RÈGLES DE L'ÉLECTION
Les règles de l'élection que saint Ignace propose dans les exercices, et le bon usage qu’on doit en faire ne regarde pas seulement le changement de condition, ni le choix de tout l'état général de notre vie; il faut encore s'en servir dans toutes les rencontres où nous sommes en peine de nous
déterminer , Dieu.
Cetle pratique doit nous être très-familière, soit à raison de son excellence et de sa nécessité, soit parce que saint Ignace s’en servait comme d’un admirable secret pour arriver à la perfection, mettant tous ses desseins et foules ses entreprises à l'épreuve de la volonté de Dieu, qu’il recherchait ordinairement par la prière, et par les règles de l'élection, qui sont les véritables règles de la sagesse chrétienne. Servez-vous-en donc à présent pour vous déterminer au choix de l'imperfection, dont vous tâcherez de vous défaire durant le cours de cette année, et de la vertu qui lui est contraire, que vous prétendez acquérir. C’est là le centre des exercices, et la fin principale que vous devez vous proposer; parce que bien que vous soyez obligé de vous renouveler ou de vous enflammer de plus en plus à la Conquêle de toutes les vertus pendant le temps de votre retraite, il faut néanmoins borner l’exécution de cette entreprise à la destruction de quelque vice particulier, et à l'acquisition de quelque vertu contraire, dont vous trouverez que l'usage vous est pour le présent plus nécessaire. Il importe donc d’en faire un bon choix, et il ne peut être que très-bon, si vous suivez exactement les règles et la méitiode que saint Jgnace vous donne.
Sur quoi il faut remarquer qu'il y & trois voies par lesquelles nous pouvons connaître la volonté de Dieu. La pre-
- Mière est exiraordinaire, quand notre volonté est tout embrasée, et poussée avec tant de force à quelque bonne œuvre,
qu'il est évident que cette ferveur et ce transport ne peuvent
venir que de Dieu, ainsi qu'il arriva à saint Paul dans sa conversion.
La seconde est plus ordinaire : c’est lorsque l’âme se trouve remplie de bons désirs et de consolations, et qu’elle se porie par là à quelque bien où elle sent de l'attrait.
La troisième est la plus sûre, et il faut s’en se
faute de connaître clairement la volonté de
rvir non-
seulement pour suppléer au défaut des deux premières, mais encore pour les rectifier et assurer : c’est quand on se trouve dans la paix et tranquillité de l'esprit, et qu'après avoir considéré attentivement la fin de notre vocation, nous usons de la lumière de notre esprit, éclairé par la foi, pour rechercher sérieusement ce que nous devons résoudre et arrêter, comme le plus expédient pour la gloire de Dieu et pour notre propre perfection, afin que la volonté s’y porte, et qu’elle suive la conduite de l’entendement. C’est pourquoi il faut l’employer ici, bien que dans les oraisons précédentes Dieu nous ait donné peut-être déjà de suffisantes lumières pour connaître ce qu’il désire de nous; parce que cette méthode régulière servira à nous fortifier dans nos bonnes résolutions. En voici la pratique.
1° Mettez-vous premièrement devant les yeux les principales sources des imperfections ordinaires, où peut tomber une âme chrétienne, telles que sont celles qui suivent. Impureté d'intention. Lorsqu'on n’agit point purement pour la gloire de Dieu, mais qu'on fait ses actions par coutume, par mouvement de nature, y cherchant sa salisfaction, son honneur, son avancement, ses intérêts. Indévotion et négligence dans ses exercices spirituels, lorsqu'on les quitte sans scrupule, ou qu'on les fait sans ferveur, sans préparation, sans attention, sans révérence, sans fruit. Peu d'union avec les supérieurs, lorsqu'on agit avec eux sans confiance, sans sincérité, sans esprit de religion, obéissant seulement par crainte et respect humain, ou par complaisance et intérêt. Absence de charité et d'union avec nos frères, lorsque nous donnons lieu aux aversions naturelles, et refroidissements d'amour, ou qu’au contraire nous nous lions avec eux par des amiliés particulières, nous laissant aller à des confidences, à des ligues secrètes, d’où naissent mille détraclions, jalousies et autres désordres semblables. Faute de recueillement, lorsqu'on se répand tout au dehors, se dis-
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sipant à l’extérieur, sans aucun soin de l’intérieur. Esprit de liberté qui ne lient compte des petites choses, pour vivre au large sans se contraindre en aucune chose. Attache excessive aux commodités du corps, qui fait qu'on ne veut rien souffrir, et qu'on néglige même les mortifications les plus communes par trop de tendresse sur soi, ou par trop de soin de sa santé. Esprit curieux , brouillon , suffisant, qui veut tout savoir, se mêle de tout, et donne de la peine aux autres et de l'inquiétude à soi-même. Esprit rude, épineux, difficile, chagrin, et sans condescendance, trouvant tout mauvais et prenant ombrage ou scandale de tout. Enfin indiscrétion de la langue, qui fait qu’on offense souvent les autres et qu’on blesse souvent la charité. De ces défauts ou d’autres semblables, auxquels vous êtes sujet, choisissez-en deux ou trois des plus notables, afin que vous délibériez lequel vous entreprendrez de combattre.
