et le trouble qu’elle sent, les
(4) 1. Reg. ad spir. dignos. — (2) 2. Reg. ad spir. dignos. — (3) 2, Reg. ad spir. dignos. — (4) Reg. 1. ad ple. et 7. — (5) Reg. 4. ad spir. dignos
mouvements et les impressions qui la portent à la recherche des choses basses et terrestres, les inquiétudes et les agitations qu'elle souffre, et enfin toutes les tentations qui lui causent de la défiance de son salut, et qui tendent à lui ôter l'espérance et l'amour, en sorte qu'elle se trouve toute remplie de tristesse, d’ennui des choses spirituelles, de lâcheté, de froideur, jusqu’à désespérer presque de la miséricorde de Dieu.
Or, dans cet état (1) il ne faut jamais délibérer, ni changer les bonnes résolutions que l’on a prises auparavant dans la lumière de Dieu; il est bon néanmoins de chercher pour lors les moyens de nous défendre contre les assauts de l’ennemi, Comme par exemple, de recourir à la prière, de faire quelque pénitence, et de s'examiner sur les causes qui pourraient avoir donné lieu à la désolation. De plus, il faut se souvenir que c’est une épreuve de Dieu, et que bien que nous soyons privés de la ferveur, de la charité et de la dévotion que nous sentions auparavant, néanmoins il nous laisse toujours le secours nécessaire de sa grâce, qui nous soutient d'une manière d'autant plus forte, qu’elle est plus imperceptible et secrète. Surtout il faut s’armer d'ure patience invincible, qui est directement opposée à ces sortes de vexations, attendant cependant le retour de la lumière et de la consolation divine qui viendra quand Notre-Seigneur le jugera à propos, et récompensera abondamment la peine que nous aurons soufferte pour son amour.
Remarquez, en cinquième lieu (2), ce que saint Ignace entend par le mot de consolation, et les avis qu’il donne pour bien se comporter dans cet état. On connaît que l'âme jouit de la consolation divine, lorsqu'elle se sent embrasée de l’amour de Dieu par des mouvements intérieurs, et qu’elle ne peut plus aimer aucune chose créée que pour Dieu, ou
(1) Reg. 5, 6, 7, 8. ad spir. dignos. — (2) 3. Reg. ad spir, dignos.
bien lorsqu'elle répand beaucoup de larmes qui provoquent et excitent cet amour, soit qu’elles viennent de la douleur et du regret qu'elle a de ses péchés, ou de la méditation de la passion de Notre-Seigneur, ou de quelque autre cause qui tend au culte et à l'honneur de Dieu. On comprend encore sous le nom de consolation, l’accroissement de la foi, de l'espérance et de la charité, quel qu'il soit, et de plus toute sorte de joie spirituelle, qui nous porte à la méditation des choses célestes, au soin de notre salut, à la tranquillité et à la paix du cœur avec le Seigneur.
Or, quand vous êtes dans cet état (1), c’est alors que vous devez vous huruilier davantage, considérant combien vous seriez lâche et pusillanime au temps de la désolation, si Dieu par sa bonté ne venait bientôt à votre secours, pour vous fortifier ou pour vous rendre le calme et la joie de l'esprit. Il faut encore, par une sage prévoyance de l’avenir,,penser sérieusement aux moyens de résisier à la désolation, lorsque la grâce de la consolation présente vous sera soustraite, et vous y préparer de bonne heure, vous souvenant que l'esprit de Dieu vient et se retire comme il lui plaît, que sa grâce a son flux et son reflux, et que notre vie est sujette à ces vicissitudes, afin que nous soyons dans une continuelle dépendance de la bonté et de la miséricorde de notre Père céleste.
Remarquez, en dernier lieu (2), que l’esprit malin a coutume de se cacher, de peur d’être reconnu, et que pour cet effet il prend les apparences du bon, et se transfigure en ange de lumière pour nous tromper. C’est pourquoi nous avons besoin d’une grande circonspection et d’un grand discernement pour découvrir ses finesses et nous garantir de ses piéges. À quoi serviront les règles suivantes. La première (3), qu'il n'y a que Dieu qui puisse s’écouler immé-
(4) Reg. 10 et 11. ad spir. dignos. — (2) Reg. ad ple. sp. disc, — (3) 2. Reg. ad ple. sp. dis., et reg. 8.
diatement dans notre âme, et y porter la consolation, sans qu'il y ait rien eu auparavant, ni dans les sens, ni dans l’entendement, ni dans la volonté, qui ait pu l’exciter. Quand donc cela arrive, nous sommes assurés que c'est le bon esprit qui opère; mais il faut prendre garde au temps qui suit incontinent après, où l'âme est encore dans la ferveur et conserve quelques restes précieux d’une grâce si signalée ; car alors il arrive souvent qu'elle reçoit des impressions qui peuvent venir du bon ou du mauvais esprit, ou de son propre mouvement, ou des habitudes qu'elle a acquises, ou de son raisonnement, et par conséquent qui ont besoin d’une grande discussion. La seconde règle (1) est, que, pour n'être point trompés dans le discernement du bon et du mauvais esprit dans ces rencontres, il faut examiner le commencement, le progrès et la fin des pensées et des mouvements de notre cœur, pour voir s’il n’y a rien qui tende au mal; car c’est le propre de l'esprit malin de seconder au commencement nos bonnes intentions, ou de nous porter de lui-même à quelque bien, pour faire glisser plus facilement son venin sous celte belle apparence, et pour nous attirer dans ses filets. La troisième règle (2) est que le bon esprit laisse l'âme dans la lumière et dans la joie, au lieu que l'esprit malin fait tous ses efforts pour éteindre l’une et détruire l’autre par ses prestiges, parce qu'il ne règne que dans l'obscurité et dans le trouble. La quatrième règle (3) est que le bon esprit a coutume d'entrer dans les bonnes âmes avec douceur, à cause de la conformité qu'il y trouve, au lieu que l'esprit malin y entre avec bruit, avec force et avec impétuosité, à cause de l'opposition qu’il a avec elles. Mais au sujet des pécheurs adonnés aux vices, il arrive tout le contraire; parce que les bonnes pensées les alarment, et les remords de leur cons-
(1) Reg. 5 ad ple. sp. dign. — (2) 1. Reg. ad ple. sp. dignos. — (3) 7. Reg. ad ple. sp. dignos.
cience qui viennent troubler leurs plaisirs les importunent. La cinquième et la dernière règle (1) est, que, lorsqu'on s’aperçoit de la tromperie de l'esprit malin, et qu’on reconnait le serpent par la queue, il est important de réfléchir sur les pensées et sur les mouvements précédents de notre cœur, pour voir comment ce serpent y est entré, de quel prétexte il s’est servi pour le séduire, et comment il a tâché peu à peu d’offusquer la lumière de l'âme, de troubler sa joie, de refroidir sa dévotion et de l’infecter de son haleine, afin d'apprendre par cette expérience à nous défendre une autre fois de ses embüûches.