2° Considérez attentivement la fin de votre vocation, qui est de procurer votre plus grande perfection et peut-être encore celle du prochain, pour la plus grande gloire de Dieu, et dans cette vue forte et efficace, résolu et déterminé à vous y porter de toutes vos forces, tenez-vous cependant indifférent quant au choix de l’une de ces trois imperfections, dans la disposition sincère de prendre celle que vous jugerez selon Dieu devoir combattre après l'avoir bien examinée.
3° Demaudez à Dieu la grâce et la lumière nécessaires pour faire une bonne élection, sans vous laisser tromper par l’'amour-propre ou par l’artifice du démon, ou par la pente de vos mauvaises inclinations, qui vous empêchent de connaître ce qui est plus utile pour la gloire de Dieu et pour votre perfection.
4° Dans cette disposition, commencez à examiner la première des trois imperfections que vous avez prises, ef voyez l'empire qu'elle a sur vous, les mauvais effets qu'elle cause,
ce que vous pouvez aisément connaître par le désordre qu'elle mel dans vos pensées, désirs, paroles et actions, et par les fautes qu’elle vous fait commettre, soit contre Dieu, soit contre votre prochain. Remarquez le temps qu'il y a que vous y êtes sujet, et si elle a toujours régné en vous, si elle prend tous les jours de nouvelles forces, si vous vous servez de quelques moyens pour la combattre, si elle vous emporte lors même que vous êtes sur vos gardes, et selon que vous aurez reconnu son fort et votre faible, écrivez distinctement tcutes ces circonstances. Ensuite considérez les dangers où elle peut vous jeter eu égard à votre naturel, aux offices où l’on vous emploie, et aux occasions où vous pouvez vous rencontrer. Par exemple, si elle peut vous faire perdre la paix de l'âme et la familiarité avec Dieu en l’oraison, ou vous brouiller avec vos supérieurs, ou avec vos frères, ou vousrendre inutile et empêcher le fruit de vos fravaux, ou même quelquefois vous faire. douter si vous n'avez point péché notablement. Après avoir ainsi examiné ce qui regarde la première imperfection, faites de même de la seconde, et consécutivement de la troisième.
5 Cela étant exactement accompli, vous les prendrez toutes {rois ensemble pour voir laquelle présentement est la plus dangereuse et la plus préjudiciable à votre perfection, par conséquent celle qui demande un plus prompt remède ; considérez de quelle vertu, de quels moyens, de quelles pratiques vous pourrez vous servir pour la combattre avec plus de force et de succès.
Au reste, dans ce choix qui se fait par la comparaison des unes avec les autres, ayez toujours devant les yeux la fin pour laquelle Dieu vous a créé, qui est sa plus grande gloire, et pour vous déterminer entièrement servez-vous de quatre avis que saint Ignace vous donne. Le premier est de reconnaître que le bon choix que vous ferez est un don de Dieu, et d’avoir ce sentiment bien avant imprimé dans
l'esprit. Le second, que vous preniez pour vous le même conseil que vous donneriez à votre ami s’il était en votre place. Le troisième, que vous fassiez le même choix que vous feriez ou que vous voudriez avoir fait à l’heure de votre mort. Le quatrième, que vous preniez la même résolution que vous voudriez avoir prise, si vous étiez prêt de paraître devant le tribunal de Dieu.
6° Votre élection étant conclue de la manière que nous venons de dire, offrez-la à Dieu à l'heure même, le priant qu'il l’agrée et qu'il vous confirme dans votre dessein, vous donnant la grâce de l’exécuter, ainsi qu’il vous a donné celle de la concevoir.